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Quand le pape reproche à la France d’"exagérer la laïcité" : pourquoi la "petite critique" de François est en réalité bien indulgente pour notre pays
©REUTERS / Tony Gentile

C’est peu dire

Quand le pape reproche à la France d’"exagérer la laïcité" : pourquoi la "petite critique" de François est en réalité bien indulgente pour notre pays

Dans une interview accordée à La Croix, le pape François a pointé l'usage abusif que l'on fait de la laïcité en France. Certains commentateurs s'en sont étrangement offusqués, alors même que ce principe républicain est très régulièrement dévoyé et utilisé à des fins idéologiques dans notre pays.

Vincent Petit

Vincent Petit

Vincent Petit, agrégé et docteur en histoire (Paris-1 et Fribourg), est spécialiste d'histoire religieuse, culturelle et politique de la France.

Il vient de publier God save la France : La religion et la nation (Cerf), un essai dans lequel il étudie les rapports entre l'Eglise et l'Etat depuis le XVIIe siècle.

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Olivier Roy

Olivier Roy

Olivier Roy est un politologue français, spécialiste de l'islam.

Il dirige le Programme méditerranéen à l'Institut universitaire européen de Florence en Italie. Il est l'auteur notamment de Généalogie de l'IslamismeSon dernier livre, Le djihad et la mort, est paru en octobre aux éditions du Seuil. 

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Atlantico : Le pape François a accordé ce 16 mai une interview exclusive au journal La Croix, dans laquelle il affirme sans ambiguïté qu'"un Etat doit être laïc". Au passage, il reproche tout de même à la France d'"exagérer la laïcité" en considérant "les religions comme une sous-culture et non comme une culture à part entière". La réaction ne s'est pas fait attendre dans les médias, dont certains dénoncent déjà le "retour de l'ordre moral". Pour autant, le pape n'a-t-il pas été relativement sobre, au regard de certains usages pervers que la France fait de la laïcité ? 

Olivier Roy : Le Pape, sans le dire explicitement, se réclame de la lettre et de l’esprit de la loi de 1905 (même s’il a fallu vingt ans de plus pour que l’Eglise l’accepte). La loi de 1905 est une loi de séparation entre l’Eglise et l’Etat, principe que l’Eglise aujourd’hui défend, mais c’est aussi une loi sur la liberté religieuse, laquelle fixe les conditions dans lesquelles les citoyens peuvent pratiquer leur culte dans l’espace public (cloches, processions, vêtements sacerdotaux). L’abbé Pierre est entré au Parlement français avec sa soutane, et, quand j’étais à la fac, je me suis trouvé toute une année assis à côté d’une bonne sœur en cornette (et Dieu sait si l’anti-cléricalisme était fort à l’époque !). Or aujourd’hui la laïcité est conçue comme l’expulsion du religieux de l’espace public et son confinement dans le privé, ce qui est une grave altération de la loi de 1905 (la preuve étant qu’il faut faire de nouvelles lois pour bannir le voile de certains espaces publics). C’est ça que le Pape qualifie de laïcité "exagérée", car non seulement elle ne fait pas partie du contrat laïc, mais elle va à l’encontre de la liberté religieuse, et de la liberté de toutes les religions.

Vincent Petit : Le chef de l’Eglise catholique, qui est aussi un chef d’Etat, a fait preuve d’une certaine diplomatie. Certains papes ont été plus directs. Benoit XVI, sous des dehors policés, était autrement plus critique et on se rappelle de la harangue de Jean-Paul II lors de son voyage officiel en 1980 : "France fille aînée de l’Eglise, qu’as-tu fait de ton baptême ?". Il faut dire aussi qu’aux yeux du chef de l’Eglise universelle, la France n’a plus le même poids numérique et surtout le même rayonnement intellectuel qu’elle pouvait avoir encore dans les années 1950. Peut-être pense-t-il aussi que les paroles trop brutales ne feraient qu’aggraver les choses. Quoi qu’il en soit, d’une manière générale, les prises de position pontificales ont toujours été mal reçues en France et ce pape, malgré sa popularité ou plutôt en raison de sa popularité, ne fait pas exception.

