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Photo d'illustration.
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©Philippe HUGUEN / AFP

Autruche

Séparatisme : mais pourquoi ce refus de regarder la réalité de l’islamisme en face ?

Le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin a expliqué sur Europe 1 que l'islamisme n'a pas de religion et que le terrorisme islamiste n'est, en France, pas lié à l'immigration. Mais s'interdire de nommer le réel, c’est s’empêcher de lutter contre.

Emmanuel  Razavi

Emmanuel Razavi

Diplômé de Sciences politiques, Emmanuel Razavi est grand reporter. Spécialiste du golfe persique, il a notamment collaboré avec Planète, Arte, M6, France 24, Valeurs Actuelles, le Figaro Magazine, le Spectacle du Monde et Paris Match. Il est auteur de plusieurs essais et  documentaires sur le Proche et le Moyen-Orient.

Il dirige le média FILD.

Son dernier ouvrage, coécrit avec Alexandre del Valle, Le Projet: La stratégie de conquête et d'infiltration des frères musulmans en France et dans le monde, est paru en novembre 2019 aux éditions de L'Artilleur. 

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Atlantico : Interviewé au micro d’Europe 1, le ministre de l’Intérieur Gerald Darmanin a développé une opinion bien tranchée sur la question de l’immigration : "si on devait simplement arrêter l'immigration pour mettre fin au terrorisme, beaucoup de gens l'auraient fait avant nous". En balayant du revers de la main cette question, le ministre oublie-t-il l’influence de l’immigration sur la radicalisation islamiste ? L’emprise de certains pays étrangers sur cette question n’est-elle pas pourtant au cœur du débat ? 

Emmanuel Razavi : L’immigration est nécessaire économiquement et intellectuellement à un pays. L’enjeu, c’est de la réguler et de savoir qui l’on accepte ou pas dans le nôtre. À moins qu’il soit dans le déni total, Gérald Darmanin fait donc de la politique politicienne en s’exprimant ainsi, pour séduire un certain électorat et par peur des groupes de pression. Soyons factuels : sur le terrain, je travaille depuis plus de 20 ans sur les réseaux islamistes, notamment fréristes. J’ai enquêté aussi sur les liens entre certains réseaux idéologiques liés au salafisme ou à l’organisation des Frères musulmans et leur connexion au jihad. Je suis désolé de contredire le ministre qui a su avoir, sur d’autres sujets, des mots justes, mais la majeure partie des prédicateurs qui prônent cette idéologie mortifère sont de nationalité ou d’origine étrangère. Les cadres du Renseignement sont les premiers à le dire. Par ailleurs, qui finance en France les Frères Musulmans ? Le Qatar et la Turquie. L’islamisme français a d’ailleurs toujours été soutenu par des services ou des pays étrangers. C’est un fait. Maintenant, qu’il y ait aussi des Français chez les terroristes islamistes ne fait aucun doute. Mais majoritairement, de quelle origine sont-ils ?

Soyons très clairs : je suis d’origine iranienne, une large partie de ma famille est de confession musulmane. Cela ne m’empêche pas de voir le réel et dire les choses que je constate dans mes enquêtes. Ne pas le faire, à l’instar de Gérald Darmanin, revient à ne pas traiter le problème, à exacerber les tensions et au final à faire le jeu de l’extrême droite. L’islamisme contemporain trouve son origine au Moyen-Orient, au Proche-Orient et au Maghreb. S’interdire de le dire, c’est s’empêcher de lutter contre.

Tenir ce genre de propos, c’est finalement mettre sur le même plan des gens qui ont choisi et aiment la France, avec ceux qui veulent la détruire. La majeure partie de nos concitoyens de confession musulmane que je rencontre dans mes enquêtes le disent eux-mêmes. Ils aiment la France, et pensent qu’elle se mérite. En fait ceux qui nous gouvernent l’ignorent car ils ne sont plus en phase avec les réalités sociologique de notre territoire.

