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Et si on faisait confiance aux entrepreneurs ? Les Français, leurs démons et leur génie
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Bonnes feuilles

Et si on faisait confiance aux entrepreneurs ? Les Français, leurs démons et leur génie

Les grandes entreprises ont mauvaise presse. La mondialisation est chargée de tous les maux. Le capitalisme voué aux gémonies. Mais le comportement irresponsable de certains acteurs économiques ne doit faire oublier ceux qui - et ils sont nombreux - trouvent un épanouissement personnel authentique dans ce cadre, en nouant autour d'eux de solides relations de confiance. C'est de cette expérience partagée par beaucoup mais souvent passée sous silence que Xavier Fontanet entend nous parler dans son livre "Si on faisait confiance aux entrepreneurs : L'entreprise française et la mondialisation" (2/2).

Xavier  Fontanet

Xavier Fontanet

Xavier Fontanet est un chef d'entreprise français. Il a été successivement professeur à HEC, ancien président d'Essilor, DG de Bénéteau puis directeur de la restauration chez Wagons-lits avant de rejoindre Essilor. En octobre 2010, il publie "Si on faisait confiance aux entrepreneurs - L'entreprise française et la mondialisation" (Les Belles Lettres) , synthèse de son expérience de dirigeant. 

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Je me méfie beaucoup de ce que l’on appelle "l’exception française". Du temps du Général, il s’agissait de défendre les intérêts nationaux et la grandeur de la France. Aujourd’hui, dès que l’on parle d’une expérience étrangère réussie en matière économique, on se voit immédiatement dire : "Ici, ça ne marche pas." L’exception française est devenue trop souvent l’expression d’une forme d’arrogance qui conduit au conservatisme. Ceci s’explique assez facilement en revenant en arrière, et ce petit retour sur l’histoire va, je l’espère, permettre de mieux comprendre la réticence du pays à l’économie de marché et à l’entreprise. Il faut bien mesurer l’influence sur notre société de l’âge des Lumières et de deux personnalités très prestigieuses du passé : le tout-puissant intendant de Louis XIV, Jean-Baptiste Colbert, et l’omniprésent Jean-Jacques Rousseau.

Notre pays a été pendant une longue période – l’âge des Lumières – un centre mondial de rayonnement intellectuel. Nous en tirons une fierté légitime, même si nous tendons un peu trop à nous croire encore le centre du monde. Nous avons d’ailleurs été pris de vitesse dès le XVIIIe siècle par les Anglais et les Hollandais, qui ont compris l’économie de marché beaucoup plus vite que nous. L’héritage légué par le couple Colbert/Rousseau pèse encore sur nous. Il est temps d’en parler et d’en mesurer l’impact. Elle a créé, chez nous, une sorte de névrose : on peut vivre avec toute névrose, mais on vit d’autant plus facilement avec elle qu’on en a pris conscience.

D’abord Jean-Baptiste

Pourquoi est-ce que j’en veux à Jean de La Fontaine pour sa Laitière et le pot au lait ? Perette qui renverse tout son lait en rêvant "d’argent bel et bon" était sûrement un peu négligente. Elle manquait de réalisme, mais elle était un jeune entrepreneur en herbe. Je ne suis pas sûr que ç’ait été un bien pour notre pays de la tourner ainsi en dérision auprès de quatre cents millions de jeunes Français qui ont appris cette petite fable par cœur. C’est loin d’être anecdotique, car cela a probablement contribué à façonner d’une certaine façon l’esprit moqueur et distant des Français à l’égard de l’entreprenariat. Sans vouloir donner à cette petite fable plus d’importance qu’elle n’en a, est-ce que cela signifie que déjà, sous Louis XIV et Colbert, les Français n’aimaient pas les entreprises ?

À cette époque, l’économie commençait à prendre de l’ampleur dans toute l’Europe, en particulier en France, en Grande-Bretagne, aux Pays-Bas et en Scandinavie. L’influence de Venise et de l’Espagne déclinait, l’industrie faisait ses premiers pas. La spécificité française, c’était la cour du roi Louis XIV. Dès que quelqu’un avait, dans ses affaires, gagné un peu d’argent, il les vendait pour acheter des terres. Il venait alors à la cour pour acquérir des concessions d’État, qui lui semblaient moins risquées. Ces concessions préfiguraient la sphère publique qui fascinait déjà les esprits. Pourtant, à l’époque, le roi ne prélevait pas plus de 10 % de la richesse nationale, mais c’était sans compter tout ce que Colbert concédait pour combler son budget qui était déjà en déficit à cause des guerres incessantes du roi. Cette ruée sur les concessions d’État a sûrement contribué à mettre dans la tête de beaucoup de gens l’idée fausse que les entreprises qui font de l’argent sont celles qui savent habilement utiliser la manne publique et qu’a la base du profit il y a un détournement.

