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"Il fallait sans doute 50 ans pour tourner enfin la page de la Guerre d'Algérie"
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La petite fille sur la photo

"Il fallait sans doute 50 ans pour tourner enfin la page de la Guerre d'Algérie"

Brigitte Benkemoun revient sur la promotion de « La petite fille sur la photo », un livre en quête de son passé en Algérie.

Brigitte Benkemoun

Brigitte Benkemoun

Rédactrice en chef de l’émission « Mots croisés » sur France 2, Brigitte Benkemoun a été chef des informations à France Inter, rédactrice en chef de « Ripostes » sur France 5 et longtemps journaliste à Europe 1.

Elle vient de publier La petite fille sur la photo (Fayard, 2012).

Voir la bio »

Pour lire des extrait du livre de Brigitte Benkemoun, lire notamment : Entre honte et nostalgie : chronique d'un petit garçon qui se souvient de la guerre d'Algérie.

Atlantico : Vous racontez dans votre dernier livre "La petite fille sur la photo" comment vous avez découvert sur le tard l'histoire de la guerre d'Algérie à travers la découverte de vos propres racines pied-noires. Au cours de la promotion de l’ouvrage, quelles furent les questions que vous ont le plus posées les journalistes ?

Brigitte Benkemoun : Systématiquement les journalistes ont choisi de me faire raconter comment l’adolescente qui a grandi dans le déni a pu subitement s’intéresser à l’Algérie. On m’a essentiellement demandé de m’exprimer sur l’histoire de la photo de cette petite fille qui a déclenché en moi l'envie d'en savoir plus sur ce pays d'où vient ma famille. Sans doute parce que c'est une photo émouvante. C’est donc l’aspect le plus humain de cette quête que les journalistes m’ont demandé de répéter.

C’est compréhensible : je suis certes l'enfant d’un couple de pieds noirs d’une trentaine d’années qui ne ressassaient pas les souvenirs mais aussi le produit d’une société qui n’a plus voulu parler d’Algérie à partir de 1962. Le tournant pour moi c’est donc l’apparition de cette photo : je ne m’étais pas intéressé à cette histoire pendant 40 ans. Et puis, je suis tombée sur la Une de la Provence à l’occasion des 40 ans des accords d’Evian : j’ai vu cette photo et je suis tombée en larmes. C’est alors que je suis parti en quête de mon passé comme je le raconte dans le livre.

Je n’arrête pas de recevoir des messages de personnes qui me disent merci, qui se reconnaissent dans cette histoire. Même Hervé Mariton m’ a contacté pour boire un café : j’ai découvert que sa mère avait le même nom que celui de ma famille.

Comme j'ai pu le voir lors de la promotion de l'ouvrage, je pense que je réponds au besoin actuel de regarder cette histoire d’Algérie d’un point de vue apaisé : on ne m’a transmis ni la douleur, ni l’aigreur, ni la nostalgie. Cela m’a permis d’aborder ces questions de façon apaisée, curieuse et passionnée. Je suis allée vers des enfants d’Algériens, vers un membre de l’OAS, vers des personnalités d’horizons diverses.

Avez-vous perçu des différences dans les réactions des journalistes en fonction de leur âge ?

Ceux qui ont mon âge ou sont plus jeunes ont découvert avec moi cette histoire. Ceux qui ont 7-8 ans de plus et qui étaient dans les écoles où sont arrivés les enfants de pied noirs - ils ont donc un peu moins de 60 ans - sont dans le souvenir.

En fait le plus marquant dans cette histoire fut de constater que peu de monde connaissait le massacre d’Oran du 5 juillet 1962. C'est vraiment un événement tabou. Je ne savais pas ce dont il s’agissait avant d'écrire ce livre. J'ai dû me renseigner et ça m’est alors apparu tellement énorme qu’on n’en parle pas plus que cela : comment un massacre de plus d’une centaine de personnes survenu la même journée a pu créer si peu de remous ?

J’ai aussi découvert l’absence totale de compréhension ou d’empathie des politiques. Je ne soupçonnais pas les phrases terribles de De Gaulle que j’ai découvertes, le rejet de Gaston Defferre… J’ai finalement compris – même si je n’arrivais pas à l’admettre – que De Gaulle n’aimait pas les pieds noirs. Même chose pour Gaston Defferre. L’accueil des pieds noirs fut vraiment un moment horrible.

Enfin, je me suis rendu compte qu'on racontait peu la violence des derniers mois : en fait, la pire période pour la région où vivaient mes parents correspond à celle située entre les accords d’Evian et le mois de juillet 1962.

Compte tenu de votre expérience, pensez-vous qu'aujourd’hui les rapports en la France et l’Algérie soient totalement apaisés ?

Je ne pense pas. L’histoire n’est pas purgée. Un proverbe arabe, me semble-t-il, dit "on ne peut pas tourner une page sans l’avoir lue"… En fait, peut-être que 50 ans correspond au temps nécessaire pour que ma génération puisse tourner la page.

On sait désormais qu'il y a eu des horreurs des deux côtés. Les choses peuvent aujourd’hui être posées de façon sereine. Je parlais ce matin avec un ami historien et je lui demandais comment la fin de la guerre d’Algérie avait été célébrée il y a dix ans. Il me disait qu’en fait, à l’époque, l’Algérie était encore au prise avec la guerre civile, que la France s’intéressait surtout aux questions liées à la torture (l’affaire Aussaresses venait de sortir). Dix ans plus tard, il devient possible de porter un regard serein sur ces événements. Finalement, 50 ans, à l’échelle de l’histoire, ce n’est rien !

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