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Somewheres vs anywheres : comment les classes moyennes occidentales ont provoqué une vaste recomposition politique
©SAUL LOEB / AFP

Bonnes feuilles

Somewheres vs anywheres : comment les classes moyennes occidentales ont provoqué une vaste recomposition politique

Alexandre Devecchio publie "Recomposition" aux éditions du Cerf. Faut-il avoir peur des "démocraties illibérales" ? Et si l'âge des populismes était un moment de reconstruction ? Alexandre Devecchio nous fait voyager à travers le "nouveau monde populiste". Extrait 1/2.

Alexandre  Devecchio

Alexandre Devecchio

Alexandre Devecchio est journaliste au Figaro. Il est responsable du FigaroVox. 

Il a notamment publié "Recomposition" aux éditions du Cerf

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Les mêmes scènes se répètent à Londres, à Washington, à Rome. Partout la classe moyenne occidentale paupérisée s’est affranchie des appartenances gauche/droite traditionnelles et impose une vaste recomposition politique. C’est la vague des Gilets jaunes en France, celle des brexiteurs au Royaume-Uni, des trumpistes aux États-Unis, des salvinistes en Italie. Dans chaque pays, les concepts et les partis changent, mais les intellectuels observent, en réalité, les mêmes clivages. Diego Fusaro, philosophe italien proche du Mouvement 5 étoiles et de la Ligue, ne dit pas autre chose que Christophe Guilluy ou Jérôme Sainte-Marie: «En Italie, la ‘‘masse nationale’’, selon l’expression de Gramsci, des exclus de la mondialisation s’est exprimée contre celle-ci.» Et le jeune penseur de proposer lui aussi une nouvelle géographie sociale et politique, proche de la lutte des classes: «La vieille dichotomie droite-gauche a été remplacée par la nouvelle dichotomie haut/bas, maître-esclave (Hegel). Au-dessus, le maître veut plus de marché dérégulé, plus de globalisation, plus de libéralisations. Au-dessous, le serf ‘‘national populaire’’ (Gramsci) veut moins de libre-échange et plus d’État national, moins de globalisation, moins d’Union européenne et plus de stabilité existentielle et professionnelle.» Et de conclure : «Le 4 mars en Italie n’a pas été la victoire de la droite, ni de la gauche : le bas a gagné, le serf. Et il est représenté par le M5S et la Ligue, les partis que le maître global et ses intellectuels diffament comme ‘‘populistes’’, c’est-à-dire proches du peuple et pas de l’aristocratie financière.» 

Pour l’économiste et essayiste britannique David Goodhart, fondateur de la célèbre revue Prospect et auteur de The Road to Somewhere, essai à succès outre-Manche, la controverse idéologique de ce début de XXIe siècle oppose les «Anywheres» et les «Somewheres», c’est-à-dire les «gens de n’importe où» et les «ceux de quelque part». Les premiers sont favorables à la mondialisation dont ils tirent profit, tandis que les seconds tentent de résister à l’uniformisation ou à la disparition de leur mode de vie sous les coups de boutoir du multiculturalisme et du libre-échange. «La fracture principale se situe entre les 20 à 25% de la population que je nomme les Anywheres, qui sont bien instruits, mobiles, et qui ont tendance à favoriser l’ouverture, l’autonomie et la liberté. En face, il y a environ 50% de la population, les Somewheres, qui sont moins bien éduqués, plus enracinés et ancrés dans leurs valeurs. Ils mettent davantage l’accent sur l’attachement à leur culture et à leur communauté que les Anywheres. Ces derniers sont généralement plus à l’aise avec le changement social parce qu’ils ont ce qu’on appelle des «identités portatives»: ils ont un capital social qui leur permet d’être à leur aise partout dans le monde. Ils valorisent la réussite professionnelle, l’autoréalisation et l’ouverture. Pour les Somewheres, la mondialisation est, au contraire, synonyme de fermeture d’usines et d’insécurité culturelle liée à l’immigration. Ils se considèrent comme les laissés-pour-compte de l’intégration européenne et s’accrochent à leur dignité ouvrière perdue. Ils ont le sens de la communauté et de la famille. Ils sont culturellement conservateurs.» 

Les études menées sur le Brexit confirment les intuitions de Goodhart. Elles ont montré une divergence entre les grandes métropoles proeuropéennes et les villes moyennes, les banlieues et les campagnes pro Brexit. Liverpool a ainsi voté pour l’Union européenne à 58,2%, Manchester à 60,4% et bien sûr Londres à 59,9%. Dans la (petite) circonscription de la City de Londres, où se situe la place financière, le « Remain »a même obtenu 75% des voix. Le « Leave » gagne au contraire en intensité au fur et à mesure que l’on s’éloigne du cœur de la City. Il domine partout ailleurs, à l’exception de l’Écosse et de l’Irlande du Nord pour des raisons historiques, en particulier dans le Royaume-Uni populaire des campagnes, de l’Est et du Nord, autrefois de gauche et ouvrier. Malgré l’appel des Travaillistes, les régions industrielles, qui s’estiment victimes de la concurrence déloyale liée à l’ouverture des frontières, ont massivement plébiscité le Brexit. 