Au même moment, les riches bourgeois hollandais et anglais continuaient à investir dans leurs propres entreprises et considéraient que leur activité commerciale était en fait la vraie noblesse. Point d’argent dans les habits, point de carrosse ni de fêtes, ils passaient leur temps à leurs affaires et y mettaient forcément toutes leurs économies. Un véritable fossé culturel commençait donc à se creuser entre eux et nous. La lumière de nos fêtes ne les séduisait plus. L’abolition de l’édit de Nantes et le formidable exode de cerveaux – et de capital – ont fait le reste. 

La France, à l’époque de Louis XIV, avait à peu près la même richesse que la Grande-Bretagne, l’Allemagne, les Pays-Bas et les Amériques. Deux cent cinquante ans après, elle ne représente qu’un tout petit douzième de l’ensemble. La différence de croissance est peut-être de 1 % par an. Cela semble infime mais, quand la croissance à très long terme de l’économie est entre 2 % et 3 % l’an (d’après Immanuel Wallerstein), cela représente 40 % de moins ! Sur la très longue durée 1 (petit) % fait d’immenses écarts.

À cette période de notre histoire, le roi Louis XIV incarnait l’État, et l’État insufflait – ou plutôt était censé insuffler – son dynamisme à la nation tout entière. Colbert était sa main. La société était en quelque sorte confondue avec l’État. Dans la réalité tout ne devait pas être si simple, car Colbert s’agaçait des rapports que lui faisaient ses envoyés lorsqu’ils revenaient des Pays-Bas, où justement il n’y avait pas d’État et où tout fonctionnait pourtant bien.

Dans ces rapports, on expliquait à Colbert que tout le monde travaillait beaucoup, mu par l’intérêt des salaires et du profit, "cette force invisible mais active". On lui disait aussi que les riches n’étalaient pas leur richesse comme en France. Et pour cause, elle était toute réinvestie à risque au vu et au su de leurs employés ! On lui disait que la société était harmonieuse. Tout le monde habitait dans les mêmes quartiers, on ne connaissait pas le phénomène de Versailles (funeste décision !) qui séparait le peuple de l’élite de la nation.

Pis, quand Colbert concurrençait les compagnies de commerce hollandaises, hors d’Europe, en terrain neutre, il essuyait régulièrement des camouflets mémorables. On ne raconte pas assez à nos enfants à l’école les gifles que la Compagnie des Indes néerlandaises, financée uniquement par des fonds privés, infligeait aux compagnies publiques françaises, pâles copies que Colbert avait voulu lancer contre elles. Colbert et ses compagnies étaient bons quand ils avaient le monopole en France ; dès qu’ils étaient en concurrence, ils étaient beaucoup moins brillants.

Colbert par contre excellait dans la collecte des impôts en territoire soumis : "L’art d’imposer consiste à plumer en obtenant le maximum de plumes avec le minimum de cris." Sur ce plan il battait les Hollandais à plate couture ! Tout cela est loin mais a laissé des traces, je crois, et surtout a fait partir beaucoup de brillants entrepreneurs à une période clé de notre histoire. Durant mes quarante ans autour du monde, j’en ai croisé beaucoup dont les familles avaient quitté la France à cette époque. Bien que le sujet soit tabou et qu’il soit très difficile de connaître les chiffres exacts, il semble que la saignée ait été importante dans les dix dernières années. Combien tout cela coûte-t-il en termes de croissance ? À mon humble avis, une réponse documentée serait bien utile.

Ensuite Jean-Jacques

L’autre ancêtre omniprésent dans notre inconscient collectif est Jean-Jacques Rousseau. L’un des textes les plus lus du Lagarde et Michard est "La propriété, source de la société et de l’inégalité", extrait du Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, que voici : "Tant que les hommes se contentèrent de leurs cabanes rustiques, tant qu’ils se bornèrent à coudre leurs habits de peaux avec des épines ou des arêtes, à se parer de plumes et de coquillages, à se peindre le corps de diverses couleurs, à perfectionner ou à embellir leurs arcs et leurs flèches, à tailler avec des pierres tranchantes quelques canots de pêcheurs ou quelques grossiers instruments de musique, en un mot tant qu’ils ne s’appliquèrent qu’à des ouvrages qu’un seul pouvait faire, et qu’à des arts qui n’avaient pas besoin du concours de plusieurs mains, ils vécurent libres, sains, bons et heureux autant qu’ils pouvaient l’être par leur nature, et continuèrent à jouir entre eux des douceurs d’un commerce indépendant, mais dès l’instant qu’un homme eut besoin du secours d’un autre ; dès qu’on s’aperçut qu’il était utile à un seul d’avoir des provisions pour deux, l’égalité disparut, la propriété s’introduisit, le travail devint nécessaire et les vastes forêts se changèrent en des campagnes riantes qu’il fallut arroser de la sueur des hommes, et dans lesquelles on vit bientôt l’esclavage et la misère germer et croître avec les moissons."

La prose est splendide, comment résister à de telles phrases ? Il n’y a pas de négation plus radicale de l’échange et de l’économie de marché ! L’économie, c’est la fin de l’égalité, l’esclavage et la misère ! Le monde sauvage était-il si bon que cela ?… C’est toute la question… Poursuivons. "Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire : "Ceci est à moi", et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres,que de misères et d’horreurs n’eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables : "Gardez-vous d’écouter cet imposteur ; vous êtes perdus si vous oubliez que les fruits sont à tous et que la terre n’est à personne." " La terre n’est à personne ; la propriété, c’est la guerre et les meurtres !