Dans quelle mesure la laïcité est-elle employée depuis longtemps dans notre pays par la frange la plus anticléricale de la population, pour dissuader les chrétiens d'intervenir de quelque manière que ce soit dans le champ du politique ? En quoi est-ce une interprétation exagérée, voire "intégriste", de l'idée originelle de laïcité ?

Olivier Roy : La laïcité a été, disons de 1881 à 1989, le seul élément qui pouvait rassembler une gauche par ailleurs très divisée, d’autant que la droite, sans être forcément cléricale, défendait l’école privée (alors catholique). La gauche était donc anti-cléricale, plus qu’anti religieuse, son ennemi n’était pas tant la religion (Juifs et Protestants ont soutenu la laïcité dès le début) que l’Eglise catholique. C’était un conflit avant tout politique, car la morale de Jules Ferry n’était guère différente de celle des chrétiens comme il le rappelle dans sa lettre aux instituteurs. En ce sens on peut dire que c’est l’Eglise catholique qui a été expulsée de l’espace public (et parfois très violemment, par exemple avec l’expulsion des congrégations en 1904) mais pas le religieux. Or aujourd’hui on a une nouvelle laïcité, qui elle est anti-religieuse.

Vincent Petit : La religion, et en l’occurrence le christianisme, a été de longue date instrumentalisée par le pouvoir politique. L’Ancien Régime avait inventé la théorie du roi de droit divin (tenant son pouvoir de Dieu sans médiation, ecclésiale ou sociale) et l’idéologie qui la sous-tendait, le gallicanisme. La Révolution, puis Napoléon, tenteront vainement d’établir en quelque sorte une Eglise nationale, mais se heurteront à l’institution pontificale, par définition supranationale. La laïcité de l’Etat n’a pas été pensée, par exemple comme aux Etats-Unis, comme la nécessaire neutralité de l’autorité publique face à la multitude des confessions en présence, mais par la volonté, parfois violente, de se substituer matériellement (à l’école, à l’hôpital) voire spirituellement à une Eglise catholique ultra-dominante (98 % des Français étaient baptisés dans le dernier recensement qui le précise en 1872). La laïcité à la française, ou du moins une de ses interprétations possibles, est de définir la figure d’un citoyen détaché de toute croyance religieuse (d’où l’absence de la statistique officielle et de financement étatique) et de promouvoir un espace public dénué de toutes références confessionnelles. La politique est en quelque sorte devenue notre religion et l’Etat, unitaire et hiérarchique, notre Eglise. Or la privatisation totale de l’activité religieuse est un leurre, surtout dans un régime démocratique fondé sur le respect des libertés individuelles. A moins de proclamer un athéisme d’Etat, à la sauce soviétique, dont on sait ce que cela donne.

Par ailleurs, une partie des Français hostiles ou méfiants à l'égard de l'islam ne se réfugie-t-elle pas derrière une définition extensive de la laïcité pour éviter d'avoir à se présenter comme tels ? Quels en sont les exemples les plus frappants ? S'agit-il du même anticléricalisme traditionnel français hérité des Lumières ou ce pervertissement de la laïcité a-t-il d'autres sources plus récentes ?

Olivier Roy : La nouvelle laïcité, celle qui veut expulser le religieux de l’espace public, a deux sources. La première est le glissement de l’anti-cléricalisme de gauche vers un rejet de toute expression religieuse de l’espace public, quelle que soit la religion (et ici la gauche est bien "Charlie" : le droit au blasphème est perçu comme la condition même de la démocratie, - attaquer les curés et les rabbins au même titre que les mollahs n’est pas une conséquence du politiquement correct, c’est bien la conviction que toutes les religions sont violentes et perverses). La seconde source est le glissement du racisme anti-immigrés, plus propre à la droite, au rejet de l’islam (car les musulmans actuels ne sont plus de simples immigrés : ils sont français). Cette droite ne met pas sur le même pied christianisme et islam évidemment, mais elle voit dans le christianisme une identité et pas une foi, car, pour sa grande majorité, elle n’est plus croyante.

