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Globalement, tous les territoires où il y a beaucoup de PME (Bretagne, région PACA, Lorraine...) sont impactés par la crise.
Globalement, tous les territoires où il y a beaucoup de PME (Bretagne, région PACA, Lorraine...) sont impactés par la crise.
©Reuters

Géographie du chômage

Quels sont les secrets des régions françaises qui ne connaissent pas la crise économique ?

Cinq ans après la chute de Lehman Brothers et le début de la crise, Le Monde revient sur l'impact du ralentissement économique bassin d'emploi par bassin d'emploi à travers une carte de France des pertes d'emplois. Les régions fortement industrielles du Nord s'enfoncent dans la crise, mais des zones entières de la façade atlantique et méditerranéenne tirent leur épingle du jeu.

Olivier  Bouba-Olga,Gilles Saint-Paul et Jean-Louis Levet

Olivier Bouba-Olga,Gilles Saint-Paul et Jean-Louis Levet

Olivier Bouba-Olga est professeur des Universités en Aménagement de l'Espace et Urbanisme à la Faculté de Sciences économiques de Poitiers et chargé d'enseignement à Sciences-Po Paris (premier cycle ibéro-américain). Il a notamment développé la thématique du « Made in Monde » qu’il oppose régulièrement à celle du Made in France.

Gilles Saint-Paul est économiste et professeur à l'université Toulouse I. Il est l'auteur du rapport du Conseil d'analyse économique (CAE) intitulé Immigration, qualifications et marché du travail sur l'impact économique de l'immigration en 2009.

Jean-Louis Levet est économiste. Son dernier livre est Réindustrialisation j'écris ton nom, (Fondation Jean Jaurès, mars 2012). Il est également l'auteur de Les Pratiques de l'Intelligence Economique : Dix cas d'entreprises paru chez Economica en 2008 et GDF-Suez, Arcelor, EADS, Pechiney... : Les dossiers noirs de la droite paru chez Jean-Claude Gawsewitch en 2007

Gilles Saint-Paul est économiste et professeur à l'université Toulouse I. Il est l'auteur du rapport du Conseil d'analyse économique (CAE) intitulé Immigration, qualifications et marché du travail sur l'impact économique de l'immigration en 2009.
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Atlantico : Quels sont les grands enseignements que l’on peut tirer de la carte de France des pertes d'emplois dessinée par Le Monde (voir ici) ? Quelles ont été les régions les plus impactées par la crise et celles qui tirent au contraire leur épingle du jeu ?

Jean-Louis Levet : La crise touche essentiellement les biens de consommation, toutes les entreprises directement liées au marché français et qui exportent peu, principalement des PME. D'une manière générale, tous les territoires où il y a beaucoup de PME (la Bretagne, la région PACA ou la Lorraine) sont impactés par la crise. Le secteur automobile et le BTP ont été lourdement touchés par la crise car ils concernent directement la pouvoir d'achat des Français. Le secteur automobile est en chute libre depuis 5 ans. Les bassins d'emplois où l'automobile est implantée (Rennes, Aulnay-sous-Bois) sont directement concernés par des baisses d'activité extrêmement fortes, notamment au niveau du tissu de sous-traitants lié à l'automobile. Le BTP est en baisse et concerne toutes les régions françaises.

En revanche d'autres territoires (Midi-Pyrénées, Aquitaine, Ile-de-France) se portent bien car ils sont totalement insérés dans la mondialisation, notamment grâce à des activité en pleine croissance comme l'énergie, le ferroviaire ou l'aéronautique.

Olivier Bouba-Olga : Beaucoup d'enseignements intéressants à la lecture de cette carte. Elle montre d'abord et avant tout les limites des raisonnements trop macroéconomiques : on a tendance à se préoccuper de la situation de la France, en considérant notre pays comme un tout homogène, alors que les situations territoriales diffèrent fortement, avec comme extrêmes Nemours qui perd 14% de ses emplois et Sartène Propriano qui en gagne près de 20%.

L'échelle régionale n'est pas plus satisfaisante : des territoires proches, situés dans la même région, présentent des bilans contrastés. En Aquitaine, par exemple, évolution négative pour le bassin d'emploi de Marmande de -3%, cerné à l'Ouest par Bordeaux, qui gagne 3% et à l'Est par Villeneuve-sur-Lot, qui perd plus de 10%.

