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Marine Le Pen arrive pour une photo de famille avec les députés RN à l'Assemblée nationale, à ​​Paris, le 22 juin 2022.
Marine Le Pen arrive pour une photo de famille avec les députés RN à l'Assemblée nationale, à ​​Paris, le 22 juin 2022.
©Alain JOCARD / AFP

Leur en même temps à eux

RN : un choc de respectabilité à la fois puissant… et fragile

Pour la première fois, l’Assemblée nationale compte deux vice-présidents issus du RN : Sébastien Chenu et Hélène Laporte. Le Rassemblement National est-il en train de réussir son pari de respectabilisation ?

Christophe Boutin

Christophe Boutin est un politologue français et professeur de droit public à l’université de Caen-Normandie, il a notamment publié Les grand discours du XXe siècle (Flammarion 2009) et co-dirigé Le dictionnaire du conservatisme (Cerf 2017), le Le dictionnaire des populismes (Cerf 2019) et Le dictionnaire du progressisme (Seuil 2022). 

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Arnaud Stephan

Arnaud Stephan

Arnaud Stephan est fondateur de lanotedecom.com et chroniqueur sur LCI.

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Atlantico : Entré en force à l’Assemblée nationale, le RN a obtenu deux vice-présidences de l’Assemblée nationale. Le Rassemblement national est-il en train de réussir son pari de respectabilisation à marche forcée ?  Comment a-t-il réussi cela ?

Christophe Boutin : Le RN a réussi cela, d’abord et avant tout, grâce à ses électeurs. En portant à la Chambre 89 élus, faisant fi de l’habituelle consigne du barrage républicain, ils ont rendu quasiment impossible dans les faits toute mise à l’écart de ces nouveaux élus. Ce ne sont plus trois pestiférés perdus dans la Chambre et jugés indignes de participer aux débats républicains mais le principal parti d’opposition, avec lequel il est dès lors impossible de ne pas compter. Il n’y a plus en fait que quelques exaltés de La France insoumise qui prétendent encore lutter contre le fascisme en prenant des poses plastiques, ce qui ne prouve que leur total décalage d’avec la réalité.

Le RN a réussi aussi cela en affirmant dès le lendemain de l’élection, par la voix de Marine Le Pen, sa crédibilité dans les débats parlementaires qui s’annoncent. Il ne s’agit pas ici de faire de l’opposition systématique – elle vient de dire que la motion de censure n’est pas un jouet -, mais bien d’arriver à imposer un certain nombre de thèmes dans les débats.

Arnaud Stephan : Encore faut-il considérer qu’il ne l’était pas…

Si on reste sur l’hypothèse de la quête de respectabilité, oui indéniablement c’est une étape importante, historique même. Personne n’aurait imaginé en 2002 que le parti fondé par Jean-Marie Le Pen aurait deux vice-présidents à l’Assemblée nationale. En 2012 seule Marion Maréchal et Gilbert Collard sont élus. Personne n’aurait parié sur un groupe aussi important. Moi le premier mais il parait que je suis pessimiste.

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Le parti a beaucoup changé depuis 2011 et l’arrivée de Marine Le Pen aux commandes. Pas forcément qu’il ait attiré des élites et des cadres de grande qualité, il y en a eu mais peu. C’est surtout le travail de fond qui a payé : lutte contre l’immigration, dénonciation de l’islamisme radical, appel à lutter contre l’ensauvagement de la société et l’insécurité, la défense de la France périphérique contre les métropoles, refus de la financiarisation de l’économie, critique de l’Europe des marchands et au projet d’élargissement infini… Tout cela a fini par infuser dans la société française et le RN a touché la prime à la légitimité sur tous ces sujets. À ce titre, la comparaison avec LR est très parlante.

Comment expliquer que LR et Ensemble semblent avoir accepté des accords avec le RN pour les postes de questeurs et des vice-présidences et donc participé à cette situation ?

Christophe Boutin : Nous ne savons pas ce qui s’est réellement passé, mais à supposer qu’il y ait eu des accords, cela fait partie de la vie parlementaire classique. En effet, la composition du bureau de l’Assemblée doit refléter, d’abord, la diversité des courants politiques qui siègent à la Chambre, mais aussi, ensuite, tenir compte de leurs poids respectifs. En ce sens, il était logique de voir le Rassemblement national, nouvel arrivé, bénéficier de vice-présidences, mais sans doute plus difficile pour lui d’obtenir une questure. Le fait que le parlementaire d’opposition qui obtient cette questure est le LR Éric Ciotti, qui n’est certes pas le plus opposé à certaines thématiques du Rassemblement national, explique peut-être le fait que ce parti n’ait pas proposé de candidat. Mais, encore une fois, l’aurait-il fait qu’il avait objectivement peu de chances de voir son candidat retenu. En fait, tout cela, cette répartition des sièges (vice-présidences, questures, secrétaires) fait normalement partie d’un gentlemen’s agreement typique du fonctionnement des démocraties parlementaires, bien plus que de combinaisons malsaines.

