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Selon une équipe de chercheurs britanniques, la régularité de l'heure du coucher impacterait de manière positive le développement cérébral de l'enfant.
Selon une équipe de chercheurs britanniques, la régularité de l'heure du coucher impacterait de manière positive le développement cérébral de l'enfant.
©Flickr/kellyhogaboom

Au lit !

Pourquoi les enfants ont besoin de se coucher à des horaires réguliers (mais pas forcément avec les poules)

Une étude britannique réalisée sur plus de 11000 enfants entre 3 et 7 ans suggère que dans des épreuves de lecture, de mathématiques et de traitement d’informations spatiales, les performances sont significativement moins bonnes chez les enfants qui ne se couchent pas à heure régulière. Selon cette étude, ces différences de performance concernent surtout les filles.

Daniel  Gérard

Daniel Gérard

 

Daniel Gérard est responsable du service de psychiatrie infantile à l'hôpital Pierre Wertheimer.

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Atlantico : Selon une équipe de chercheurs britanniques, la régularité de l'heure du coucher impacterait de manière positive le développement cérébral de l'enfant. Partagez-vous ces conclusions ? Sont-elles étayées ?

Daniel GérardNous savons depuis plus de 30 ans qu’un déficit de sommeil (ou sa fragmentation) retentit sur la qualité des apprentissages, mais les mécanismes possibles sont nombreux et complexes. En effet, le niveau de performance dépend de facteurs cognitifs intrinsèques (capacités de conceptualisation, d’attention, de mémorisation, de planification…)  mais également de facteurs psychologiques (confiance en soi, anxiété…) et sociaux (stimulation familiale, rythmes scolaires…). Ces différents facteurs ne sont pas contrôlés dans cette vaste étude, qui a néanmoins le mérite par sa taille de lisser certaines variables. Cependant, les enfants anglais ne sont pas soumis au même rythme de vie que les enfants suisses ou italiens (des études spécifiques ont déjà été publiées) et il convient d’être prudent avant de les généraliser. De même, les différences selon le sexe sont  à confirmer chez ses jeunes enfants, même s’il ne fait guère de doute  pour de nombreux chercheurs que le cerveau des filles ne fonctionne pas de la même façon que celui des garçons, surtout après la puberté.

Comment peut-on l’expliquer ?

Le sommeil occupe une place importante dans notre vie et ses fonctions sont multiples. Il rythme notre métabolisme, intervient directement dans la croissance et le développement général, physique comme psychologique. Chez l’homme, comme pour d’autres mammifères, le sommeil du nouveau-né n’est pas encore organisé comme à l’âge adulte. A partir de 6 mois, un enfant doit pouvoir "faire ses nuits" (5 h consécutives) et à 9 mois la structure du sommeil devient proche de celle de l’adulte, avec pour chaque cycle de sommeil du Sommeil Lent (SL) et du Sommeil Profond (SP), selon des proportions respectives qui varient : les derniers cycles sont très riches en SP. A partir de 3 ans, le SP devient très stable et  joue, avec le SL, un rôle actif dans les processus de mémorisation. Des données récentes en imagerie fonctionnelle cérébrale humaine et en électrophysiologie permettent  de construire le modèle suivant : durant le SL, l’hippocampe (structure cérébrale profonde impliquée dans la mise en mémoire des nouveautés) transfert l’information vers le cortex où sont stockés durablement  les souvenirs. Le SP, qui  est classiquement le sommeil des rêves, renforcerait la trace mnésique des nouveaux apprentissages en les rejouant. Ajoutons que le SL permettrait aussi de diminuer le poids d’anciens apprentissages devenus inutiles : l’oubli est nécessaire, en particulier à la mémoire dite de travail. Expérimentalement, des modifications du SL ou du SP chez l’animal ont déjà permis de modifier le niveau d’apprentissage. Nous ne disposons pas de "molécule de la mémoire" mais maintenir un sommeil de qualité et répéter quelques nouveaux apprentissages avant l’endormissement semblent le plus efficace.