Vincent Petit : Il est évident que les multiples rappels à la laïcité visent bien davantage aujourd’hui l’Islam que les autres religions, même celles d’implantation aussi récente qu’elle. L’érection d’un temple bouddhiste ou d’une cathédrale orthodoxe ne mobilise pas autant que la construction d’une mosquée. Mais le rapport à l’Islam est plus complexe, liée à notre histoire récente (la guerre d’Algérie, une immigration de masse, la lutte contre le terrorisme) et ancienne (les Croisades) et où peuvent se mêler quelques relents de xénophobie et beaucoup d’ignorance. C’est surtout le dynamisme et la visibilité de l’Islam qui font peur car ils nous renvoient l’image de notre propre torpeur. Il y a deux défis simultanés à atteindre. La République a tout un travail à faire pour insérer les musulmans de la même manière que les musulmans ont un travail à faire pour s’insérer dans la République. Or, historiquement et philosophiquement, la laïcité peut se penser comme un produit d’une histoire chrétienne (le mot même de laïc est un concept chrétien), et la sécularisation comme la victoire définitive des idéaux évangéliques. La morale que professaient les instituteurs de la Troisième République était celle de Kant, dans laquelle pouvait se reconnaître aisément catholiques, protestants et juifs. La République qui a expulsé la plupart des congrégations religieuses n’a pas touché au calendrier et a laissé à l’Eglise l’affectation (et même l’entretien) des principaux lieux de culte. Elle luttait contre le pape, les prêtres, les moines, mais en prétendant accomplir l’ensemble d’un destin commun, y compris ses aspects religieux. Les hommes des Lumières, hommes de culture s’il en est, se pensaient comme les dépositaires de toute la civilisation européenne sans en exclure (comment l’auraient-ils pu ?) la contribution du christianisme.

Sans tomber dans le jugement moral, quel diagnostic cela permet-il de dresser sur l'avenir politique et religieux du pays ? Comment la France en est-elle venue à tourner le dos à ce point au phénomène religieux ? Quelles en sont les conséquences concrètes ?

Olivier Roy : C’est cette conjonction entre droite et gauche, à partir de trajectoires différentes, qui fait de la laïcité comme rejet du religieux, l’idéologie française par excellence (que peu de nos voisins comprennent). Les conséquences concrètes sont évidentes. D’abord la chasse aux signes religieux musulmans touche l’ensemble des pratiques religieuses : interdire le hallal, c’est interdire le cacher, interdire le voile c’est interdire la kippa, mais c’est aussi interdire à tous les croyants de parler comme croyant, de témoigner de leur foi, même à titre personnel, dans l’espace public. Le religieux aujourd’hui apparaît comme "bizarre" et menaçant (à moins de le tourner en folklore comme les crèches municipales). Or chasser le religieux de l’espace public, c’est le rejeter aux marges et le confier aux radicaux de tout poil qui ne demandent qu’à prouver que la foi est incompatible avec la République.

Vincent Petit : Les relations entre Eglise et Etat ont été souvent très difficiles mais un équilibre avait fini par s’établir. La France républicaine a renoué des relations diplomatiques avec le Saint-Siège, a financé une grosse partie de l’enseignement dit libre, et des hommes politiques comme Charles de Gaulle, Georges Pompidou ou même François Mitterrand (ancien élèves des maristes) ne dédaignaient pas de fréquenter les églises ou d’entretenir des rapports parfois étroits avec des penseurs et des dirigeants religieux. Aujourd’hui c’est bien plutôt l’inculture religieuse de nos dirigeants, reflet de celle de la masse, qui est la cause de nombreuses incompréhensions. Or cette défiance quasi-généralisée vis-à-vis des religions et de leurs expressions m’apparaît préjudiciable : la croyance est riche d’engagement, de dévouement, de sincérité, autant de valeurs qui manquent cruellement à notre démocratie. Les organisations religieuses elles-mêmes offrent des ressources collectives d’intégration, de solidarité, qui peuvent être bénéfiques. La force du génie français avec lequel il convient de renouer est de convaincre ceux qui croient comme ceux qui ne croient pas de se mettre au service d’un projet commun. Encore faut-il qu’il y en ait un.

propos recueillis par Vincent Nahan

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