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Sans l'ennemi Justin Gatlin, Bolt n'aurait peut-être pas été Bolt
©Reuters

Bonnes feuilles

Sans l'ennemi Justin Gatlin, Bolt n'aurait peut-être pas été Bolt

Le seul athlète à avoir conquis neuf médailles d'or olympiques a raccroché ses pointes à l'été 2017. C'est non seulement un monument de l'athlé qui s'en va mais c'est aussi le sauveur d'une discipline qui était en perdition (dopage, fraudes, corruption...) à son arrivée sur les pistes. Depuis des années, Bolt est la seule authentique star planétaire du premier sport olympique, un sport en crise qu'il a porté médiatiquement et économiquement sur ses épaules. Extrait de "Bolt, le messie malgré lui" de Nicolas Herbelot, publié aux éditions Solar (2/2)

Nicolas  Herbelot

Nicolas Herbelot

Nicolas Herbelot est journaliste à L'Equipe

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Que Bolt ait de l’orgueil, c’est une évidence. Mais quel gain peut-il avoir à envelopper sa méthode dans un show joyeux et sympathique ? Certains affirment qu’il s’en servirait pour faire entrer ses adversaires sur un champ de bataille dont ils ne maîtrisent pas les codes. « Que ça dénote avec les critères en place au début des années 2000, c’est sûr, et qu’il ait cette Que Bolt ait de l’orgueil, c’est une évidence. Mais quel gain peut-il avoir à envelopper sa méthode dans un show joyeux et sympathique ? Certains affirment qu’il s’en servirait pour faire entrer ses adversaires sur un champ de bataille dont ils ne maîtrisent pas les codes. « Que ça dénote avec les critères en place au début des années 2000, c’est sûr, et qu’il ait cette

Quand je l’ai évoqué avec lui l’été 2017 à Londres, Bolt s’est offusqué qu’on puisse lui prêter pareille intention. « L’idée n’a jamais été de faire perdre ses moyens à qui que ce soit, me coupait-il étonné. Au contraire, je n’ai jamais compris le besoin de certains de vouloir intimider. Pour moi, la compétition, c’est une fête. C’est l’entraînement qui est pénible, ennuyeux. On l’accepte uniquement pour pouvoir s’éclater en compétition.

– Mais c’est une fausse fête, tout le monde n’est pas gagnant dans cette ambiance-là.

– Je pense que si. Je suis fier d’avoir changé l’approche du sprint car je suis convaincu que c’est une bonne chose pour le sport. Quand je suis arrivé dans l’athlé, c’était une autre époque où l’ambiance était tendue. Elle l’est beaucoup moins aujourd’hui et les gens apprécient de voir des gars relax, qui s’éclatent sur la piste, des rires, une énergie positive. Je pense que ç’a ouvert le sport à d’autres univers, une autre population, d’autres marchés en quelque sorte.

– Comprends-tu que Gatlin puisse avoir besoin de détester ses adversaires le temps de la course ?

– Je vais te dire quelque chose : je n’ai jamais très bien compris Gatlin. La première fois que j’ai couru contre lui, c’était l’année de son retour de suspension… en 2011 je crois, non ? En tout cas c’était à Zagreb. Avant de nous mettre dans les starting-blocks, il faisait son petit cirque en marchant et revenant dans son couloir et il a craché dans le mien, devant moi. C’était incroyable, tordu pour moi. J’étais décontenancé. J’ai haussé les épaules, genre : “Mais qu’est-ce que tu fais, là ? À quoi ça sert ?” Après, les années suivantes, j’ai bien vu qu’il était comme ça.

