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Au Liban, la situation des réfugiés syriens ne cesse de se détériorer
Au Liban, la situation des réfugiés syriens ne cesse de se détériorer
©REUTERS/Sharif Karim

Triste guerre

Réfugiés syriens au Liban : la réalité d’une crise humanitaire qui ne peut que durer

Plus de deux ans après le début de la guerre civile en Syrie, la situation des habitants réfugiés au Liban devient de plus en plus dramatique. Risques sanitaires, surpopulation, déscolarisation, à mesure que le conflit entre opposants et partisans de Bachar-al-Assad s’amplifie, la situation se détériore.

Hanna Ladoul et Marco la Via

Hanna Ladoul et Marco la Via

Journalistes freelance et étudiants en histoire à l'EHESS, Hanna Ladoul et Marco la Via ont notamment coréalisé le documentaire "Le Populisme au Féminin" diffusé à partir de novembre 2012.

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Alors que le conflit syrien est entré dans sa troisième année, le nombre de civils fuyant la guerre ne cesse d'augmenter. Le Haut commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (UNHCR) a récemment estimé à 1,5 millions le nombre total de réfugiés syriens – principalement répartis entre le Liban, la Jordanie, la Turquie, l'Iraq et l'Égypte. À titre indicatif, ce nombre était de 475 000 en janvier 2013. L'afflux massif de réfugiés aux frontières des pays voisins de la Syrie a des conséquences néfastes, ou qui pourraient le devenir, aussi bien sur l'économie des pays en question qu'en termes de santé publique ou de dignité humaine (s'agissant des centaines de milliers de réfugiés vivant dans des conditions déplorables).

Maher, 23 ans, est livreur. Il vit à Jal el Dib, dans la banlieue proche de Beyrouth, en colocation dans un appartement de deux chambres avec sept autres Syriens. « Mon frère, des cousins, et quelques voisins de mon village en Syrie ». Comme des centaines de milliers d'autres Syriens, Maher habitait et travaillait déjà au Liban avant la guerre, car les salaires y sont plus élevés (le gouvernement libanais estime à environ 500 000 le nombre de syriens qui étaient déjà présents sur le territoire avant la guerre). « Je gagne 400$ par mois ici donc ça me permet d'envoyer 250$ à ma famille tous les mois alors qu'en Syrie le salaire pour un livreur est de 100$ ». Cette migration économiquement motivée a pourtant changé depuis le début du conflit syrien. Avant, les familles syriennes envoyaient un ou deux garçons travailler au Liban. Aujourd'hui, les jeunes syriens ont le sentiment que leur pays n'a plus d'avenir à leur offrir. Ceux qui ne prennent pas les armes se précipitent à la frontière. Dans la colocation de Maher, il n'y a pas de femmes ni d'enfants. Tous sont des jeunes hommes qui ont entre 18 et 25 ans.

Mais cet exemple n'est pas très représentatif de la situation actuelle : depuis la guerre, les Syriens émigrent la plupart du temps en familles. C'est une situation extrêmement urgente d'un point de vue humanitaire, et d'ailleurs, quand bien même le conflit syrien se terminerait demain, elle ne serait que partiellement résolue. En effet, beaucoup des syriens ayant fuit leur pays ont perdu leur logement. Il semble donc que cette situation nécessite un soutien humanitaire conséquent à destination des pays qui accueillent les réfugiés syriens. C'est au Liban que l'on compte aujourd'hui le plus grand nombre de Syriens fuyant la guerre. Dans ce pays de quatre millions d'habitants et d'une superficie de seulement 10 000 km2, plus de 545 000 réfugiés syriens sont répertoriés à ce jour selon l'UNHCR, qui estime que ce nombre atteindra le million à la fin de l'année 2013.