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Arnaud Stephan : Je n’ai pas d’informations fiables sur le sujet et je me garderai bien d’échafauder des théories fumeuses. En revanche, il est certain qu’un certain nombre de députés voient le danger que représente la NUPES pour le bon fonctionnement de l’Assemblée et le chaos qui en découlerait. Personne n’en sortirait grandi car personne n’a l’intention de se lancer dans la surenchère avec l’intergroupe d’extrême gauche. En revanche, sur le stratégique poste de la commission des finances, le RN a raté son coup. En s’accrochant à la lettre plutôt qu’à la réalité du rapport de force, il s’est surexposé médiatiquement et cela efface, un peu, les deux vice-présidences gagnées la veille. Le système a certainement trouvé qu’il avait donné assez de gage à cet encombrant groupe. Mieux vaut parier sur la caricature, les excès d’un Coquerel. Il sera toujours temps de le débrancher… même judiciairement.

C’est d’ailleurs un choix curieux dans le climat actuel. Madame Rabot était plus taillée pour le poste. La compétence n’était certainement pas l’objectif visé. Ce qui en dit long sur les choix de positionnements de NUPES et du RN.

Le RN a-t-il plus à gagner ou à perdre à cette respectabilisation ? Va-t-elle durer ?

Christophe Boutin : Le Rassemblement national a tout à gagner à cette respectabilisation. Il doit en effet apparaître aux yeux de ceux qui ont envoyé siéger ses membres comme un parti apte à gouverner, sortir de l’image caricaturale dans lesquelles il a été trop souvent enfermé, et, pour cela, être même d’être durant la législature qui vient une force de proposition et une force de débat.

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Cette évolution devrait durer, parce que la vie parlementaire va naturellement conduire dans les diverses commissions où ils siégeront les membres du Rassemblement national à travailler sur les textes, à proposer des amendements, voire à proposer des textes, bref à s’intégrer toujours plus dans le fonctionnement de l’Assemblée, et ce dans toutes ses fonctions, de production de la norme, mais aussi de contrôle de l’exécutif. Autant d’éléments qui en feront un peu plus un parti démocratique comme les autres.

Arnaud Stephan : Il ne suffit pas de décréter que vous êtes respectables et que les procès en sorcellerie doivent s’arrêter pour que la grande inquisition du système s’exécute. Personne n’a intérêt dans ces cénacles à un RN à l’image responsable et efficace. Je ne vois pas Marine Le Pen après tous les efforts qu’elle a déployé depuis 11 ans, se lancer dans un concours de provocations ou de blocage des institutions. En revanche, la moindre occasion sera bonne pour certains de pointer « la bête immonde » comme on l’a vu avec le discours sobre et empreint d’une nostalgie personnelle du doyen RN, José Gonzalez, lors de son discours.

Le RN ne risque-t-il pas de perdre en attrait pour une part de son électorat s’il perd son image contestataire ?

Christophe Boutin : Il faut faire ici très attention à ce que l’on appelle « respectabilisation ». Ce que nous évoquons ici c’est un parti jusque-là cantonné dans l’opposition, qui faisait à cause de cela face à de nombreuses critiques portant sur son aptitude à participer à la vie politique autrement que par des rejets, et non le soulagement de ceux qui peuvent enfin profiter des statuts et prébendes et sont prêts pour cela à abandonner leurs idéaux.

Un parti protestataire, coincé dans une opposition systématique, peut-être conduit à édulcorer tout ou partie de son programme, mais c’est plus souvent pour accéder au pouvoir qu’une fois qu’il y est parvenu. Il est vrai par contre que toute opposition, quelle qu’elle soit, doit prendre en compte quand elle arrive au pouvoir un certain nombre de réalités qu’elle avait moins considérées auparavant. Et que dans la vie parlementaire on peut rechercher de manière tout à fait légitime le consensus, ou, au moins, essayer de trouver ces accords que l’on stigmatisait parfois un peu facilement auparavant. Alors certes, lorsque l’on a choisi un parti en espérant qu’il renverserait la table, le voir y trinquer de manière cordiale avec ses anciens occupants peut effectivement déconcerter ses électeurs.