Avant un championnat, il aime parler fort, annoncer des trucs, dire qu’il va gagner… Puis, pendant le championnat, il ne dit même pas bonjour. Et enfin, une fois la course finie, il plaisante et dit qu’on est les meilleurs amis du monde. C’est un truc qui me dépasse. » Mais qui fut effectivement très en vogue dans le sprint au tournant du siècle. John Smith, coach notamment de Maurice Greene et d’Ato Boldon, qui dominaient cette époque où le 100 m était l’épreuve des mâles dominants, m’avait dit : « Moi, j’aime bien ce côté combat de boxe, ça ajoute de la tension, de la dramaturgie ! » Boldon développe : « On entrait dans le stade en rogne, contre le public, contre le starter, contre nos adversaires… Aujourd’hui, ils arrivent et se congratulent : “J’espère que tout ira bien pour toi !” Ils ont peut-être raison car le relâchement est important pour aller vite. Mais cela reste du sprint et je sais qu’ils pensent comme nous. » Il a même cette phrase de conclusion lapidaire : « Usain se marre, prend des pauses, mais ça ne l’empêche pas de se dire qu’il va tuer les autres ! »

Gatlin est dans le fond trop intelligent et trop bien élevé pour penser différemment. « Beaucoup de gens qui ne suivent pas l’athlétisme adorent ce que fait Usain sur la piste et en dehors, m’a-t‑il expliqué il y a des années de ça. De ce point de vue là, on lui doit évidemment beaucoup. Mais il ne faut pas s’y tromper non plus. C’est un compétiteur féroce avant tout. Il joue aussi de son relâchement et de son attitude pour amener les autres sur un terrain qui lui est favorable alors qu’il n’y a pas de secret, ils ne devraient penser qu’à eux-mêmes. »

* * *

Ce qui ne fait pas de doute, c’est que Gatlin a largement contribué à la grandeur de Bolt. Il avait besoin d’un adversaire de ce calibre athlétique et mental. Et pour que les médias les opposent à l’envi et à l’excès. Les duettistes avaient embarqué tout le monde lors du grand manège de la conférence de presse qui suivit le 200 m des Championnats du monde 2015. Bolt avait fait mordre le synthétique à Gatlin pour la deuxième fois après le 100 m. Cette fois-ci avec aisance. Sa seule frayeur était intervenue lors de son tour d’honneur, quand un technicien chinois avait perdu le contrôle de son gyropode pour le faucher par-derrière.

Sans bobo. Juste une pirouette arrière. « J’imagine que Gatlin l’avait payé », plaisantait Bolt pince-sans-rire. « Je veux être remboursé, je veux mes yuans, le boulot n’a pas été fini ! Je hais ce mec ! » s’écriait Gatlin en écho, dans un éclat de rire généralisé et une ambiance soudainement dépassionnée. Mais ce n’était qu’un répit. 2016 était une année olympique, finie la plaisanterie. On n’était pas au bout de nos émotions. Dans la nuit du réveillon du jour de l’An 2016, Bolt manquait une marche en sortant de boîte de nuit, un acte manqué diraient certains psys, et se donnait une très vilaine entorse qui l’écartera presque trois mois des pistes. Alors que son champion de pote se morfondait chez lui, NJ Walker accueillit comme une aubaine la sortie médiatique vidéo de Gatlin, en février sur TMZ : « Je vais gagner ! On va ramener la médaille d’or aux États-Unis, à LA, à New York… ! On va faire le tour du pays avec elle autour de mon cou, comme une chaîne en or ! » Furieux, Bolt postait ce message quelques jours plus tard sur son compte Instagram : « Continuez de parler et je continuerai de travailler dur. » Walker se frottait les mains : « À chaque fois qu’il y a ce genre de mots de ses adversaires ou des articles de presse qui doutent de sa capacité à être prêt, je suis content, me dit-il. Car ça m’aide. Je n’ai plus besoin de trou‑ ver un truc pour le motiver à se lever le matin pour aller s’entraîner. » On aurait pu croire Bolt très éloigné de toutes ces considérations. Se placer tout là-haut, au-dessus des tribunes, telle la blanche colombe, et ne prêter aucune attention à ceux qui lui manqueraient de respect. Au contraire, il s’en nourrit. Preuve de sa condition terrestre pour qui sait lire entre les mailles de sa gloire surnaturelle. Et s’il en est bien un chez qui il voyait la marque de l’irrespect plus que chez tout autre, c’est Gatlin. L’Américain n’a cessé de bafouer sa supériorité en criant sur tous les toits qu’il allait gagner en 2015 puis en 2016. En faisant ainsi bouillir Bolt, il lui donnera ce supplément d’âme pour Rio.

Extrait de "Bolt, le messie malgré lui" de Nicolas Herbelot, publié aux éditions Solar

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