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Pourquoi les vrais risques de la guerre commerciale entre les Etats-Unis et la Chine ne sont pas là où on les voit
©FRED DUFOUR / AFP

Drôle de guerre

Pourquoi les vrais risques de la guerre commerciale entre les Etats-Unis et la Chine ne sont pas là où on les voit

Au séminaire de Pékin, vendredi 31 juin, l'ancien vice-ministre chinois du commerce, Wei Jianguo, déclarait qu'enclencher une guerre économique avec la Chine pouvait bien être "la pire erreur stratégique faite par les Etats-Unis depuis la Seconde guerre mondiale ou depuis sa fondation".

Alexandre Delaigue

Alexandre Delaigue

Alexandre Delaigue est professeur d'économie à l'université de Lille. Il est le co-auteur avec Stéphane Ménia des livres Nos phobies économiques et Sexe, drogue... et économie : pas de sujet tabou pour les économistes (parus chez Pearson). Son site : econoclaste.net

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Atlantico : La guerre commerciale que la Chine et les Etats-Unis mènent vient encore de monter d'un cran. Au séminaire de Pékin, vendredi 31 juin, l'ancien vice ministre chinois du commerce, Wei Jianguo, déclarait qu'enclencher une guerre économique avec la Chine pouvait bien être "la pire erreur stratégique faite par les Etats-Unis depuis la Seconde guerre mondiale ou depuis sa fondation". Sans pour autant accréditer la dramatisation de l'ancien ministre, vous partagez ce sentiment d'une erreur menant à une escalade dont les enjeux sont aussi proches d'un événement terrible comme la Seconde Guerre mondiale ?

Alexandre Delaigue : Il n’est pas étonnant que ce soit de Chine que viennent les annonces les plus alarmistes, car la Chine est dans une situation difficile avec cette guerre commerciale. Elle ne dispose pas de beaucoup de moyens de riposter car elle importe moins des USA qu’elle n’y exporte, ses entreprises exportatrices sont donc directement touchées. Par ailleurs, comme on le voit avec Huawei, la capacité des USA à limiter l’accès des entreprises chinoises aux technologies sous licence est forte. A moyen terme en tout cas la Chine ne dispose pas de beaucoup de moyens d’agir et ses entreprises vont supporter des conséquences importantes.

Certes les droits de douane sont majoritairement payés par les consommateurs américains de produits chinois, mais à terme la diminution des échanges, la recomposition de chaînes de valeurs internationales, tout cela fait courir des risques à l’économie chinoise.

Il était prévisible que la Chine et les USA entrent en conflit sur le commerce. La montée de Huawei s’est faite largement sur l’espionnage industriel. Des dizaines d’entreprises américaines, réseaux sociaux, médias, sont interdits en Chine ; on pourrait ajouter les pratiques commerciales de la Chine, la limitation des investissements étrangers, etc. Tout cela était accepté quand la Chine était un pays émergent, dont on pouvait espérer qu’elle se normaliserait et deviendrait un pays démocratique et prospère, un bon citoyen de la mondialisation ; mais maintenant que c’est une grande puissance, et que son régime politique se durcit avec Xi Jinping, ce n’est plus pareil. Le statu quo n’allait pas tenir éternellement.

Le problème alors est la réaction chinoise. Si celle-ci passe par un nationalisme exacerbé – les usa perçus comme le pays qui veut empêcher la Chine de réussir – alors les risques d’un conflit plus ouvert, sortant des dimensions économiques, augmente.

Comment aujourd'hui se traduit cette guerre commerciale (guerre froide également ?) entre ces deux puissances aujourd'hui ? Comment pourrait-t-elle escalader (d'abord économiquement, ensuite par d'autres canaux) ?

Aujourd’hui elle n’a pas eu tant d’effets que cela. Les entreprises chinoises ont répercuté les droits de douane dans leurs prix, les consommateurs américains paient. Les rétorsions chinoises posent des problèmes à des secteurs americains spécifiques, comme les producteurs de soja ou de porc. Il ne faut pas oublier que les usa et la chine sont deux économies très imbriquées, partenaires économiques principaux réciproques. Mais si le conflit se poursuit, les interdépendances entre les deux pays vont se réduire. Il deviendra de plus en plus difficile de dépendre de la chine pour la sous-traitance, d’y investir avec certitude… les chaînes de valeur vont se recomposer. 

