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Photo d'illustration / Masque du carnaval de la ville de Venise.
Photo d'illustration / Masque du carnaval de la ville de Venise.
©Reuters

Tensions vénitiennes

République de Venise, le retour… Faut-il prendre au sérieux les velléités sécessionnistes que connaît l'Italie ?

Alors que l’attention mondiale est monopolisée par les évènements ukrainiens et le referendum de Crimée, des faits singuliers se produisent en Italie. Des soubresauts sécessionnistes agitent la Vénétie et la Sardaigne… Derniers feux du carnaval transalpin ou symptômes de quelque chose de plus enraciné ?

Giorgio Pedronetto

Giorgio Pedronetto

Giorgio Pedronetto, diplômé en Sciences Politiques (Université de Turin), a d’abord travaillé pour différents organismes parapublics italiens et français avant de rejoindre le secteur financier où il s’occupe de marketing. Historien passionné et très attentif aux évolutions politiques, il rédige depuis environ trois ans un blog d’opinion : « Un regard un peu conservateur ».

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L’Italie est-elle vraiment une et une seule ?

S’il y a un personnage que, au temps jadis, les écoliers italiens apprenaient à détester parmi tous, il s’agit bien du Prince de Metternich, chancelier de l’empire d’Autriche dans les premières décennies du 19ème siècle. Quelle était donc la faute impardonnable de ce grand diplomate, artisan du Congrès de Vienne ? Simplement d’avoir formulé la petite phrase suivante : "L’Italie n’est qu’un terme géographique". Malheur ! Une telle affirmation, non dénuée d’une certaine logique (quand Metternich la prononça, le territoire de l’actuel état italien hébergeait environ une demi-douzaine d’états : le royaume de Piémont-Sardaigne, le Royaume Lombardo-Vénitien, contrôlé par l’Autriche, les duchés de Parme, de Modène et le grand-duché de Toscane, les trois également dans la sphère d’influence autrichienne, les États de l’Église et le Royaume des Deux Siciles) fut toujours considérée, dans l’Italie post-unitaire, comme le sommet du mépris impérial et réactionnaire vers la jeune nation ; la propagande scolaire nourrît des générations d’italiens dans une haine patriotiquement de bon aloi contre l’Autriche, pour finalement s’estomper à la veille de la Seconde Guerre Mondiale, lorsque l’alliance avec le Troisième Reich imposa une revalorisation forcée de la gent germanique…

L’Italie donc… Une Italie une et indivisible, telle que nous le rappelle la Constitution, ou plutôt une mosaïque de réalités bien différentes, qui ne partagent un sentiment nationale univoque qu’à l’occasion des matchs de l’équipe nationale de football ? Les initiatives indépendantistes qui font tant de bruit médiatique ces derniers jours ne sont-elles que des épisodes de folklore dignes de "Mes chers amis" de Mario Monicelli ou sont-ils plutôt le signe que la désagrégation de l’état unitaire est en train de germer ? L’histoire des dernières semaines nous illustre que les certitudes géopolitiques ne sont jamais telles et que le statu quo n’est jamais immuable…

Fut-elle une véritable unification ?

Un petit rappel de comment l’Italie devint une nation unifiée est tout d’abord nécessaire.

Le 17 mars d’il y a 153 ans (1861) le parlement de Turin proclamait la naissance du Royaume d’Italie, créature assez étonnante que personne n’avait véritablement voulu. Il n’avait pas été voulue par Camillo Cavour, premier ministre piémontais, qui avait stipulé l’alliance de son royaume de Piémont-Sardaigne avec la France de Napoléon III dans le but de conquérir la plaine du Pô jusqu’à Venise et de ne pas pousser les frontières plus au Sud. Il n’avait pas été voulue non plus par Napoléon III, désireux de créer un royaume napoléonien de l’Italie centrale, tout en préservant le pouvoir du Pape dans ses états (la très catholique Eugénie y tenait fermement). Giuseppe Mazzini, de son coté, rêvait d’une Italie républicaine… Toutefois, l’aventure de Garibaldi, parti l’année précédente à la conquête de la Sicile et du reste du Sud avait obligé Cavour à intervenir : sans cela, le Sud du pays aurait risqué de se transformer en un état dans les mains des radicaux, antagonistes de la monarchie modérée de la maison de Savoie. Ainsi, une fois la prise de Naples achevée, il fut nécessaire proclamer l’annexion de ces nouveaux territoires à la couronne de Victor Emmanuel II et surtout… envoyer l’armée réprimer une guerre civile larvée qui ensanglanta le sud du pays pendant des longues années.