Cette carte révèle donc que les spécialisations économiques se jouent à des échelles très fines, la prise en compte de ces contextes locaux est donc un préalable essentiel à l'action publique, si l'on veut véritablement infléchir les tendances observées.

Gilles Saint-Paul : Cette carte n'est pas si simple à interpréter car elle reflète à la fois les disparités entre régions dans l'impact de la crise, des changements structurels de long-terme, et l'impact des migrations. Par exemple si l'emploi a cru dans certaines régions, c'est parce que celles-ci attirent des retraités ce qui induit des créations d'emplois dans certains secteurs comme les services aux personnes âgées. Je serai prêt à parier que si l'on dessinait la même carte avant la crise, le résultat ne serait guère différent, si ce n'est évidemment que les régions créatrices d'emplois en auraient créé plus, et les régions destructrices d'emploi en auraient détruit moins.

Des zones entières de la façade atlantique et méditerranéenne ont continué à créer des emplois durant la crise. Quels sont les secrets de ces régions françaises qui ne connaissent pas la crise ? Quelles sont les spécialisations industrielles qui fonctionnent ?

Jean-Louis Levet : Ces régions se développent car elles sont sur des activités totalement insérées dans la mondialisation : énergie, transport, mécanique de précision, aéronautique. A l'inverse, l’observation  économique des territoires nous apprend que les régions les plus impactées par la crise sont les régions mono-industrielle qui sont très dépendantes des donneurs d'ordre et des grands groupes dont elles ont des filiales. Dans des régions comme Rhône-Alpes, première région industrielle de France, les activités sont extrêmement diversifiées. Il y a des secteurs issus de la première révolution industrielle comme le textile qui sont reconvertis dans des activités à très forte valeur ajoutée tel que le tissu technique ou le textile médical, mais aussi de la mécanique de précision, des équipementiers dans l'énergie, les transports. Il s'agit de régions au tissu industriel extrêmement diversifié à la fois en terme de secteur, d'activité et de taille d'entreprise.

De Saint-Étienne à Grenoble, de Lyon à Valence, il y a un tissu de TPE, de PME et de filiales de grands groupes et tout un tissu de petites entreprises. Idem pour la région PACA, avec autour de Marseille des activités très différentes (transport, énergie, mécanique) jusqu'à Sophia Antipolis où il y a une concentration de valeur ajoutée, de matière grise et des relations université-industrie qui permettent aux activités de monter en gamme.

Ce que montre également certains économistes-géographes, c'est qu'il y a des régions qui se spécialisent dans l'économie résidentielle avec des activités tertiaires et de tourisme comme à Nice. En fait, les régions qui gagnent dans la durée sont celles qui combinent à la fois de l'économie résidentielle et  l'économie industrielle. Ce sont les régions qui ont le plus d'avenir car elles sont capables de combiner industrie et services.

Olivier Bouba-Olga : Il s'agit d'une tendance de fond. Les zones littorales (les zones de Nice, Menton, Cannes, Toulon, par exemple) ont des dynamiques plus favorables qui résultent du jeu de ce qu'on appelle l'économie résidentielle : ces zones bénéficient de dynamiques démographiques favorables, elles attirent des salariés mais aussi des retraités, des touristes, dont les dépenses locales génèrent de l'activité économique. On observe cependant sur ces zones des niveaux de vie souvent inférieurs à la moyenne, car l'activité économique qui s'y développe (par exemple l'ensemble des activités liées au tourisme) conduit à des niveaux de rémunération plutôt bas.

Gilles Saint-Paul : C'est essentiellement dû à la croissance démographique de ces régions, notamment (mais pas seulement) parce que des retraités viennent s'y installer. De fait ces régions ne sont pas particulièrement performantes en termes de taux de chômage, ce qui montre que les créations d'emploi suivent la croissance de la population active, non pas qu'il y aurait un "boom" qui conduirait à un marché du travail particulièrement tendu dans ces régions.

Les régions fortement industrielles du Nord-Pas-de-Calais, de la Picardie, de la Lorraine ou de Champagne-Ardenne font, au contraire, figure de grandes perdantes. L’industrie est-elle la principale victime de la crise ?