A moyen terme ces interdépendances réduites vont renforcer la tentation du conflit : les deux pays étant de moins en moins interdépendants les conflits commerciaux deviennent moins coûteux de chaque côté. Pour les autres pays, il va devenir de plus en plus nécessaire de choisir un camp. Le Pakistan est allié militairement aux usa, mais économiquement à la chine : que choisir ? C’est le dilemme que rencontreront tous les pays, et l’Europe ne sera pas épargnée. Progressivement une logique de blocs commerciaux pourrait s’installer.

Il faut noter aussi que les USA agissent dans cette histoire de manière unilatérale, hors de toute instance susceptible d’arbitrer les conflits, comme l’OMC. Ils agissent en imposant leurs vues, s’appuyant uniquement sur la force et la capacité de contraindre. Et personne n’aime être brutalisé, même si la Chine ne suscite pas beaucoup de sympathie. Menacer l’Allemagne et l’Europe, imposer des tarifs au Mexique, tout cela peut apporter des gains à court terme à l’administration trump mais au prix d’un affaiblissement progressif du soft power américain, et du risque de voir des alliés habituels les abandonner. 

Si l’on en croit l’analyste Bruno Maçães, on devrait voir se constituer progressivement un bloc économique eurasiatique, intégré autour de l’initiative belt and road, avec les USA autour du continent américain de l’autre côté. On n’en est pas là mais il faut noter que la logique de recomposition du commerce international va dans ce sens, que c’est l’aspiration géopolitique de la chine que de constituer un bloc alternatif, fondé sur sa capacité séculaire à intégrer et absorber d’autres peuples. 

Quels sont les moyens mis en place par les deux puissances pour contrer l'autre ? A terme, peut-on penser que d'autres pays devront rejoindre la Chine ou les Etats-unis dans cette guerre qui, finalement, concerne toute l'économie mondiale ?

Les moyens sont pour le moment de nature commerciale, traditionnelle. Droits de douane, sanctions à des entreprises, etc. Du côté chinois on évoque deux possibilités qui me semblent être des pétards mouillés : les terres rares (dont la Chine est le principal producteur) et le fait que les institutions financières chinoises pourraient revendre des bons du trésor américain. Mais il n’est pas si difficile de trouver d’autres fournisseurs de terres rares, comme on l’a vu en 2011 ou la question s’est déjà posée ; quant à la dette publique américaine détenue par la Chine, ce n’est pas vraiment une arme utilisable, car le premier effet serait une baisse du dollar et la ruine des institutions financières chinoises qui les détiennent. Donc pour l’instant la Chine peut surtout subir et espérer que le prochain président américain sera différent. Il semble que c’est ce qu’ils ont choisi pour le moment.

Si Trump n’est pas réélu cela pourrait fonctionner. Il y a beaucoup d’intérêts aux usa pour revenir au business as usual, en particulier dans le secteur de la tech. Mais si trump est réélu et que cette tension constante continue, que les deux économies s’éloignent progressivement, cela pourrait changer. On ne peut pas non plus exclure une crise économique sévère en chine, à laquelle le gouvernement réagirait en recourant au nationalisme et en mobilisant contre les USA. 

Si le conflit perdure en tout cas de plus en plus de pays vont devoir choisir, à commencer par des pays de taille moyenne, qui pour le moment bénéficient de l’ambiguïté de leur position et entretiennent des relations avec les deux camps. Économiquement, des pays comme l’Australie, la Nouvelle-Zélande, sont de plus en plus dépendants de la chine, par exemple. C’est pour cela que beaucoup de monde souhaitent que le conflit commercial s’arrange. Mais c’est difficile. Certains auteurs ont évoqué le « complexe de Thucydide » en référence à la guerre du Péloponnèse, pour décrire le conflit inéluctable entre une puissance installée et une puissance montante. Sans aller jusque là, la Chine se conçoit comme un modèle alternatif au modèle occidental de démocratie libérale et d’économie de marché, et n’a aucunement l’intention d’etre bientôt la première puissance mondiale sans que cela ne s’accompagne d’une reconnaissance équivalente. Et le ressentiment face à des occidentaux perçus comme ayant empêché le pays d’accomplir sa destinée en l’humiliant au 19ieme siècle est considérable dans le pays. 

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