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La fin de la zone euro est une possibilité
La fin de la zone euro est une possibilité
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Mieux vaut se préparer au pire

Qui se prépare vraiment à la fin de l’euro (et comment) ?

Les marchés et les dirigeants européens sont suspendus à la Grèce. Si un effet de contagion se produisait, entraînant un éclatement de la zone euro, les conséquences seraient considérables pour les acteurs économiques. C'est pourquoi ces derniers essayent tant bien que mal de s'y préparer.

Philippe Crevel

Philippe Crevel

Philippe Crevel est économiste, directeur du Cercle de l’Épargne et directeur associé de Lorello Ecodata, société d'études et de conseils en stratégies économiques.

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Jean-Charles Simon

Jean-Charles Simon

Jean-Charles Simon est économiste et entrepreneur. Chef économiste et directeur des affaires publiques et de la communication de Scor de 2010 à 2013, il a auparavent été successivement trader de produits dérivés, directeur des études du RPR, directeur de l'Afep et directeur général délégué du Medef. Actuellement, il est candidat à la présidence du Medef. 

Il a fondé et dirige depuis 2013 la société de statistiques et d'études économiques Stacian, dont le site de données en ligne stacian.com.

Il tient un blog : simonjeancharles.com et est présent sur Twitter : @smnjc

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Atlantico : La possibilité d'un éclatement de l'euro a-t-elle été mise à l'étude par certaines entreprises ? Quels scénarios ont été envisagés ?

Jean-Charles Simon : Oui, cela fait partie d'une politique normale de gestion des risques pour les entreprises d'une certaine taille. Au plus fort de la crise des dettes souveraines, de 2010 à 2012, la perspective de la sortie d'un ou de plusieurs pays de la zone euro, ou même l'éclatement de celle-ci avaient une probabilité qui ne pouvait être totalement négligée. Beaucoup de grandes entreprises ont donc souhaité étudier ces scénarios afin d'anticiper les effets potentiels qui pourraient les concerner. "Redénomination" de contrats dans de nouvelles devises ou encore mouvements de change violents faisaient partie des risques à évaluer. Les analyses juridiques et financières étaient en l'occurrence assez complexes, car de telles évolutions sont rares et mal documentées, mais elles ont été menées. En particulier, tous ceux qui avaient des avoirs, des activités ou simplement des relations d'affaires dans ce qu'on appelait alors les “PIIGS” (Espagne, Grèce, Irlande, Italie, Portugal) étaient très attentifs et se préoccupaient de ce qu'il adviendrait en cas de départ de ces pays de la zone euro. Souvenez-vous que dans le cas de la Grèce, une telle sortie a été vue à un moment comme l'hypothèse la plus vraisemblable. D'ailleurs, on en reparle de nouveau...

Lire également : Explosion de l’euro, le jour d’après : ce qui se passerait si la monnaie unique disparaissait brutalement (et avec le dossier grec, ça n’est pas que de la science fiction...)

Quelles ripostes ont pu être dégagées ? Celles-ci sont-elles toujours d'actualité ?

Jean-Charles Simon : Les entreprises privées ne sont pas toujours armées pour “riposter” à de tels événements, qu'elles subissent comme tous les agents économiques. Mais elles peuvent essayer de les anticiper. Par exemple, la plupart de ceux qui détenaient des produits financiers adossés au risque souverain ou au secteur financier de ces pays ont essayé de s'en délester. D'autres ont pu vouloir modifier la juridiction de référence de leurs contrats, utiliser une devise tierce comme le dollar dans le cadre de produits financiers ou de conditions commerciales, etc. Des particuliers et des entreprises sont même allés jusqu'à déplacer leurs avoirs en euros en Allemagne, anticipant une forte appréciation du mark vis-à-vis des autres devises des pays européens en cas d'éclatement complet de la zone monétaire ! Aujourd'hui, les choses ont bien changé, d'abord car un certain nombre de scénarios dont celui de l'éclatement sont jugés à peu près invraisemblables. La détermination de la BCE est passée par là. Et par exemple, les dettes italiennes et espagnoles trouvent sans difficultés preneurs, à des taux de plus en plus faibles. Il ne reste pour ainsi dire que le cas grec qui pose réellement problème. Peu d'entreprises et d'acteurs des marchés financiers sont à nouveau prêts à miser sur le pays.

De quelle manière le secteur financier s'y est-il préparé ? Quelles sont ses marges d'action ?

