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Pourquoi Nicolas Sarkozy ne gagnera probablement pas grand chose en déclarant qu’il voterait Hollande contre Le Pen
©Reuters

Boboïsé lui aussi ?

Pourquoi Nicolas Sarkozy ne gagnera probablement pas grand chose en déclarant qu’il voterait Hollande contre Le Pen

Ce jeudi 27 octobre, Nicolas Sarkozy a fait savoir sa préférence pour François Hollande, s'il devait choisir entre le président et Marine Le Pen. Quand Nathalie Kosciusko-Morizet s'était opposée à la politique du ni-ni, il avait pourtant estimé que "ça, [c'était] de la boboïsation".

Bruno Jeanbart

Bruno Jeanbart

Bruno Jeanbart est le Directeur Général adjoint de l'institut de sondage Opinionway. Il est l'auteur de "La Présidence anormale – Aux racines de l’élection d’Emmanuel Macron", mars 2018, éditions Cent Mille Milliards / Descartes & Cie.

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Atlantico : Nicolas Sarkozy a dit ce jeudi 27 octobre qu'il voterait pour François Hollande plutôt que pour Marine Le Pen au micro de Jean-Jacques Bourdin. Dans quelle mesure une telle déclaration peut-elle s'avérer préjudiciable sur le plan de la stratégie électorale de l'ancien président ?

Bruno Jeanbart : Je dirais que cette déclaration représente un risque pour Nicolas Sarkozy. Dans le duel qui s'est installé entre Alain Juppé et l'ancien président de la République, la répartition de l'électorat s'organise d'une façon claire : le maire de Bordeaux vise et cherche un électorat de centre-droit, voire centriste. Nicolas Sarkozy, de son côté, se concentre sur un électorat issu du cœur de la droite, voire de la droite de la droite. La question du rapport au Front national est évidemment une ligne de fracture entre ces deux électorats.

Dans la conquête de l'électorat que convoite Nicolas Sarkozy, avouer qu'il pencherait davantage pour François Hollande que pour Marine Le Pen apparaît troublant, voire dangereux. Il pourrait espérer compenser ce risque en cherchant à toucher l'électorat de centre-droit, mais cela me semble très tardif pour y parvenir. Depuis 2007, Nicolas Sarkozy s'est toujours présenté comme le candidat qui refusait de stigmatiser le Front national. Il en a fait un adversaire, mais a toujours adopté une démarche différente vis-à-vis de ce parti. Cela s'est traduit, en 2011, par le "ni-ni" qu'il a prôné à l'occasion des élections cantonales, puis qu'il a poursuivi depuis son retour à la tête des Républicains en 2014.

Une déclaration de ce type brouille son image. Je ne suis pas sûr que cela suffise à la corriger auprès de l'électorat de centre-droit, mais c'est risqué : on voit nettement mieux ce qu'il a à y perdre que ce qu'il pourrait y gagner. Il a toujours cultivé l'image d'un candidat qui refuse de diaboliser le Front national, qui pense que le front républicain ne fait que renforcer ce parti. Il serait utopique de croire qu'il peut changer cette image d'une seule déclaration, en quelques semaines. C'est le risque de ce genre de propos d'autant plus que l'on peut être surpris qu'il ait pris la peine de répondre à cette question. Et pour cause : l'hypothèse d'un duel François Hollande-Marine Le Pen au second tour de la présidentielle est particulièrement improbable, comme en témoigne l'intégralité des enquêtes d'opinion et d'intentions de vote aujourd'hui. Au fond, il aurait pu faire le choix de ne pas répondre, compte tenu du caractère présentement inenvisageable de cette hypothèse.

Au sein de l'électorat frontiste, Nicolas Sarkozy en subira probablement les conséquences. Cependant, il m'apparaît important de rappeler que les électeurs frontistes qui feront le déplacement pour aller voter à la primaire de la droite ne seront pas très nombreux. En outre, ils se déplaceront avant tout pour désigner un candidat proche de leurs idées, en guise de solution de substitution. À ce titre, Nicolas Sarkozy fera encore, très certainement, un meilleur candidat qu'Alain Juppé. Je doute que cela soit au sein de l'électorat frontiste que cette déclaration provoque l'impact le plus négatif. À mon sens, c'est au sein de celui issu du cœur de la droite que cette déclaration peut s'avérer le plus préjudiciable.

