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La cathédrale d'Orléans.
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Qui sont les Cathos aujourd'hui ? Des évêques de plus en plus dépourvus de moyens

Le choix des auteurs a été de s'intéresser ici à la manière dont les catholiques se représentent et pensent les évolutions de leur Église, ce qu'elles leur font et ce qu'ils en font. Extrait de "Qui sont les cathos aujourd’hui ?", de Yann Raison Du Cleuziou, publié chez Desclée De Brouwer (1/2).

Yann  Raison du Cleuziou

Yann Raison du Cleuziou

Yann Raison du Cleuziou est maître de conférences en science politique à l’université Montesquieu Bordeaux IV et membre du Centre Émile Durkheim (UMR CNRS 5116). Sa thèse sur les transformations de la vie religieuse dans l’Ordre dominicain entre l’après-guerre et la fin des années 1970 a reçu le Prix Richelieu en science politique de la Chancellerie des universités de Paris en 2009. Ses recherches actuelles portent sur les mobilisations politiques dans le monde rural, la politisation des pratiques religieuses et l’histoire contemporaine de l’Église catholique.

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Les évêques apparaissent débordés. Les catholiques de leur diocèse semblent de plus en plus leur échapper. Beaucoup d’enquêtés le constatent. Divers éléments corroborent ce constat. Il faut noter tout d’abord que le clergé diocésain au service des évêques est celui qui subit le plus la crise des vocations. Les ordres religieux masculins sont également atteints mais dans une moindre mesure et en leur sein les communautés nouvelles bénéficient d’un certain essor. Mais ces derniers ont un privilège d’exemption. C’est à leur supérieur provincial de les diriger, non à l’évêque. Avec la crise des ordinations, l’épiscopat est donc en train de perdre l’instrument principal de la régulation des conduites religieuses au sein des diocèses.

L’évêque reçoit la charge d’un territoire et doit veiller à l’unité entre son diocèse et l’Église universelle. Il assure donc une fonction de médiation et de régulation entre les sommets romains et les fidèles. Force est de constater que cette mission s’avère de plus en plus difficile car le territoire diocésain a de moins en moins de réalité au sein du catholicisme. En effet, au sein des villes, les fidèles choisissent de plus en plus leur paroisse en fonction du prêtre, de la liturgie, des laïcs qui l’animent ou du type de communauté. Ils ne se laissent plus imposer leur paroisse par l’emplacement géographique de leur habitat, à moins de vivre dans des campagnes où la rareté des prêtres rend ce choix impossible.

Cette déterritorialisation est favorisée par la politique du Saint-Siège qui crée des prélatures personnelles et des instituts de vie consacrée de droit pontifical qui échappent ainsi à la régulation des évêques. C’est le cas de l’Institut du Bon Pasteur érigé en « société de vie apostolique » de droit pontifical en 2006. Grâce à ce statut accordé par le pape, les prêtres dissidents de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X qui le composent ne relèvent que du supérieur de leur institut. Ce dernier incardine ses membres, c’est-à-dire qu’il les rattache directement à l’Église romaine. Il peut également librement faire ordonner les futurs prêtres qu’il reconnaît lui-même aptes.

Cette tendance à la recomposition affinitaire a toujours existé, mais c’est sa généralisation qui est nouvelle. Le déclin du clergé séculier contribue à ce que les catholiques perdent le sentiment de l’unité et éprouvent un sentiment de dérégulation sauvage de l’institution catholique. La standardisation diocésaine laisse place à une situation concurrentielle entre tendances. Faute d’institutionnalisation du pluralisme, les affrontements entre tendances ne peuvent se faire dans un cadre pacifié ; elles se font du coup dans les coulisses par des manoeuvres de lobbying intra-ecclésiaux. Les évêques sont par exemple pris en tenaille entre les minorités actives de conciliaires revendiqués, d’observants, et les groupes traditionalistes qui appuient leur demande de messe sur la législation romaine et menacent de recourir à la commission Ecclesia Dei en cas de refus. Ils sont pris en tenaille entre les jeunes prêtres qu’ils doivent encourager et les plus âgés. Car les deux générations sont loin d’avoir la même sensibilité : « Plus qu’un clivage entre cols romains et cols roulés, ce qui compte à mes yeux, c’est que les uns acceptent qu’on discute le magistère, les autres pas31… »

Ils sont également pris en tenaille entre les demandes qui émanent des fidèles et leur mission de gardiens de l’orthodoxie. Lors de nombreux synodes, des demandes d’assouplissement des règles canoniques applicables aux divorcés remariés ont été formulées. Mais les évêques ont dû les neutraliser. Les synodes sont typiquement des processus pseudo-décisionnels dont le poids dépend du bon vouloir de l’évêque32. Certains débats peuvent ainsi être évités ou évidés de leur contenu subversif et les contributions innovantes disqualifiées en hétérodoxie. Les laïcs souhaiteraient être pris au sérieux, que leur réflexion soit accueillie mais surtout qu’elle soit attendue et désirée : « Il n’est pas si aisé de faire passer des messages aux évêques… Il faudrait déjà qu’ils désirent être à l’écoute de ce message33 ! » Les synodes sont des procédures d’animation du diocèse plus que de participation. Ils visent à renouveler la légitimité du diocèse, mais non à faire reconnaître au sein de l’Église universelle la légitimité des positions divergentes d’un nombre certain de laïcs.

Plus fondamentalement, les évêques sont pris dans les contradictions de leur rôle. Nommés et mutés par le pape, ils sont comparables à des « préfets » et ils ont un rôle de vicaires du pape sur le territoire. Leur seule légitimité locale tient donc à l’ultramontanisme des fidèles. Cette nomination favorise leur déférence au pouvoir romain. « On a l’impression qu’une partie de leur énergie se passe à être fidèles à Rome34 ! », note un enquêté. Et pourtant, dans le collège des évêques et auprès du pape, ils sont les porte-parole de leur Église locale. L’affaire Gaillot a montré à quel point la tension imposée par ces deux missions pouvait parfois devenir insoutenable. Beaucoup d’évêques résolvent cette tension en évitant de prendre parti. Depuis les années 1970, leurs discours sont souvent chargés d’euphémisme afin d’éviter de diviser35. Ils se replient essentiellement sur l’administration du diocèse et évitent toutes les formes de prise de parole qui pourraient compromettre le semblant de consensus qu’ils veillent à maintenir : « Ils gèrent36. »

Extrait de "Qui sont les cathos aujourd’hui ?", de Yann Raison Du Cleuziou, avec la collaboration de Geneviève Dahan-Seltzer et Françoise Parmentier, publié chez Desclée De Brouwer, 2014. Pour acheter ce livre, cliquez ici.

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