Pour autant, le programme du Rassemblement national est clairement différencié de celui de la majorité présidentielle d’une part, et, pourrait-on dire, d’une large part des autres formations politiques qui siègent à l’Assemblée nationale. D’abord, parce que sa manière de traiter de trois questions qui inquiètent les Français, les « trois i » de l’immigration, l’insécurité et l’identité, n’a a priori guère de rapports avec ce que l’on peut trouver dans le discours de la majorité présidentielle ou dans celui de l’opposition de gauche. Par ailleurs, son discours sur l’Union européenne différencie aussi le Rassemblement national de l’autre force d’opposition de droite, Les Républicains.

Ainsi, à moins de changer son programme sur le fond de manière importante, déstabilisant pour le coup son électorat, ce parti semble destiné à continuer de porter un discours différent, ce qui devrait l’empêcher de se fondre dans le « bruit de fond » parlementaire. Sa difficulté sera bien sûr de donner une respectabilité à des thèses ostracisées, caricaturées, vilipendées. La seule chose qu’il peut craindre ici serait les dérapages de certains élus qui pourraient, sur ces problématiques majeures, avoir des expressions par trop clivantes.

Arnaud Stephan : Je ne le pense pas. Le RN ne se limite pas à son groupe à l’Assemblée nationale et une stratégie payante serait de jouer sur une complémentarité entre le groupe RN à l’Assemblée, celui au Parlement européen et un parti, qui avec l’appareil militant peut jouer le rôle de l’avant-garde et lancer des campagnes en amont du travail parlementaire. Le parti et le groupe ne sont plus dans la même dimension. Il y a forcément une autonomie des deux structures même si la complémentarité est impérative. En revanche, un parti qui serait une simple caisse de résonnance du travail parlementaire serait très vite dans une impasse politique. Il faut trouver, pour le RN, la bonne carburation entre Assemblée, Parlement européen, exécutifs régionaux et départementaux et les sections locales pour que ce parti soit en capacité de s’imposer comme l’alternative en 2027. C’est une mécanique subtile qui faut mettre en place avec pour objectif la prochaine présidentielle.

Cette stratégie peut-elle être gagnante dans la perspective de 2027 ?

Christophe Boutin : De 2011 à 2022, le RN est passé de 12% de bonne opinion à 40 %, et Marine Le Pen est aujourd’hui la deuxième personnalité préférée des Français, derrière Édouard Philippe, la dirigeante du RN étant plus appréciée et moins détestée que Jean-Luc Mélenchon (Sondage Odoxa pour Public Sénat). Il lui faut gagner maintenant un autre combat que celui de la fameuse dédiabolisation, cette respectabilisation dont nous parlons, autrement dit prouver que son parti peut être un parti de gouvernement sans pour autant rien renier de son ADN.

Sans rien renier, car on voit mal en effet comment la majorité présidentielle pourrait résoudre les problèmes essentiels pour les Français déjà évoqués. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, on retrouvera donc en 2027 la volonté d’en terminer avec les dérives progressistes dans tous les domaines, et d’en revenir aux fondamentaux structurant notre société et notre État. La seule erreur que pourrait commettre Marine Le Pen et son groupe parlementaire, serait en fait de refuser d’assumer une certaine rupture avec cette idéologie progressiste pour en accepter les principes (européisme, primat de l’économie sur le politique, individualisme, table rase du passé…) au lieu de les remettre en cause – une faute qui fût sans doute en partie celle de Marine Le Pen lors du débat du second tour de 2022. Mais si les différences sont maintenues tandis que les propositions gagnent en crédibilité, le Rn devrait en profiter.

Arnaud Stephan : Cette échéance va complétement rebattre les cartes pour la bonne raison qu’Emmanuel Macron ne sera pas candidat et que le futur champion de son camp aura un gros travail pour s’imposer. Le candidat du RN, quel qu’il soit, sera, c’est évident, comptable du bilan du groupe RN et devra justifier du travail parlementaire et des choix de ce dernier. Plus le groupe Rassemblement National sera performant, plus le candidat à la présidentielle en bénéficiera. Pendant longtemps, on a voulu coller au RN une réputation d’incompétence, de manque de sérieux et de ne pas être capable de peser à l’Assemblée. C’est une très grosse étape qui a été franchie, symboliquement. Pourtant, cela reste extrêmement fragile, pas du fait du parti de Marine Le Pen mais plutôt du côté de la NUPES. Il est à craindre que si l’alliance d’extrême gauche transforme l’Assemblée en pétaudière cela se fera, aussi, au détriment de l’image du groupe RN. Autre possibilité, celle de l’impasse politique qui amènerait à une dissolution. Le danger serait de se retrouver dans des conditions moins favorables qu’en juin 2022. Emmanuel Macron, qui n’a plus rien à perdre ou à gagner, peut troubler le jeu politique et les plans d’un RN devenu trop performant politiquement. Ce sont des hypothèses mais comme disent nos amis anglo-saxons « Better ready than sorry », mieux vaut être prêt que désolé.

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