Kfar Selouane, petit village de quelques milliers d'habitants perché dans les hauteurs du Mont-Liban. Les travailleurs syriens ont l'habitude de venir ici chaque année depuis des générations, travailler la terre, ou faire la cueillette des fruits. Jusqu'à présent, seuls les hommes venaient. Ils louaient des petites chambres dans le village où ils s'entassaient à six ou sept, restaient quelques mois et repartaient. Aujourd'hui, quelques dizaines de familles résident dans le hameau pour une durée indéterminée

Ahmed, la trentaine, est ouvrier agricole. Il vient travailler ici depuis deux ans seulement. Lui aussi vivait dans une colocation avec des hommes de son village natal. Mais il y a quelques semaines, il a dû trouver un appartement pour accueillir sa femme et son fils âgé de quelques semaines qu'il est allé chercher en Syrie. « Le voyage jusqu'ici s'est fait en plusieurs étapes, explique-t-il. On a dû changer de voiture pour ne pas se faire repérer, faire des détours afin de ne passer que par les zones libérées ». Deux jours de voyage, au total, au lieu de quatre heures en temps normal. Sa maison à Hama a été entièrement détruite lors d'un bombardement. « Mon frère, sa femme et son fils ont été tués dans l'explosion… ils habitaient la maison d'à côté. » Quant à ses parents, ils ont rejoint la frontière turque, et vivent dans un camp de réfugiés avec son autre fils, qui a aujourd'hui un an et demi. « Je sais qu'ils sont arrivés là-bas sains et saufs, mais je n'ai eu aucun autre contact avec eux depuis des mois… ».

À quelques maisons de là, Hassan rentre du travail. Lui aussi est ouvrier agricole. Il vient travailler à Kfar Selouane depuis maintenant onze ans. Avant la guerre, il partageait une chambre avec six autres ouvriers moyennant 50 000 livres libanaises par mois. Voilà sept mois que sa femme et ses deux enfants l'ont rejoint. Sa situation socio-économique s'est détériorée puisqu'il doit désormais nourrir sa famille et payer un loyer mensuel de 150 000 livres libanaises. « Je redoute par-dessus tout l'hiver, car il n'y a pas beaucoup de travail dans les champs à cette saison… Inch'Allah, on verra bien ! » Malgré tout, Hassan est conscient de la chance qu'il a d'être en vie et d'avoir trouvé un logement au Liban pour sa famille.

Beaucoup sont moins chanceux. Tout au nord du pays, à quelques minutes de la frontière syrienne, des milliers de réfugiés vivent dans des conditions déplorables. Des familles entières sont entassées dans des camps de fortunes, semblables à des bidonvilles. Les enfants jouent dans la boue tandis que quelques hommes s'activent dans les champs alentours. Beaucoup sont oisifs, cherchent un coin d'ombre, fument des cigarettes pour tuer le temps. Une femme d'une cinquantaine d'année nous interpelle : « Ici, un jour passe comme une année… ».

L'UNHCR estime à 545 000 le nombre de réfugiés syriens déclarés au Liban. Le gouvernement libanais estime quant à lui à un million le nombre total de syriens présents sur le territoire, soit un quart de la population totale. Selon Fadi El-Jardali, spécialiste des questions de santé publique à l'université américaine de Beyrouth, le nombre croissant de réfugiés syriens au Liban constitue une « bombe à retardement ». Les questions sociales – au premier rang desquelles la santé publique et l'éducation –, ainsi que l'économie sont des enjeux majeurs pour le gouvernement libanais, qui ne peut pas répondre à tous les besoins des réfugiés syriens sans une aide internationale. L'UNHCR estime à 1,2 milliards de dollars le montant nécessaire pour prendre en charge les réfugiés syriens au Liban mais n'a reçu à ce jour qu'un quart de la somme (environ 320 millions de dollars).

Pour Fadi El-Jardali, il ne fait aucun doute que la meilleure solution serait d'installer des vrais camps de réfugiés, comme c'est le cas en Turquie et en Jordanie. « Si tous les réfugiés sont réunis dans des camps, on peut les vacciner et leur fournir des médicaments plus facilement. » Mais les autorités libanaises sont réticentes, certainement par crainte que la situation devienne semblable à celle des camps de réfugiés palestiniens, dont les premiers ont été créés en 1948, et qui abritent encore aujourd'hui un total de près de 400 000 personnes. Faute d'un contrôle rigoureux, ces camps palestiniens ont abrité des groupes djihadistes armés dont le Hamas, et se sont régulièrement transformés en lieux de tensions et d'affrontements. La frontière entre le Liban et la Syrie s'étendant sur environ 375 kilomètres, les réfugiés syriens sont répartis sur tout le territoire libanais, ce qui crée une difficulté supplémentaire pour les ONG qui tentent de leur venir en aide.

