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Les primaires : boosters de carrière pour outsiders politiques
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Chamboule tout

Les primaires : boosters de carrière pour outsiders politiques

Adoptées au PS, envisagées par l'UMP, les primaires pourraient bien changer en profondeur la vie politique française. Et empêcher les carrières à rallonge de nos dirigeants ?

Arnaud Mercier

Arnaud Mercier

Arnaud Mercier est professeur en sciences de l'information et de la communication à l'Institut Français de Presse, à l'université Paris-Panthéon-Assas. Responsable de la Licence information communication de l'IFP et chercheur au CARISM, il est aussi président du site d'information The Conversation France.

Il est l'auteur de La communication politique (CNRS Editions, 2008) et Le journalisme(CNRS Editions, 2009), Médias et opinion publique (CNRS éditions, 2012).

Le journalisme, Arnaud Mercier

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Atlantico : Avec les primaires citoyennes, les socialistes affirment avoir "changé la vie politique française" (pour reprendre les termes d'Arnaud Montebourg). En quoi l'organisation de primaires change-t-elle la donne pour les hommes et femmes politiques français ?

Arnaud Mercier : Si l'on prend pour exemple les États-Unis, les hommes politiques qui se sont présentés à une primaire, et qui se représentent les années suivantes, sont minoritaires. Il y a donc un effet potentiel de délégitimation pour les hommes et femmes politiques, qui fait que participer à des primaires présente un risque politique non négligeable. Tout dépend du positionnement politique de départ. Par exemple, Arnaud Montebourg et Manuel Valls ont gagné en notoriété, ils partaient outsiders, avec aucune chance de figurer en finale, mais ont finalement marqué des points précieux dans leur carrière politique.

En définitive, l'effet des primaires est conditionné par ce que recherchent initialement les politiques. Pour ceux qui souhaitent incarner réellement une candidature, comme Ségolène Royal, déjà candidate en 2007, le risque est grand. Dans son cas précisément, étant donné qu'elle avait déjà perdu lors de la présidentielle de 2007 face à Nicolas Sarkozy, et qu'elle a désormais été éliminée dès le premier tour des primaires socialistes, l'effet de délégitimation va être particulièrement difficile à remonter.

On peut donc raisonnablement penser que ses aspirations présidentielles appartiennent au passé, mais pas sa carrière politique au local. En participant à ce jeu final pour incarner le candidat à l’élection présidentielle, une défaite magistrale aux primaires peut donc compromettre de manière irréversible les prétentions présidentielles des "têtes de liste".

Au contraire, dans une logique d’outsider, un score honorable et une bonne prestation aux primaires peuvent "booster" la carrière politique, et même placer en position de ministrable. Mais pour cela, l'outsider doit peser un certain poids dans l’électorat.

En résumé, l'instauration de primaires politiques pour la désignation du présidentiable d'un parti sert davantage les intérêts d'un "outsider" que d'une "tête de liste" ?

Pas systématiquement, puisque des carrières politiques enviables peuvent également s'ouvrir à certaines "têtes de liste". Si l'on se réfère à la façon dont le PS a mis en scène sa volonté de réunion, et ce seulement une heure après l’annonce des résultats du second tour des primaires, il semblerait que Martine Aubry ait gagné ses galons de premier ministrable.

Ses ponts d'or sont également observables aux États-Unis. Hillary Clinton, bien que s'étant opposée à Barack Obama durant les primaires, a décroché le poste de Secrétaire d’État, une des places les plus prestigieuses au sein du gouvernement américain. En résumé, celui qui avait ses chances ne perd pas forcément, en particulier s’il arrive à prouver qu’il pèse suffisamment sur le plan électoral.

Des primaires citoyennes étendues à l'ensemble des formations politiques françaises permettraient-elles un renouvellement des personnalités politiques, et par extension une réoxygénation idéologique au sein des partis ? 

Ce mécanisme favorise le surgissement d’outsiders, et en particulier les candidats qui ne sont pas totalement en odeur de sainteté à l’intérieur de l’appareil partisan. Mais globalement, on reste dans des logiques de filiation au parti, où les carrières peuvent être brisées ou freinées, notamment pour celles et ceux qui ne feraient pas suffisamment allégeance aux "pontes" du parti.
C'est ainsi que Ségolène Royal, en 2006, plébiscitée par les militants et non les représentants politiques, avait gagné sa place au côté des "éléphants" du PS comme présidentiable.

Ensuite, l'avantage de primaires réside dans la délégitimation des candidatures à répétition. C’est la fin du système de qualification aux présidentielles par accumulation, comme avec François Mitterrand ou Jacques Chirac.

Enfin, si le filtrage des candidats supposés participer aux primaires n'est pas rehaussé (simple système de parrainage), le nombre de candidats fantaisistes à la prochaine primaire socialiste devrait augmenter, ne serait-ce que pour profiter de l’effet de notoriété. Ce même mouvement se répétait durant les présidentielles avant que soient imposées les 500 signatures d'élus en 1974.

Arnaud Montebourg et Manuel Valls sont issus de la génération Lionel Jospin. S'il est désormais prouvé que les "outsiders" d'un parti peuvent tirer profit des primaires, qu'en est-il des nouvelles figures politiques sans appartenance partisane forte ?

C’est là que le parallèle avec les États-Unis ne peut jouer jusqu’au bout. Aux États-Unis, le système partisan est très faible. Le parti est limité à une simple machine électorale servant avant tout à amasser de l’argent pour financer la campagne électorale. L’étiquetage politique n’est donc pas le même qu’en métropole. En France, un homme politique ne peut émerger de nulle part, le système partisan ne le permet pas. Il faut avoir au préalable fait carrière dans le parti, et la France n’est pas prête de sortir de ce système de fonctionnement politique.

Le système partisan donne l’accès à une logistique de campagne qu’un outsider ne peut se permettre, puisqu'il faut lors d'une campagne présidentielle disposer d’une base arrière. Quelqu’un qui partirait de rien pour arriver au sommet, c'est difficilement réalisable. Aux États-Unis non plus par ailleurs, on ne part pas de rien, mais d'une base arrière dans un territoire donné, avec des fonctions politiques, et surtout la capacité à mobiliser des fonds de campagne très importants. L’argent, c’est le nerf de la guerre.

Les primaires peuvent donc être utilisées pour court-circuiter la montée progressive de ceux qui font carrière à l'intérieur des partis, mais en aucun cas suppléer totalement l'adhésion à un parti. Martine Aubry, bien que Secrétaire du PS, n’a pas été élue, et on peut songer que Jean-François Copé risque d’être mis en ballotage pour la prochaine présidentielle.

Par ailleurs, on voit se dessiner à l'UMP des positionnements contradictoires à l'égard de l'organisation de primaires à droite. D'un côté ceux qui pensent pouvoir y gagner, et de l'autre ceux qui ont tout à perdre. Jean-François Copé, dans ses déclarations, est le plus frileux par rapport aux primaires, car son intérêt est plutôt de passer par le parti et les réseaux de soutien internes dont il pourrait bénéficier durant ses longues années de présidence de l'UMP. Pour François Fillon et Alain Juppé, l'organisation de primaires leur permettrait au contraire de consacrer leurs cotes de popularité.

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