Jean-Jacques Rousseau est un des Français les plus prestigieux, il est assurément l’inspirateur d’un socialisme dur, mâtiné d’une sérieuse dose d’écologie.Tout le monde comprend que la négation du travail et de la propriété prônée par Rousseau est a priori peu favorable au dynamisme d’un pays plongé dans l’économie de marché. Le travail n’est pas valorisé, on s’imagine qu’il peut être repris, que ce qu’on a gagné n’est pas vraiment à soi, il est sujet de suspicion. On croit que la propriété est source "de misères et d’horreurs". Tout cela n’est favorable ni à l’entreprise, ni à l’initiative, ni à la création de valeur. Pourquoi n’a-t-on enseigné Voltaire à nos enfants avec le même soin, lui dont la devise était de bien cultiver son jardin ?

Si les richesses appartiennent à tout le monde, seul l’État peut les répartir par la force de l’impôt, un État qui, d’ailleurs, distribue la valeur sans trop analyser les effets de la répartition sur la création. Pousser ces idées à leur terme peut devenir tragi-comique comme cette remarque de Trotsky : "Le travail obligatoire est justifié par la perte de motivation engendrée par la suppression du profit." Quand on dépouille les gens du fruit de leur effort et de leur initiative, dans la pratique, au bout d’un certain temps, il n’y a pas d’autre solution que la trique. Colbert et Rousseau se sont alliés à leur insu, année après année, pour renforcer l’État. Et pourtant quel chemin ont tracé nos grandes entreprises dans les vingt dernières années !

La spécificité française tient à ce que notre droite, qui sur la longue durée a été principalement colbertiste, et notre gauche se sont toujours entendues pour agrandir l’influence de l’État. L’une voit dans l’État le moteur de la société, l’autre y voit le seul répartiteur crédible. Toutes deux étant, bien sûr, d’accord sur le niveau élevé d’imposition, soit pour investir pour le compte de la société tout entière, soit pour répartir encore plus. Toutes deux ont une défiance déclarée vis-à-vis de la sphère privée : la droite colbertiste ne fait pas confiance à son dynamisme ; à gauche, on doute de sa capacité à répartir équitablement la valeur créée. Entre les deux, l’entreprise française et la sphère privée ont, dans notre pays, bien de la peine et du mérite de continuer à avancer !

Pourtant Colbert et Rousseau ont toujours eu des opposants, intellectuels et entrepreneurs, beaucoup moins encensés, mais néanmoins agissants et efficaces ; ils ont, eux aussi, construit la France, dans la discrétion, l’effort et quelquefois au travers de coups de génie ; ils ont pour nom Voltaire, Vauban et Louvois, Benjamin Constant, Alexis de Tocqueville, Frédéric Bastiat, Gustave Eiffel et, plus récemment, Guy Sorman, Alain Peyrefitte, Jean-Claude Casanova, Michel Albert, Marcel Dassault, Francis Bouygues, Antoine Riboud, François Dalle, Olivier Lecerf et Gérard Mulliez, entre autres.

En dépit des freins culturels français et d’une mauvaise image médiatique, des analyses internationales de plus en plus nombreuses démontrent que les entreprises françaises et les entrepreneurs d’aujourd’hui ont fait, dans les vingt dernières années, une remarquable percée ; les entreprises françaises cotées sont en Europe celles qui se sont le mieux comportées. Un livre récent de Serge Blanchard, Notre avenir dépend d’eux, en fait la brillante démonstration. Peu de gens ont prêté attention en France au classement chinois Huade janvier 2012 ; il est pourtant très instructif. Un groupe de journalistes, d’analystes financiers et d’universitaires chinois ont fait le classement des meilleurs entreprises mondiales en prenant trois critères : la part de marché en Chine, la rentabilité sur vingt ans et la durée des dirigeants. Sur les cent premières mondiales, onze françaises, onze. La France est le pays qui place le plus d’entreprises compte tenu de sa part de PIB mondial : une performance extraordinaire, pourtant passée presqu’inaperçue.

Parce que les bonnes nouvelles n’intéressent personne ? Qui sait que les deux cent cinquante plus grosses entreprises cotées ont créé en quarante ans plus de valeur que l’État n’a créé de dette pendant la même période ? Et quand on pense que la dette de l’État les a même freinées ! Si seulement l’État français poussait, lui aussi, dans le bon sens, notre pays serait encore dans le haut du classement mondial du PIB par tête. À dire vrai, toutes ces entreprises et tous ces entrepreneurs d’aujourd’hui sont les dignes porte-flambeaux de tous leurs brillants anciens et les défenseurs des idées de liberté !

Extraits de "Si on faisait confiance aux entrepreneurs : L'entreprise française et la mondialisation" de Xavier Fontanet aux éditions Manitoba/Les Belles Lettres

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