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Peut-on vraiment faire un parallèle entre François Hollande et Guy Mollet ?
Peut-on vraiment faire un parallèle entre François Hollande et Guy Mollet ?
©Reuters

Coma politique

Sécuritaire et social-libéral : François Hollande laissera-t-il le PS dans le même état que la SFIO après Guy Mollet ?

Après les attentats du 13 novembre, François Hollande a annoncé la mise en place de l'état d'urgence, marquant le début d'une politique très sécuritaire. Chez les observateurs politiques, le parallèle avec Guy Mollet - et sa gestion catastrophique de la sécurité - est sur plusieurs lèvres. La situation est comparable, mais loin d'être tout à fait similaire.

Jean Garrigues

Jean Garrigues

Jean Garrigues est historien, spécialiste d'histoire politique.

Il est professeur d'histoire contemporaine à l' Université d'Orléans et à Sciences Po Paris.

Il est l'auteur de plusieurs ouvrages comme Histoire du Parlement de 1789 à nos jours (Armand Colin, 2007), La France de la Ve République 1958-2008  (Armand Colin, 2008) et Les hommes providentiels : histoire d’une fascination française (Seuil, 2012). Son dernier livre, Le monde selon Clemenceau est paru en 2014 aux éditions Tallandier. 

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Atlantico : A la suite des récentes annonces relatives à l'état d'urgence, certains observateurs politiques redoutent des dérives "molletistes" de la situation. Peut-on vraiment faire un parallèle entre François Hollande et Guy Mollet ? Jusqu'où est-il pertinent ?

Jean Garrigues : Le parallèle peut effectivement être réalisé, dans la mesure où François Hollande et Guy Mollet sont deux dirigeants socialistes,  confrontés à des situations de crise exceptionnelle. Tous les deux ont été amenés à prendre des mesures exceptionnelles pour faire face à ces situations. Bien évidemment, les médias et les observateurs ont rappelé que c'était sous Guy Mollet que l'état d'urgence avait d'ores et déjà été décrété, durant la guerre d'Algérie. Néanmoins ce décret, il est important de le rappeler, n'a pas été promulgué par Guy Mollet : il a été promulgué avant, sous Mendès-France et Edgar Faure, avant l'arrivée de Guy Mollet en 1956.

Ce parallélisme-là peut surprendre les observateurs, et pour cause : l'héritage culturel de la gauche, c'est précisemment d'être méfiant à l'égard de tout ce qui relève des pouvoirs spéciaux ; de la restriction des libertés inhérentes à des mesures d'urgences, du fait de l'expérience des régimes autoritaire. De la défiance, également, vis-à-vis de la tentation bonapartiste... Cette hostilité culturelle de la gauche à la restriction du périmètre des libertés et au renforcement du périmètre des pouvoirs de l'Etat (en matière de sécurité, du moins) peut apparaître comme contradictoire avec les expériences de Guy Mollet et de François Hollande.

Un autre des points de comparaison, évident, c'est l'hostilité de Guy Mollet à la poursuite de la guerre d'Algérie, à son arrivée. Il est bien plus favorable à une négociation avec le FLN et juge la guerre d'Algérie comme une guerre "imbécile et sans issue".  Ce n'est que sous le poids des événements qu'il va durcir sa position. Il est confronté à l'hostilité des européens d'Algérie en Février 1956 : pendant la fameuse "journée des tomates" à Alger, il essuie des cris et des menaces de mort. A partir de là, il obtient les pouvoirs spéciaux et entre dans une guerre absolue avec les nationalistes algériens et rencontre une vraie opposition de certains intellectuels, d'une partie de la gauche et même du centre-gauche, comme en témoignait la ligne éditoriale du journal Le Monde, à l'époque, ou des magazines comme L'Express, qui lui reprochent sa politique d'intransigeance, la bataille d'Alger, la torture... Il est donc aux prises avec une partie de la gauche qui parle même de "national-molletisme". C'est un aspect que l'on retrouve aujourd'hui dans l'évolution de François Hollande : entre les événements de Janvier et ceux de Novembre, le Président de la République a changé (et la droite l'aura fait remarquer), raison pour laquelle on constate aujourd'hui une inflexion sécuritaire. De la même manière, une partie de la gauche est hostile à sa ligne, voire manifeste son désaccord, comme une partie des écologistes, du Front de Gauche, le parti Communiste, le parti de la magistrature... Finalement, on retrouve le même schéma d'une gauche de la gauche très réticente envers ce genre d'infléxion sécuritaire.

Dans quelle mesure cette approche très sécuritaire prônée, tant par François Hollande que par Guy Mollet, rompt avec les valeurs traditionnelles au sein de la famille socialiste ? Pour autant, l'histoire de la gauche n'est-elle pas teintée de sécurité pragmatique ?