Pour quelles raisons Nicolas Sarkozy pourrait-il être tenté de se prononcer si tôt sur une telle question ? Que pouvait-il espérer y gagner et dans quelle mesure pourrait-il en profiter ?

Le plus probable, c'est certainement que Nicolas Sarkozy ait pris la peine de répondre à la question parce qu'elle lui a été posée : il est parfois difficile d'éviter les questions dans le cadre d'un entretien. Je ne suis pas certain qu'il y ait, derrière cette réponse, une stratégie politique particulière. Il me semble plutôt que face à une question inattendue, Nicolas Sarkozy a traduit le fond de sa pensée. En tant qu'observateur de la vie politique, elle ne me surprend pas. J'ai toujours pensé que si l'hypothèse se réalisait, Nicolas Sarkozy appellerait à voter pour le candidat qui serait l'adversaire de Marine Le Pen. En tant que telle, cette réponse est finalement assez attendue et prévisible : il a toujours rappelé son opposition à une alliance avec le Front national, souligne régulièrement ses différences avec celui-ci…

Cependant, cette déclaration peut évidemment surprendre une partie de l'électorat. Compte-tenu de la défense de la ligne du ni-ni qu'il a menée ces dernières années, il est largement envisageable qu'un pan de l'électorat s’étonne que dans une telle hypothèse, il choisisse de voter pour le président sortant. Pour comprendre ce choix, il y a à mon sens, un élément primordial à souligner : le type de scrutin. L'élection dont il est question n'est pas une élection départementale, municipale ou même régionale. Il s'agit de l'élection présidentielle. C'est pourquoi il n'est pas forcément incohérent que Nicolas Sarkozy s'extirpe à la ligne du ni-ni qu'il défendait jusqu'à présent. Mais une telle déclaration sur une hypothèse qui n’est pas d’actualité peut, à froid, surprendre son électorat.

On peut imaginer que pour l'électorat de droite modérée ou du centre, une telle déclaration puisse rassurer. Cependant, mon expérience dans l’analyse de l’opinion publique m’a plutôt appris qu'un positionnement installé depuis plusieurs années ne peut pas profondément être corrigé par une unique déclaration. Je ne crois pas que Nicolas Sarkozy, qui a depuis 2011 toujours combattu le front républicain, puisse corriger ce reproche que lui fait l'électorat de droite modérée ou du centre.

Faut-il croire que Nicolas Sarkozy tombe dans le "politiquement correct" qu'il fustige régulièrement ? Qu'est-ce que ce genre de piège pourrait donner, tant en matière de ton pour le candidat, que d'avantages électoraux ?

Il est certain que sur ce sujet de l’attitude à adopter face au Front national dans les seconds tours électoraux, la pression est très forte. La position du ni-ni de Nicolas Sarkozy avait été très critiquée. Dans ce contexte, on peut éventuellement supposer qu’elle explique cette impression qu'il fait machine arrière. Mais il n'est pas possible de mon point de vue de dire si c'est la raison de cette déclaration. Il est tout aussi probable qu'il soit confronté aujourd’hui à une difficulté nouvelle sur ce sujet. Dans son entourage et au sein de ses alliés, différentes personnalités - on peut citer notamment François Baroin - ne sont pas des "fans" du ni-ni et ne se reconnaissent pas dans cette ligne. Nicolas Sarkozy a veillé à obtenir le soutien de personnalités issues de tous les horizons de la droite : cette position qu'il exprime correspond probablement plus au profil de son entourage du moment. 

On ne peut pas vraiment dire de Nicolas Sarkozy qu'il est devenu politiquement correct. La campagne de la primaire de la droite le traduit clairement : il a fait des choix et tenu des propos qu'on pourrait largement qualifier de politiquement incorrects, comme quand il s'est exprimé sur l'identité nationale et sur les Gaulois. Je ne ferais donc pas de cette déclaration une règle générale, même si l’on constate depuis quelques semaines qu’il tend à modérer davantage son discours et à moins cliver que lors de son entrée dans la bataille.

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