Olivier Bouba-Olga : Les territoires industriels souffrent plus que les autres, c'est clair. Mais cela ne date pas du début de la crise, c'est une tendance observée depuis plus de trente ans. Avec des causes mêlées : les entreprises de l'industrie externalisent depuis longtemps des activités réalisées désormais par des entreprises appartenant au secteur des services ; la demande de biens industriels diminue au profit d'une demande de services (santé, communication, loisirs, culture, ...) ; la concurrence internationale affecte aussi plus fortement l'industrie, à commencer par les secteurs où la concurrence est avant tout un coût de laquelle les entreprises françaises ont parfois du mal à s'extirper.

Gilles Saint-Paul : Ces régions sont spécialisées dans des industries traditionnelles qui souffrent de déclin structurel. D'autres régions industrielles comme Midi-Pyrénées ou Rhône-Alpes, positionnées dans des secteurs intensifs en travail qualifié, s'en sortent mieux. La crise a sans doute accéléré le déclin des régions que vous citez, notamment en grevant la profitabilité des entreprises. Mais ce déclin est avant tout structurel et est dû à la fois au fait que les gains de productivité important dans l'entreprise conduisent à des pertes d'emploi sur longue période, et au coût du travail élevé en France qui réduit la compétitivité des secteurs intensifs en travail peu qualifié.

Les grandes villes affichent globalement des résultats plutôt positifs. Un fossé est-il en train de s’installer les métropoles et la périphérie ?

Olivier Bouba-Olga : Certaines grandes villes (Toulouse, Nantes, Bordeaux, ...) ont effectivement des résultats positifs, mais attention à ne pas généraliser, d'autres (Paris, Grenoble, Lille, ...), dans le même temps, présentent des performances très moyennes. J'ai travaillé sur différentes bases de données de l'INSEE à des échelles fines (zones d'emploi ou aires urbaines), j'ai à chaque fois obtenu les mêmes résultats : pas d'effet de taille, des effets de spécialisation (une spécialisation dans l'industrie pèse négativement sur la croissance de l'emploi) et surtout des effets d'inertie, signe du poids de l'histoire. A titre d'illustration de ces effets d'inertie, à l'échelle des zones d'emploi, on observe que le taux de croissance de l’emploi sur 2003-2009 est principalement expliqué par… le taux de croissance de l’emploi sur 
1998-2003.

Quelles leçons doit-on en tirer pour l’économie française ?

Olivier Bouba-Olga : Encore une fois, cette carte montre qu'on a besoin de combiner des politiques macroéconomiques à des politiques territorialisées de développement économique, d'emploi et de formation, mieux à même d'intégrer les spécificités des contextes locaux. Lorsque de plus, on garde en tête que les évolutions observées s'inscrivent dans le temps long, qu'elles résultent du jeu d'éléments structurels, on est invité à la modestie en matière d'action publique : la géographie des activités économiques et de l'emploi se déforme très lentement, il ne faut donc pas attendre de bouleversements radicaux suite à la mise en œuvre de telle ou telle mesure. Les acteurs publics, sur les territoires, devraient, plus qu'ils ne le font, partir des contextes locaux, identifier les problématiques spécifiques à traiter et les opportunités à saisir, mettre en œuvre des politiques adaptées et s'y tenir, plutôt que de céder à des effets de mode qui changent au gré des échéances électorales...

Gilles Saint-Paul : La principale leçon est que l'activité économique tend naturellement à s'agglomérer autour de certains "pôles", et qu'il faut être très prudent avant de mettre en place des "politiques territoriales" qui voudraient s'opposer à ce phénomène. En d'autre termes la désertification de certains "territoires" ne fait que refléter les synergies qui existent dans les agglomérations:accès à une large gamme de services et de qualifications spécialisés pour les entreprises qui désirent embaucher, réseau de transports efficace, possibilité pour les conjoints de trouver un emploi proche du lieu de résidence du ménage, etc. Vouloir, comme certains technocrates le proposent, imposer une certaine uniformité dans la répartition territoriale de l'activité, c'est priver artificiellement les agents économiques de ces synergies.

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