Le député LREM Florent Boudié a comparé le voile islamique des enfants à la première communion des jeunes catholiques dont ils estiment que leur consentement n’existe pas non plus. Darmanin affirme lui que “l’islamisme que nous combattons n’a ni frontière, ni identité, ni religion”. Y-a-t-il un déni de regarder en face la spécificité que représente l’islamisme comparé aux autres radicalismes ?

La philosophe Hannah Arendt disait : "C'est dans le vide de la pensée que s'inscrit le mal". Les propos de Florent Boudié incarnent un bel exemple de vide de la pensée et du mal intellectuel qui ronge une partie de nos élites politiques. Car en disant de telles inepties, il met de facto à égalité le catholicisme qui a construit une large partie de l’histoire et de l’identité de la France et qui s’est adapté à la laïcité, avec l’islam, qui est une religion importée depuis moins de cent ans et qui connaît une crise majeure avec son corollaire extrémiste, l’islamisme. Je rappelle que le fait de faire sa communion avec un voile n’est pas un signe de privation de liberté. C’est un symbole porté à un instant donné, lors d’une cérémonie qui se déroule dans un cercle restreint. Pas un vêtement de la vie quotidienne, contraignant ou niant la liberté de la femme, instrumentalisé, de plus, à des fins de prosélytisme par les frères musulmans. En France, une femme catholique peut se marier avec un voile à l’église – qu’elle ne porte que le temps d’une cérémonie dans un cercle restreint, et de plus sans obligation - et faire les seins nus à la plage. Une femme musulmane voilée n’a pas cette liberté, me semble-t-il. Lorsque j’étais en poste en tant que journaliste en Afghanistan ou dans le golfe persique, les femmes se battaient pour ne pas être voilées. En Iran, les femmes qui refusent le voile islamique sont emprisonnées et parfois violées. Florent Boudié, comme son collègue Éric Cocquerel devraient l’avoir à l’esprit.

Quant à Gérald Darmanin, s’il a raison lorsqu’il dit que l’islamisme n’a pas de frontières, celui-ci est toutefois bien le continuum extrémiste d’une religion : l’islam. C’est dans la racine même du mot. Les islamistes veulent organiser la société autour des valeurs de l’islam. C’est notamment écrit dans la charte des frères musulmans. Qu’il lise les textes des théoriciens islamistes comme al Banna ou al Qaradawi, il verra bien qu’ils se référèrent, même de façon dévoyée, à l’islam. Ce type de posture est Orwellienne. Regarder le réel et nommer les choses en expliquant ce qu’est l’islamisme et quelle est son origine, n’est pas faire une attaque contre l’islam ou l’immigration. Au contraire. C’est faire face au réel pour protéger nos jeunes concitoyens de confession musulmane en leur expliquant que des prédicateurs payés par la Turquie, le Qatar ou l’Arabie saoudite dévoient leur religion.

Face à l'idéologie islamiste, sur quel front les valeurs de la République doivent se montrer plus fortes ? Que faire pour éviter une radicalisation des plus jeunes qui semble en marche ?

Tout commence à l’école de la République. Il faut y marteler les valeurs de la laïcité, mais aussi amener nos jeunes à être fiers de leur histoire et de ses symboles. Ils doivent s’approprier notre identité française, notre culture, notre langue et nos valeurs. On peut tout à fait adhérer aux valeurs de la République et les appliquer sans renier ses origines. Dans le même temps, il faut fermer toutes les associations islamistes qui ont pignon sur rue, à commencer par celles qui prônent le salafisme ou l’islamisme frériste. Il faut pénaliser l’islamisme qui prône un totalitarisme dangereux. En résumé, il faut jouer la carte de l’éducation, en même temps que celle de la fermeté judiciaire. Enfin, et c’est un fils d’immigré qui vous le dit, il ne faut accepter en France que ceux qui adhèrent à nos valeurs républicaines et laïques. La France est une formidable terre d’accueil et d’humanisme. Pour qu’elle le reste, elle doit donc être respectée en tant que telle. Il faut aussi, et c’est essentiel, désigner et nommer notre ennemi qui n’est clairement pas l’islam mais les Frères musulmans et les salafistes, ainsi que les États qui les soutiennent comme le Qatar et la Turquie.

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