En réalité, il serait superficiel d'imaginer que la gauche n'a jamais été confrontée à ce genre de mesure. Il est possible d'évoquer, d'abord, la participation de la gauche durant la Première Guerre Mondiale à ce concept d'union sacrée mis en place par Raymond Poincaré, Président de la République de l'époque. Cela se traduisait par l'état de siège, visant à une sécurisation de la société plus avancée et plus poussée encore que l'état d'urgence. Il s'agissait presque de remettre les pouvoirs aux mains des militaires en temps de guerre. Or, des ministres et des figures socialistes ont participés aux gouvernements de cette période. En continuant à remonter le temps, il est également possible de constater les mesures d'exception prises par le Front Populaire pour dissoudre les ligues d'extrème droite. Il ne s'agissait pas de pouvoirs d'exception à proprement parler, mais il s'agissait tout de même de mesures drastiques ; exceptionnelles, dans le cadre de la légalité la plus absolue.

La gauche s'est toujours confrontée à cet enjeu. Si on s'éloigne de la famille socialiste en tant que telle, on retombe sur Georges Clémenceau (Président du Conseil de 1906 à 1909) qui avait eu recours tant à la police qu'à l'armée pour réprimer et endiguer des mouvements sociaux. Cela lui avait été abondamment reproché par les socialistes. Plus proche de Guy Mollet et de François Hollande ? Soulignons l'action de Jules Moch, ministre de l'Intérieur en 1947, qui réprime avec beaucoup de fermetté les différents mouvements de grève et de manifestation organisés par les communistes. Là aussi, on constate une véritable récrimination de tout un pan de la gauche - à commencer évidemment par les communistes -. La situation était celle de la Guerre Froide et cela impliquait, aux yeux des socialistes, d'être conduits à ce type de comportement.

En 1969, la SFIO s'effondre. Jusqu'où peut-on charger la responsabilité de la politique sécuritaire de Guy Mollet ? Au vu de ce constat, quelles sont les leçons que François Hollande peut tirer de son "aîné" ?

C'est très compliqué. L'échec de la SFIO de Guy Mollet n'est pas du qu'à un seul facteur, il est progressif. Il est certain que la politique de Guy Mollet essuie de plus en plus de critiques, au sein de la SFIO d'une part, mais également de la gauche communiste d'autre part. Il finit par  perdre le leadership de la gauche et cela se traduit, notamment, par l'élection de 1965. A ce moment-là, il n'est plus le candidat de la gauche. Il s'agit de quelqu'un en provenance de la Convention des institutions républicaines, du centre-gauche : François Mittérand. C'est une différence nette avec ce qui se passe aujourd'hui, puisqu'en dépit des critiques qui visent François Hollande, le système de la Vè République joue pour lui. Ce système fonctionne même en sa faveur. D'une part, il est légitimé par son rôle de Président et d'autre part, il est légitimé dans sa position - officieuse - de leader de la gauche non-communiste. Le congrès socialiste de Poitiers a marqué une phase de verrouillage du PS autour du courant incarné par Jean-Christophe Cambadélis, qui est un courant d'adhésion à François Hollande. A la différence de Guy Mollet, donc, il n'est pas du tout évident que l'inflexion sécuritaire de François Hollande lui soit préjudiciable. D'ailleurs, il est remonté de manière plus que spectaculaire dans les sondages : cela lui permet de se re-légitimer et cela rejoint l'évolution d'une partie de son électorat, de l'électorat de gauche, sensible à ces thématiques. C'est fondamentalement l'inverse qu'a connu Guy Mollet. Son propre électorat était de plus en plus hostile à la guerre d'Algérie, notamment parmi les plus jeunes. De facto, la situation est donc assez différentes.

Y'a-t-il un véritable danger pour le PS, de la même façon que le SFIO s'est effondré ? Pourquoi ?

Il existe des dangers  qui pesaient sur la SFIO et qui pèsent aussi sur le PS, bien que cela se manifeste différement. Le vrai danger pour le PS, c'est la récession électorale. Or cette absence de résultats électoraux est elle-même due à l'absence de résultats de la politique menée aujourd'hui. Surtout, si l'on parle du parti en tant que tel, il faut mentionner les clivages et les discenssions internes qui le traversent. Finalement, une contradiction majeure oppose ceux qui souhaitent une inflexion sociale-libérale (incarnés par Emmanuel Macron ou Manuel Valls) ; et ceux qui prônent, au contraire, une ligne plus social-démocrate, qui met en avant la régulation sociale. Ceux-là sont davantage incarnés par Martine Aubry. Il y a clairement les éléments éventuels d'une fracture, qui sera d'autant plus forte que les résultats électoraux du Parti socialiste sont mauvais. A terme, et c'est arrivé également à la SFIO avec le très mauvais score (environ 5%) de Gaston Defferre à l'élection présidentielle de 1969, c'est la défaite électorale qui pourrait entraîner la fin du PS. C'est toujours l'échec électorale qui entraîne la désagrégation - et la recomposition - d'un parti.

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