Une unification donc imposée : imposée à la fois aux territoires méridionaux assez réticents, mais également imposées aux élites du Nord, effarées par l’état de sous-développement des nouvelles acquisitions. La mythologie patriotique du Risorgimento ne peut pas effacer les failles d’une annexion non souhaitée et non préparée ; les différences au sein du pays demeurent très fortes encore aujourd’hui (les fauteurs de l’Union Européenne et de l’intégration des pays les plus disparates au sein de la zone Euro auraient tout intérêt à étudier attentivement l’histoire italienne). Le célèbre dicton "Faite l’Italie, maintenant il faut faire les Italiens" sembla s’appliquer exclusivement aux classes cultivées du pays, et il est opinion assez courante que les deux évènements qui contribuèrent à diffuser un certain sens diffus d’appartenance nationale furent la Grande Guerre (avec le mélange social et géographique dans les tranchées) et l’avènement de la télévision dans les années Cinquante.

Les rêves fédéralistes au pays des milles clochers

Le fédéralisme, tel qu’il est connu aux États-Unis ou en Allemagne, peut difficilement entrer dans les mœurs politiques italiennes. Bien qu’historiquement fractionné et plusieurs petits états (la situation d’avant la moitié du 19ème siècle était déjà un grand pas en avant, si on pense qu’il y a encore quelques siècles les villes toscanes étaient farouchement en guerre entre elles et que quatre cités, érigées en républiques, se battaient pour la domination maritime), l’idée de s’agréger dans une entité fédérale avec des fortes autonomies locales n’a jamais solidement mis ses racines. Très minoritaire dans le débat pré- unitaire, le fédéralisme redevint à la mode dans les années 80, avec la progression électorale de la Ligue du Nord, dont en réalité les motivations étaient plutôt la révolte fiscale contre "Roma ladrona" (Rome la voleuse). Toutefois les velléités fédérales de la Ligue du Nord n’aboutirent jamais à une reforme concrète de l’organisation de l’état et la Ligue même, après des expériences de gouvernement de coalition avec Silvio Berlusconi, entra dans une phase de déclin, surpassée dans la recherche du vote protestataire et "antisystème" par le Movimento Cinque Stelle de Beppe Grillo. Fin donc de toute utopie fédérale ou même séparatiste ? Absolument pas ! Ce qui n’arrive pas par la force des armes ou des lois, peut parfois prendre les chemins plus longs de la… Commedia dell’Arte !

Ce n’est que pour rire… mais rira bien qui rira en dernier !

Deux initiatives assez étonnantes défraient la chronique de ces jours ; en Vénétie est lancé un referendum pour séparer la région du reste de l’Italie et restaurer les fastes de la Sérénissime République de Venise, qui cessa de vivre en 1797 après l’invasion napoléonienne. En Sardaigne, circule une pétition prônant le rattachement de l’île à… la Suisse ! Trait d’union entre les deux projets : ils ne circulent que via Internet.

Evidemment, il ne s’agit que de plaisanteries ou d’hypothèses quelques peu farfelues ; la presse ne manque pas de souligner leur caractère dénuée de toute force légale, mais cela n’est vrai que pour l’instant.

L’Histoire est faite de frontières qui bougent, et rien n’est plus dangereux que de croire à des confins immuables. Rappelons-nous aussi du principe énoncé par le président américain Woodrow Wilson en 1918 : l’autodétermination des peuples. Alors il s’agissait de mettre en pièce l’empire d’Autriche, mais le principe fut repris tout au long du 20ème siècle, parfois au grand dam des vainqueurs des deux conflits mondiaux, notamment en ce qui concerne la décolonisation. Bien évidemment, l’autodétermination des peuples recèle en elle-même un facteur de conflictualité : il est aisé imaginer que le souhait d’autodétermination soit destiné à se confronter à la volonté d’une puissance politique ou territoriale bien intentionnée à conserver sa suprématie. Cependant, quelle serait la réaction d’un état occidental devant un épisode sérieux d’autodétermination centrifuge en son sein ? Si la revendication d’indépendance était-elle soutenue par une vaste portion de la population et par des élus ? Sans aller en Crimée, des exemples sont tout proches de nous, dans les très civilisées Grande Bretagne (referendum écossais) et en Espagne (volonté de plus en plus affirmée de la Catalogne de vivre sa vie loin de Madrid). Quelle serait donc la réaction d’un état souverain devant le risque de voir une partie plus ou moins consistante de son territoire choisir l’indépendance ? Quel pays libéral et démocratique peut-il encore se permettre d’envoyer l’armée rétablir l’ordre et arrêter les rebelles, de surcroit si ces derniers sont pacifiques et interprètent une volonté majoritaire ?

Le retour de la République de Venise et le Canton de la Suisse Maritime sont-ils une mascarade innocente ou la carte de l’Europe est en passe de se redessiner ?

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