Outre ses bénéfices sur le développement cérébral de l’enfant, quels sont les autres avantages à coucher son enfant à heure fixe ?

La mise en place d’un sommeil récupérateur suppose la consolidation de facteurs chronobiologiques et de facteurs affectifs. En effet, notre rythme veille-sommeil n’est pas spontanément synchronisé sur 24h, mais sur 25h, ce qui veut dire que sans synchronisateurs externes, notre rythme de sommeil se décale progressivement par rapport à l’alternance jour-nuit, ce qui est observé en cas de cécité ou lors des séjours prolongés dans les grottes (et probablement dans l’espace) à tel au point que nous en perdons alors nos repères temporels. Chez le nouveau-né, la situation est encore plus aigüe, et la synchronisation sur 24 h va se fait progressivement. Coucher son enfant à heure régulière, le lever à heure fixe, fait partie des synchronisations externes les plus importantes, comme l’alternance jour-nuit et la prise de repas à heures régulières. Cette hygiène de sommeil associée à une bonne exposition à la lumière, ainsi qu’à une activité soutenue dès  le matin, favorise la sécrétion de mélatonine le soir, véritable neuro-hormone de l’endormissement. Pour mémoire, cette sécrétion de mélatonine est perturbée par les lumières émises par certains écrans (diodes LED) : les jeux (ou le travail) sur écran sont vraiment à proscrire le soir, pour les insomniaques.

Sur le plan affectif, l’endormissement est une période de transition qui peut devenir une phase très difficile pour l’enfant (et ses parents). On peut considérer qu’un enfant qui s’endort bien est un enfant qui se sent en sécurité, sans angoisses invalidantes (de cauchemars, d’abandon , de mort…), sans ruminations anxieuses et qui se laisse aller. Un enfant qui présente une dette de sommeil la journée est volontiers plus instable, irritable et hyper-réactif, ce qui ne manque pas d’aggraver son anxiété et ne facilite pas sa confiance en lui pour les apprentissages scolaires en particulier. Aménager le coucher, le ritualiser à heure relativement fixe dans un environnement apaisant, constituent souvent nos premières recommandations pour la prise en charge des enfants adressés pour trouble du sommeil.

Enfin, nous savons depuis longtemps que les enfants qui s’endorment tardivement et qui ne disposent pas d’un sommeil récupérateur, présentent des risques importants de surpoids, et ce d’autant plus volontiers que l’enfant fait peu d’activité physique la journée et qu’il passe beaucoup de temps devant les écrans. Un sommeil décalé s’accompagne également d’une modification de sécrétions hormonales importantes : hormone de croissance, hormones impliquées dans l’appétence (leptine, ghreline), cortisol. Les liens entre sommeil et régénération tissulaire ou immunité sont également largement évoqués, mais peu documentés.

Comment fixer l’heure du coucher de l’enfant ? 

Il existe déjà chez le jeune enfant des "courts" et des "longs" dormeurs. Souvent, la qualité du réveil le lendemain, comme la qualité de l’éveil la journée nous permet de penser que le sommeil a été bon. Il est donc périlleux de fixer des règles en matière d’heure d’endormissement et il faut pouvoir s’adapter à chaque profil, ce qui n’est pas évident à articuler avec la disponibilité parentale ... Repérer les signes de fatigue chez l’enfant, mettre en place des mesures d’accompagnement positives (se coucher plus tôt n’est ni une punition ni une privation) permet de guider les parents. Une fois le rythme trouvé, la régularité sera d’autant plus importante à respecter que l’enfant  est vulnérable ou fragile (enfant anxieux, enfant présentant des difficultés d’apprentissages). Pour ces enfants, les changements de rythme sont déstabilisants. D’ailleurs, la semaine de cinq jours constitue un rythme scolaire adapté, surtout si les apprentissages ne sont pas faits trop tôt le matin et si les contrôles de connaissance sont réalisés en milieu de  semaine.

En résumé, il n’y a donc que des bénéfices à coucher et à lever un enfant à heures régulières.

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