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En France, 28 % des moins de 15 ans ont redoublé au moins une fois.
En France, 28 % des moins de 15 ans ont redoublé au moins une fois.
©Reuters

Camille redouble

Pourquoi Vincent Peillon ne doit pas oublier que le redoublement possède de vraies vertus chez certaines catégories d’élèves

28% des élèves de moins de 15 ans ont redoublé au moins une fois au cours de leur scolarité. Une méthode souvent décriée à laquelle s'attaque Vincent Peillon. Le ministre de l’Éducation nationale envisage de diviser par deux le nombre de redoublements en France.

Pierre Duriot

Pierre Duriot

Pierre Duriot est enseignant du primaire. Il s’est intéressé à la posture des enfants face au métier d’élève, a travaillé à la fois sur la prévention de la difficulté scolaire à l’école maternelle et sur les questions d’éducation, directement avec les familles. Pierre Duriot est Porte parole national du parti gaulliste : Rassemblement du Peuple Français.

Il est l'auteur de Ne portez pas son cartable (L'Harmattan, 2012) et de Comment l’éducation change la société (L’harmattan, 2013). Il a publié en septembre Haro sur un prof, du côté obscur de l'éducation (Godefroy de Bouillon, 2015).

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Atlantico : En France, 28 % des moins de 15 ans ont redoublé au moins une fois, contre 12% dans les autres pays de l'OCDE. Une pratique décriée au ministère de l'Éducation à tel point que Vincent Peillon envisage de diviser par deux le nombre de redoublements. Le redoublement est-il si néfaste que cela pour les élèves concernés ? Quelles sont, concrètement, les vertus du redoublement ?

Pierre Duriot :  Le ministère décrie cette pratique avec raison mais hélas, elle découle aussi de sa manière de recruter, de former les professeurs et de gérer la difficulté scolaire. En premier lieu, on a peu ou prou remplacé, depuis quelques années, la formation des professeurs en élevant le niveau de recrutement. Sauf qu'une maîtrise en histoire-géographie n'a jamais donné les compétences pour apprendre à lire à des enfants de cours-préparatoire. Enseigner est avant tout une question de posture, d'empathie, de compréhension de l'acte de transmission d'un savoir ou d'une compétence. Et, il est toujours impensable de confier des élèves par classes entières à de jeunes gens sommairement formés malgré les quelques efforts qui ont pu être faits. A comparer à la formation des infirmières qui évoluent au même niveau, de bac+3 à bac+5, ou à de jeunes ingénieurs, la formation des enseignants reste indigente. Parallèlement, les personnels spécialisés susceptibles de venir en aide aux enseignants et d'apporter des solutions plus fines et personnalisées ont également été supprimés dans de nombreux endroits. Cela, outre le fait qu'on introduit une inégalité républicaine sur les territoires, se traduit par l'utilisation du redoublement comme arme de traitement de la difficulté scolaire, ce qui ne saurait se justifier. Vouloir diminuer par deux le nombre de redoublements serait fort louable à condition qu'on ne mette pas en place, par souci d'économie, toutes les conditions pour que le redoublement soit utilisé par défaut pour solutionner les carences des enfants décrocheurs.

Quant à savoir si cela est néfaste, on est dans du cas par cas et le danger serait de décréter depuis un ministère un quota de redoublants. Il y a une nouvelle contradiction à vouloir des enseignants à bac+5 pour derrière, être réticent pour leur faire confiance sur la question du redoublement. D'intéressantes initiatives ont été mises en place localement avec des « commissions de redoublement » qui examinent les dossiers des élèves en dehors de l'enseignant concerné mais avec sa collaboration, ce qui débouche sur moins de redoublements, mais de manière constructive et non décrétée.

Les vertus du redoublement sont très claires pour un enfant en panne, un enfant qui par exemple, se présente en fin de CP avec les mêmes acquis qu'un enfant brillant montant de la grande section de maternelle : il a alors parfaitement sa place dans un second CP. Il faut prendre en compte les questions de maturité, comprendre qu'entre un enfant de janvier et un enfant de décembre de la même année, la différence est abyssale. Elle représente un tiers de la vie en petite section de maternelle, encore un sixième à la rentrée en CP et ces deux enfants ne profitent pas de l'école de la même manière. Enfin, les questions d'ordre sociétal sont également prépondérantes. Il y a encore une contradiction entre le fait d'avoir une société qui globalement materne beaucoup les enfants petits pour ensuite exiger d'eux qu'ils s'émancipent et s'autonomisent rapidement à leur arrivée au CP. L'autonomie d'un enfant ne se décrète pas, elle s'apprend.  

Lorsque le socle de connaissances nécessaires n'est pas acquis, ne vaut-il pas mieux redoubler ? Quelles sont les conditions requises pour que le redoublement se passe dans les meilleures conditions possibles et qu'il soit bénéfique à l'élève ?