L’élection de Donald Trump a été marquée exactement par le même phénomène de basculement de l’électorat de gauche ouvrier. Contre toute attente, les États industriels de la Rust-Belt (la ceinture de rouille) traditionnellement démocrates ont plébiscité le milliardaire républicain. Car Trump a su habilement rompre avec le credo libre-échangiste, habituellement défendu par les républicains, mais aussi par les démocrates, dans une région particulièrement frappée par les délocalisations. Pour comprendre ce vote, il faut lire le beau livre de J. D.Vance, Hillbilly Élégie, best-seller aux États-Unis, dans lequel l’auteur raconte son parcours atypique de transfuge culturel. Diplômé de la faculté de droit de Yale, il vient pourtant d’une famille pauvre de la Rust Belt. Même s’il habite aujourd’hui une maison confortable sur la côte est, il se considère toujours comme un «plouc des collines», «un Hillbilly irlando-écossais». «Là où les Américains voient des Hillbillies, des Red necks ou des white trash, je vois mes voisins, mes amis, ma famille», écrit-il. À travers sa propre histoire, J. D. Vance retrace le destin des «petits blancs» de l’Amérique périphérique. Sa description de l’effondrement de Middletown, l’une des plus anciennes villes de l’Ohio, est saisissante. Le centre-ville, qui avait fière allure dans les années 1980, n’est plus qu’un pâle reflet de l’âge d’or de l’Amérique industrielle. Les centres commerciaux toujours pleins, les restaurants qui existaient depuis l’entre-deux-guerres et les bars où les ouvriers se retrouvaient pour aller boire un coup après l’usine, ont laissé place aux rues vides, aux vitrines barricadées et aux fast-foods chinois. Le terrain de basket n’est plus qu’un rectangle de béton envahi par les mauvaises herbes. L’usine Aramco qui avait téléporté les grands-parents de Vance des collines du Kentucky dans la classe moyenne américaine, a périclité. La valeur des logements a chuté et leurs propriétaires se retrouvent assignés à résidence dans des quartiers en décrépitude. Leur espérance de vie diminue. Dans cet enfer postindustriel, la colère gronde contre une élite démocrate déconnectée et coupable de n’avoir d’yeux que pour les minorités. «Le président Obama a fait ses débuts en politique alors que beaucoup de gens dans ma communauté commençaient à croire que, dans l’Amérique moderne, la méritocratie n’avait pas été forgée pour eux», analyse Vance. 

Comme la géographie des Gilets jaunes ou la géographie du Brexit, la géographie du vote Trump révèle une Amérique fracturée. D’un côté le «pays de Clinton»: l’Amérique des côtes, où sont concentrées les grandes villes, les universités, la fameuse Silicon Valley, en prise directe avec la mondialisation. De l’autre, le «pays de Trump»: l’Amérique profonde frappée par la crise économique et méprisée dans ses valeurs. Deux Amériques qui se regardent en chien de faïence. Mark Lilla, professeur de littérature à l’Université Columbia de New York, regrette cette polarisation extrême. Dans La Gauche identitaire, l’Amérique en miettes, il montre comment la gauche américaine s’est enfermée dans la politique des minorités au point d’abandonner toute notion de bien commun et de diviser profondément la société. C’est dans les campus universitaire que l’évolution a été la plus radicale. «Je suis intrigué par mes étudiants (de gauche). L’été, ils partent construire des maisons au Nicaragua, aider les femmes en Palestine. Mais jamais l’idée ne leur vient à l’esprit de partir dans l’Iowa, à Detroit ou dans tout autre endroit sinistré des États-Unis. Ils se sont construit un imaginaire romantique de l’Autre. À l’inverse, ces zones américaines sinistrées sont perçues comme infernales, extrêmement dangereuses, une jungle remplie de tigres et de serpents, ironise-t-il. Finalement, la chose la plus dure pour eux serait d’aller dans un petit café perdu du Wisconsin et de parler avec les locaux. Nous assistons à une reproduction sociale des élites – pour emprunter l’expression bourdieusienne – très rapide. Et donc, cette nouvelle élite a perdu la mémoire de ses ancêtres, cet imaginaire des travailleurs ouvriers. Il n’y a pas de mémoire sociale pour cette élite. Il n’y a que les deux côtes», conclut-il. 

On pourrait aussi citer la fracture entre l’Allemagne de l’Ouest et l’Allemagne de l’Est, où l’Alternative für Deutschland (AfD) obtient ses meilleurs scores. Lors des législatives de septembre 2017, le mouvement anti-immigration est même devenu le second parti de l’ex-RDA, obtenant 21% des suffrages soit à peine 5 points de moins que la CDU d’Angela Merkel. Si elle a été un succès incontestable, la réunification des deux Allemagne n’a pas été sans une certaine brutalisation et a probablement été vécue par beaucoup d’Allemands de l’Est comme un traumatisme, sur le plan social, mais aussi sur le plan culturel. Traumatisme aggravé, comme nous le verrons dans le chapitre suivant, par les conséquences de la crise migratoire de 2015. Dans un livre intitulé de manière provocatrice, Le Second Anschluss, l’annexion de la RDA (2015), l’économiste italien Vladimiro Giacche décrit le choc à la fois économique et identitaire qu’a représenté la réunification pour les Allemands de l’Est. Choc dont les répliques se font sentir aujourd’hui.

Au-delà de la division bien connue entre les pays du Nord et les pays du Sud, plus durement touchés par la crise, la fracture Est-Ouest s’observe également à l’échelle du continent tout entier. Les pays de l’Est, qui ont connu le joug soviétique, ont mal vécu les réformes libérales parfois violentes imposées après la chute du communisme et ont le sentiment d’avoir été méprisés pendant de longues années. Il se distingue également par un attachement très profond à leur culture chrétienne qui leur a permis de résister sous l’occupation soviétique. C’est pourquoi ils se montrent de plus en plus méfiants à l’égard du modèle libéral et multiculturel qui domine en Europe occidentale et, de Jaroslaw Kaczynski en Pologne à Viktor Orbán en Hongrie, plébiscitent des leaders populistes.

Extrait du livre d’Alexandre Devecchio, "Recomposition", publié aux éditions du Cerf.

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