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Un garde à l'entrée du siège de l'OMC, à Genève.
Un garde à l'entrée du siège de l'OMC, à Genève.
©Reuters

Vent de révolte

Protectionnistes de tous les Etats membres, unissez-vous…

Les Français se disent favorables à des droits de douane plus élevés aux frontières. Pourtant, les dirigeants du pays refusent toute discussion autour du protectionnisme. Pourquoi ?

Robin Rivaton

Robin Rivaton

Robin Rivaton est chargé de mission d'un groupe dans le domaine des infrastructures. Il a connu plusieurs expériences en conseil financier, juridique et stratégique à Paris et à Londres.

Impliqué dans vie des idées, il écrit régulièrement dans plusieurs journaux et collabore avec des organismes de recherche sur les questions économiques et politiques. Il siège au Conseil scientifique du think-tank Fondapol où il a publié différents travaux sur la compétitivité, l'industrie ou les nouvelles technologies. Il est diplômé de l’ESCP Europe et de Sciences Po.

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Un spectre hante l'Europe : le spectre du protectionnisme… Rassurez-vous la réécriture du Manifeste du Parti Communiste de Marx n’ira pas plus loin. Il ne s’agit pas d’un plaidoyer doctrinaire mais d’une analyse neutre, dérangeante mais nécessaire. Il y a un mois environ l’association « Manifeste pour un débat sur le libre-échange», menée par Emmanuel Todd notamment, commandait un sondage à l’institut Ifop (1). Oh surprise, plus des deux tiers des sondés, représentatifs de la population française, souhaitaient une augmentation des droits de douane sur les marchandises importées des pays émergents. Tentative audacieuse mais dans une société habituée à la logorrhée médiatique, le laconisme des commentaires a été remarqué. Plus encore la virulence des détracteurs invite à se demander pourquoi il n’est pas, aujourd’hui, possible de remettre en cause le libre-échange.


Tous d’accord, adieu à la France des cheminées

Au départ, le constat semble pourtant unanimement partagé. Petit passage en revue de thèmes connus et reconnus. La France, et l’Europe toutes entières, sont victimes de désindustrialisation. Chiffres à l’appui, la part de l’industrie manufacturière dans la valeur ajoutée marchande est passée de 22 à 16% entre 1999 et 2008 en France et de 26 à 22% en zone euro (2). La production locale a cédé la place aux produits étrangers et la balance commerciale s’est fortement dégradée. Dans le même temps, l’emploi industriel s’est logiquement effondré, baissant de 12% entre 1999 et 2008 (3). D’ailleurs, le sondage Ifop montre que l’impact négatif du libre-échange sur l’emploi se ressent d’autant plus au fur et à mesure que l’on descend dans l’échelle sociale.


Tous coupables ? Tous sauf le dogme du libre-échange

Divers remèdes sont invoqués pour rompre cet enchaînement. Rendre plus compétitives les entreprises françaises, baisser les charges, accroître les gains de productivité, améliorer l’environnement règlementaire, des solutions de bon sens. Mais tout cela sans jamais mettre en question le principe même du libre-échange alors que le peuple le réclame. A qui la faute ? La plus forte défense du libre-échange provient des médias. En effet, ceux-ci ont vite fait d’assimiler le protectionnisme aux extrêmes de droite et de gauche et d’avancer qu’il est le responsable de l’aggravation de la crise de 1930.

De tels raccourcis, c’est oublier que de plus en plus d’économistes émettent des doutes sur les bienfaits de la structure actuelle du commerce mondial (4) ; c’est oublier que les hommes politiques ne sont pas insensibles à la demande de protection, que ce soit à gauche ou à droite tels Nicolas Sarkozy promettant une taxe carbone au frontière de l’Europe (5) ; c’est oublier que le nombre d’entreprises exportatrices en France a diminué de près de 5% entre 2005 et 2008 (6). On aura alors beau jeu de dire que l’ouverture du commerce mondial est réciproque et que la France exporte d’autant plus vers l’étranger.


Du libre-échange pour les uns, du mercantilisme pour les autres

Le protectionnisme n’est pas forcément la solution optimale mais un débat est nécessaire. Le commerce mondial est pipé et croire aux vertus de l’auto régulation ou demander le respect des règles par les organisations de supervision, OMC en tête (7), témoigne d’une incompréhension totale des enjeux. Concurrence et libre-échange ne sont pas les deux mamelles du commerce mondial, ce sont au contraire de véritables politiques mercantilistes qui ont cours aujourd’hui en Chine, en Inde voire aux Etats-Unis : monnaies artificiellement sous-évaluées, soutien aux exportations, interdiction des prises de participation locales, restrictions des exportations de produits stratégiques, transfert de technologies…. Voire plus, en témoigne le piratage gigantesque impliquant des entreprises occidentales de haute technologie et de défense, probablement mené par le gouvernement chinois, « le plus gros transfert de propriété intellectuelle de l’histoire » comme l’a appelé McAfee (8).


Le salut devra passer par Bruxelles

Le commerce intra-européen représente 80% du commerce extérieur des pays membres. Il est insupportable de penser que nos dirigeants ne peuvent agir sur les 20% restants. Certes des avancées se font jour. Ainsi l’accord Union Européenne - Corée du Sud, qui entre en vigueur en juillet 2011, contient des clauses de sauvegarde pour les emplois industriels en permettant une augmentation des droits de douane en cas de dommage à l'industrie européenne. De même Bruxelles souhaite revoir le système des préférences généralisées, qui permet à la Chine, Inde, Brésil d'exporter vers l'Union européenne sans payer de droits de douane. Mais ceci n’est pas suffisant et il semble de plus en plus urgent de promouvoir la production européenne. Cela passe inévitablement par un débat raisonné à l’échelle de l’Union Européenne sur les politiques de libre-échange telles que les ont menées les pays membres dans le sillage de Bruxelles depuis une trentaine d’années.

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1. Présentation IFOP du sondage Les français et le protectionnisme disponible sur le site http://www.protectionnisme.eu/
2. Source Eurostat, Comptes nationaux
3. Source : Insee
4. Voir les écrits de Paul Krugman
5. La Tribune, Nicolas Sarkozy annonce une taxe carbone européenne aux frontières de l’Europe, 26 mars 2010
6. Fondation Concorde, Produire en France, mars 2011
7. Par exemple, depuis 2009, la Chine empêche l’exportation de matières premières nécessaires aux industries sidérurgiques et chimiques. Le quota de l’Union Européenne pour importer de tels produits est passé de 50.000 à 30.000 tonnes entre 2009 et 2010. Le 5 juillet 2011, le tribunal de l’OMC a considéré que cette restriction violait les règles du commerce mondial. C’est trop tard, le mal a été fait. Et ce cas n’est pas isolé. Depuis 2008, la Chine a aussi limité les exportations de 17 « terres rares », minéraux indispensables aux industries de haute technologie.
8. Euronews, China silent on cyber attack accusations, 4 août 2011

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