Le socle de connaissance n'est jamais "pas" acquis. Il est toujours acquis en partie et c'est pour cela que les croix dans les cases des livrets de socle sont inefficaces, en plus d'être fastidieuses pour l'enseignant qui n'en a pas besoin pour connaître ses élèves, ne sont que l'un des éléments qui président à la décision de redoublement. L'élève est parfois d'accord lui-même et ses parents le sont aussi. Il se peut aussi que personne, enfant et parents, ne le souhaite. Mais également, l’enfant tient régulièrement à avoir le dernier mot avec des parents incapables de lui imposer quoi que ce soit. Il faut savoir que les parents ont d'ores et déjà le dernier mot, qu'ils peuvent parfaitement contester une "proposition" de redoublement émise par le Conseil des maîtres de cycle. L'enseignant ne prend seul cette décision. Si les redoublements sont si nombreux, c'est aussi parce que les parents les acceptent. 

Que reproche-t-on au redoublement ? Est-ce que le fait de redoubler est à ce point marquant pour un élève ? Est-il, comme l'estime Caroline Saliou, présidente de l'appel, une "marque au fer rouge" portée sur les élèves ?

On reproche au redoublement de "déclasser" l'élève, de le séparer de ses camarades de promotion et de lui donner une image dégradée de lui-même : c'est parfaitement vrai, mais pas tout le temps. Ce n'est en tout cas pas une marque au fer rouge. Cependant, les statistiques montrent que le redoublement du CP signe le plus souvent un parcours scolaire chaotique par la suite. A cet effet, l'apprentissage de la lecture, du calcul et de l'écriture au CP est un moment clé qui va conditionner l'ensemble de la scolarité, un moment qui mériterait qu'entrent en jeu plusieurs professionnels compétents autour de l'enseignant en cas de pépin, faute de quoi, le redoublement est une solution parmi d'autres à la résolution de la difficulté. La pédagogie différenciée, adaptée à chaque niveau d'élève, grand dada du moment, n'est viable que lorsque l'envie d'apprendre de l'enfant est intacte et que la discipline de classe le permet et le moins que l'on puisse dire est que ces conditions ne sont pas toujours idéales. Quoiqu'il en soit, les parents sont plus nombreux qu'on ne le pense à accepter, voire demander le redoublement, pour que l'enfant soit "plus mûr", "plus solide"... et les porte-paroles sont parfois représentatifs de pas grand monde. Et, il faut aussi être politiquement incorrect, puisque c'est l'évidence : tous les enfants n'ont pas les mêmes prédispositions intellectuelles, sociales, économiques, familiales... face au système qu'on leur propose. Système évidemment parfaitement critiquable.

En pratique, chez les enfants, l'envie de rester petit, donc la réticence à apprendre est un paramètre très courant sur lequel le redoublement n'a pas prise. Le manque de maturité est également assez fréquent chez les enfants d'aujourd'hui et le manque d'expérience courant chez les enseignants de CP et ce n'est pas une tare, tout le monde a le droit de débuter. L'inexpérience professionnelle qui s'entend pour de nombreux métiers, s'entend moins bien quand il s'agit d'enfants. Ce CP est une classe charnière, très technique et d'importance, qui nécessiterait des personnes aguerries. C'est d'ailleurs acté, il a été dit, ou écrit, que des instituteurs "sortants" ne devaient pas prendre en charge ce niveau de classe. Les nécessités de service ne rendent pas toujours le choix possible. 

Que révèle la volonté de Vincent Peillon de diviser par deux le nombre de redoublement ? Qu'est-ce que cela traduit dans le mode de fonctionnement du ministère de l'Éducation ? A-t-il un autre objectif que de faire des économies ? 

Vincent Peillon est un politique qui raisonne en termes de mandature et d'une certaine propension à vouloir inscrire son nom, ni plus ni moins que les autres dans l'Histoire de l'éducation. La descente constatée dans les statistiques européennes est le fruit de mesures ponctuelles concernant le redoublement, les programmes, la formation, les idéologies et modes pédagogiques diverses... elle résulte justement de mesurettes prises au coup par coup, empilées sans discernement au fil des gouvernements, des constats, des ministres, des moyens...

Une autre réalité est édifiante : 80 % des élèves surdoués sont également en échec scolaire ou inadaptés à l'école. Nous gâchons vers le bas mais aussi vers le haut, en privilégiant un profil d'élève moyen, conforme, avec un contexte où les meilleurs s'ennuient à mourir pendant que les moins bons pédalent presque sans aide, avant de pratiquer une sélection outrancière dès le secondaire, où d’ailleurs, le redoublement finit par obéir à d’autres formes de logiques. Tirer le meilleur parti de chacun en sachant trouver le rythme idéal de chaque élève coûte cher, à l'image des pays nordiques qui ont mis en place ce type d'éducation. Mais après, gérer les carences, trouver des solutions alternatives pour les échoués, les exclus et les largués, coûte également très cher. Il faut tout remettre à plat et s'engager non pas pour marquer son temps ministériel ou pour promouvoir un idéal de société, mais pour viser instruction et compétences.  Le système aujourd’hui essoufflé a besoin d’autre chose que de mesures immédiates et médiatiques.

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