Philippe Crevel : Les grands groupes financiers seraient en première ligne en cas d’implosion de l’euro. Les banques et compagnies d’assurance ont étudié le défaut d’un ou plusieurs Etats. La BCE dans les stress test n’a pas, en revanche, prévu l’implosion totale de la zone euro.Il est impossible d’écrire officiellement la fin du monde car cela reviendrait à la rendre possible quand elle doit rester impossible. Certes, au sein des directions des études ou des risques, certains ont réfléchi sur une éventuelle suppression de l’euro. Mais compte tenu de la nature systémique et cataclysmique d’une telle implosion, les effets directs et indirects sont difficilement évaluables toute chose étant égale par ailleurs.

Une remise en cause de l’euro s’accompagnerait de mesures d’ordre public qui toucheraient les activités financières. La suppression de l’euro n’est pas un simple billet retour vers le franc, c’est une déconstruction. En effet, depuis plus de 15 ans, notre système financier évolue dans un cadre européen. Même si depuis 2011, une re-segmentation est à l’œuvre, il y a eu une mutualisation des risques entre les Etats membres. Le retour aux marchés nationaux nécessiterait de détricoter les liens, de reconsidérer la valeur des créances. Il faudrait évaluer les conséquences au niveau des créances publiques ou privées.

Derrière le secteur financier, ce sont les clients, c’est-à-dire nous qui sommes les plus exposés. En effet, les banques, les compagnies d’assurances détiennent des montants d’obligations en euros très élevés. Ils ont des engagements vis-à-vis de leurs clients qui pourraient se révéler difficiles à honorer en cas de sinistre monétaire. Leurs fonds propres sont également constitués de titres qui pourraient être effacés en totalité ou en partie. Ils pourraient très rapidement s’avérer trop faibles pour empêcher une débâcle financière. Les normes prudentielles ont été durcies avec Bâle III et Solvency II mais elles n’intègrent pas comme les crashs test un scénario de disparition du jour au lendemain de la monnaie commune. La gestion d’une telle crise dépasse la seule compétence des directions des banques ou des compagnies d’assurances. Le rôle de sauveur en dernier ressort reviendrait aux Etats et aux organisations internationales.

Qu'en est-il de la haute administration ? La direction du Trésor et la Banque de France ont-elles réfléchi à une éventuelle fin de l'euro ?

Jean-Charles Simon : S'ils ne l'ont pas fait dans la période 2010-2012, ce serait de l'ordre de la faute professionnelle. Mais cela paraît inimaginable. Naturellement, comme tous les pouvoirs publics européens ou presque, ils ont voulu conjurer le plus possible ces scénarios et marteler aux citoyens que l'euro n'était pas en risque. Ni même la sortie d'un pays de la zone. La doxa de l'irréversibilité du passage à l'euro ne pouvait donc être contestée ou même mise en doute par des institutions publiques. Ce qui n'a pas dû empêcher leurs modèles et leurs équipes de se concentrer sur des risques qui étaient tout sauf virtuels avant que la BCE saute le pas du “whatever it takes” à l'été 2012. Et aujourd'hui, après la victoire de Syriza, même si le nouveau gouvernement grec dit rejeter une sortie de l'euro, il est vraisemblable que les scénarios d'un “Grexit” sont encore une fois analysés en détail par les services économiques et financiers de l'Etat. Ils ne voudront sûrement pas le reconnaître, mais ils ne peuvent faire autrement : les principes de réalité et de précaution leur imposent d'y réfléchir.

Philippe Crevel : La fin de la zone euro ne peut pas être écrite. En effet, la monnaie repose sur la confiance. Prévoir sa fin, c’est la rendre inévitable. Il est donc logique qu’aucun texte officiel ne prévoie la sortie d’un Etat membre de la zone euro ou le démantèlement de la monnaie commune. Néanmoins, cela n’interdit pas aux autorités d’y réfléchir. En 2011 et 2012, il avait été fait mention, sans confirmation officielle, d’une ou plusieurs réunions sur le sujet. En cas de menace sur l’euro, il y aurait la mise en place d’une cellule de crise au niveau mondial, avec le FMI, la BCE, les autorités européennes… et une cellule de crise au niveau national. En France, elle serait composée de membres de l’Elysée, de Matignon, de la direction du Trésor, de la Banque de France, de l’Autorité de Contrôle Prudentiel et de Régulation, le gendarme du secteur financier, de l’Autorité des Marchés Financiers, de la Fédération Bancaire, de la Fédération des sociétés d’assurances… A priori, un tel démantèlement aurait lieu en un week-end. Les marchés financiers pourraient rester fermés plusieurs jours. Seraient annoncées de nombreuses mesures visant à casser les mouvements de panique, la spéculation… Il y aurait aussi des mesures de coopération internationale pour éviter l’enclenchement d’une spirale protectionniste.

Propos recueillis par Gilles Boutin

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