La scolarisation des enfants syriens réfugiés est un enjeu primordial. Selon L'UNHCR, près de 100 000 réfugiés syriens présents sur le territoire libanais ont moins de 12 ans (âge jusqu'auquel la scolarité est obligatoire au Liban). L'école Shakib Arsalan est la plus grande école publique du Liban. Située dans le quartier de Verdun, elle compte 1150 élèves, de la maternelle à la troisième. Sur environ 300 enfants syriens qui y sont scolarisés, 76 sont arrivés ces deux dernières années à cause de la guerre qui bat son plein dans leur pays. « Tous les jours, de nouvelles personnes tout juste arrivées de Syrie viennent avec leurs enfants pour les inscrire à l'école, mais je n'ai plus de place pour les accueillir ici, et en plus l'année scolaire est bientôt terminée… », explique Faten Soukkar, la directrice de l'établissement. Le manque de place dans les établissements scolaires est loin d'être le seul problème à régler pour assurer le bon accueil de ces enfants. L'expérience de Faten Soukkar semble conforter l'analyse du professeur El-Jardali. En effet, le défi principal se trouve selon elle dans les questions de santé. L'arrivée d'enfants syriens réfugiés dans l'école Shakib Arsalan a provoqué des épidémies de rougeole, de varicelle, ou encore de gale. « La plupart, peut-être même tous, n'avaient pas leurs vaccins à jour, soupire la directrice. Mais puisque c'est une obligation d'avoir ses vaccins pour s'inscrire à l'école, beaucoup les ont falsifiés. » La direction de l'école a donc demandé au ministère de la santé de faire vacciner tous les élèves, Libanais comme Syriens, y compris ceux qui l'étaient déjà.

Un autre problème que doivent gérer les écoles libanaises qui accueillent des enfants syriens réfugiés est lié à la disparité des méthodes d'apprentissage et des programmes scolaires entre les deux pays. En Syrie, toutes les matières sont enseignées exclusivement en arabe, tandis qu'au Liban, l'enseignement se fait majoritairement en anglais ou en français.

En plus, nous explique Faten Soukkar, la plupart des enfants syriens qui arrivent n'ont jamais été scolarisés dans leur pays. « Il y a quelques temps, un Syrien est venu me voir avec sa fille de 10 ans pour l'inscrire ici, en m'expliquant qu'elle n'était jamais allée à l'école avant… En quelle classe voulez-vous que je l'inscrive ? Vous imaginez, une gamine de 10 ans en CP ? »

Pour pallier simultanément les problèmes de langue et de niveau scolaire, plusieurs ONG travaillent en collaboration étroite avec les écoles libanaises. À l'école Shakib Arsalan, l'association Iqra (qui signifie « Lire » en arabe) organise depuis janvier 2013, en collaboration avec l'UNICEF, un programme de soutien scolaire aux élèves en difficulté. Iqra intervient dans près de 150 écoles au Liban, dont 36 avec le concours de l'UNICEF. Chaque jour, après la fin des classes, les enfants qui participent au programme – dont plus de 75 % sont syriens – se réunissent pendant deux heures dans des salles mises à disposition par la direction de l'école. Répartis en petits groupes de travail, les élèves suivent un enseignement plus personnalisé. L'objectif est de cerner les lacunes des uns et des autres, de leur permettre de progresser, de prendre confiance en eux, mais aussi, d'apporter un soutien de nature psychologique à des enfants qui ont quitté leur pays brutalement, qui ont vu la guerre… « Ils ont le mal du pays, sont très sensibles, précise Farah Hajjar, qui travaille en tant que coordinatrice de l'ONG dans trois écoles à Beyrouth. L'autre jour, un enfant a dessiné un arbre. Quand je lui ai demandé de me décrire son dessin, il m'a dit "C'est l'arbre qu'il y avait dans mon jardin en Syrie". » Dans la salle d'à côté, Saleh, 7 ans, suit attentivement la classe de français. Il est arrivé à Beyrouth avec sa famille il y a tout juste un mois. En Syrie, il n'allait pas à l'école. « Il n'y en avait pas dans mon village », explique-t-il. Il se plaît au Liban, mais son oncle et ses amis lui manquent. Il espère rentrer chez lui en juillet, pendant le mois du ramadan.

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