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Quand Angela Merkel veut faire rentrer le TTIP par la fenêtre : l'Europe à nouveau confrontée à la question piégée du libre-échange
©Capture Couverture Der Spiegel

TTIP

Quand Angela Merkel veut faire rentrer le TTIP par la fenêtre : l'Europe à nouveau confrontée à la question piégée du libre-échange

Le 27 juin dernier, Angela Merkel a pu se prononcer en faveur d'une relance des négociations autour du TTIP, entre l'Union européenne et les Etats Unis, alors que celles-ci avaient été "stoppées" par l'élection de Donald Trump à la présidence des Etats Unis.

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud est professeur de sciences politiques à l’Institut d’études politiques de Grenoble depuis 1999. Il est spécialiste à la fois de la vie politique italienne, et de la vie politique européenne, en particulier sous l’angle des partis.

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Atlantico : Globalement, quels sont, en Europe, les points de force du "libre échangisme" ? Quels sont les gouvernements européens les plus actifs et les plus influents en faveur d'une telle orientation économique ?

Christophe Bouillaud : Les principaux points de force sont : les gros bataillons de la science économique orthodoxe, que ce soit dans les universités ou les administrations économiques, au niveau national ou au niveau européen ; la Commission européenne ;  les représentants des grandes entreprises européennes, organisées à travers BusinessEurope en particulier.  Il ne faut pas oublier non plus les grands partis libéraux et conservateurs (du Parti populaire européen en général, mais aussi de l’Alliance des libéraux et démocrates pour l’Europe), tout comme une bonne part des socio-démocrates et socialiste (du Parti des socialistes européens). Pour ce qui est des gouvernements, il faut bien sûr noter la propension à promouvoir le libre-échange des pays orientés vers l’exportation de l’Europe du nord-ouest (Allemagne, Pays-Bas, Danemark, Suède, Irlande, Royaume-Uni, etc.). Le grand pays européen le plus fondamentalement libre-échangiste n’est autre que l’Allemagne, qui a fondé toute sa stratégie de croissance depuis l’après-guerre sur la conquête des marchés européens et mondiaux.

Inversement, quelles sont les lignes de "faiblesse" du soutien au TTIP et au libre-échange en général ? Les différents gouvernements européens ne sont-ils pas dans une forme de rupture sur ces questions par rapport aux populations ?

Il existe d’abord des oppositions sectorielles au libre-échange de la part de secteurs économiques qui peuvent se sentir menacés -  à tort ou à raison  d’ailleurs - dans leur existence même par une extension du libre-échange. Cela peut s’exprimer même au sein de pays par ailleurs libre-échangistes : ainsi, en Allemagne, le secteur de l’énergie solaire a essayé d’obtenir un soutien de son gouvernement contre ce qu’il présentait comme un dumping chinois, mais le gouvernement allemand n’a pas souhaité intervenir.

Ensuite, il y a des oppositions plus idéologiques et diffuses des deux côtés du spectre politique au nom de la défense de l’emploi ou de certaines valeurs particulières, par exemple de la qualité des aliments ou de l’indépendance nationale. En pratique, quand on observe les votes au Parlement européen et les mobilisations associatives, il n’y a que le gauche qui s’oppose sérieusement au libre-échangisme contemporain, avec à la fois des actes et des arguments. Ce n’est pas un hasard si c’est le président  socialiste  de la Région Wallonie, Paul Magnette, un professeur de science politique avant d’être un homme politique, qui a essayé de bloquer l’approbation par la Belgique du CETA (le traité de libre-échange entre l’Union européenne et le Canada), alors que les droites radicalisées au pouvoir en Pologne et en Hongrie n’ont pas souhaité s’y opposer. Une association internationale comme ATTAC, créée dans les années 1990, tend à s’opposer à ces traités de libre-échange avec constance, mais elle n’est pas la seule. Des économistes hétérodoxes tendaient historiquement à aider ces mouvements à muscler leur argumentaire, mais ils sont rejoints de plus en plus par des économistes plus orthodoxes qui admettent que tout n’est pas rose dans le monde du libre-échange, du coup, même la Commission européenne a dû l’admettre récemment : il y a aussi des perdants du libre-échange.

Enfin, il y a les populations et les électeurs. De fait, aussi bien à travers les sondages que l’expression électorale, il faut constater que plus la population d’un pays profite en pratique du libre-échange ou de la mondialisation en général, plus elle se montre favorable à cette dernière, et inversement. Les Danois sont ainsi plutôt libre-échangistes, et les Italiens fort dubitatifs à ce sujet. Bizarrement, les perdants du jeu du libre-échange n’apprécient guère ce jeu où ils perdent…. Et inversement. Quelle surprise !En France, l’opposition au libre-échange est d’autant plus répandue que la majorité des Français se voient comme des perdants de la mondialisation. Et dans bien des cas, ils n’ont pas tort.

Dans une telle configuration, ne peut-on pas estimer que le TTIP constitue un horizon presque certain entre Etats-Unis et Europe ?

Effectivement, si l’on le resitue dans la longue durée de l’ouverture économique d’après 1945 en Occident, le protectionnisme proclamé de Donald Trump parait ne pas pouvoir l’emporter. Il est pur l’instant très isolé au sein du monde occidental, et même plus largement parmi l’ensemble des gouvernements de la planète.  Une fois que D. Trump ne sera plus là, ou qu’il aura trahi cette promesse-là aussi, on peut très bien imaginer que la tendance lourde à l’approfondissement du libre-échange continue, sous forme d’une autre version du TTIP.

Après, il faut bien aussi préciser qu’il peut exister des formes assez différenciées de régulation du libre-échange. L’un des reproches principaux faits actuellement à un  traité comme le CETA ou le TTIP est de privilégier exclusivement les intérêts des grandes firmes multinationales par rapport à celui des Etats, à celui des travailleurs ou des contribuables, ou à l’intérêt général de la planète. L’économiste Thomas Piketty propose ainsi pour rééquilibrer le TTIP de lui adjoindre un volet d’harmonisation fiscale. C’est vrai qu’un « fisc » unique sur l’espace euro-américain ne ferait pas beaucoup rire des Apple, Google et autre Starbucks…  Ces firmes se découvriraient peut-être farouchement protectionnistes.  On peut penser aussi à une harmonisation environnementale ou à une harmonisation sociale. L’Organisation internationale du travail (OIT), issue du Bureau international du travail (BIT) créé dès 1919,  devait promouvoir ce dernier aspect.  Il est complètement en panne actuellement, mais pourquoi ne pas aller plus loin à l’occasion de nouveaux traités de libre-échange ? Si l’Américain moyen commençait par avoir droit à autant que de congés payés ou à la même couverture sociale que l’Européen moyen, le libre-échange entre les deux rives de l’Atlantique paraitrait sans doute plus raisonnable à bien des gens.

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