Pourquoi le rachat des dettes de la Sécu par la BCE est un mauvais service rendu au modèle français<!-- --> | Atlantico.fr
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Vers un rachat des dettes de la Sécu
Vers un rachat des dettes de la Sécu
©DR

Plan d'action

Depuis le 9 mars, la Banque centrale européenne (BCE) acquiert des emprunts d’Etat, dans le cadre de son programme de "quantitative easing". En France, elle s'apprête à racheter de la dette de la Caisse d'amortissement de la dette sociale (CADES) et de l'UNEDIC.

Nicolas Goetzmann

Nicolas Goetzmann

 

Nicolas Goetzmann est journaliste économique senior chez Atlantico.

Il est l'auteur chez Atlantico Editions de l'ouvrage :

 

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Atlantico : Les détails de mise en œuvre du plan de relance monétaire européen révèlent que la BCE s'apprête à racheter de la dette de la CADES et de l'UNEDIC. En quoi est-ce une bonne nouvelle pour la France ?

Nicolas Goeztmann : Depuis le 9 mars dernier, la Banque centrale européenne achète des titres pour un montant de 60 milliards d’euros par mois, soit environ 3 milliards d’euros par jour ouvrable. Ceci dans le cadre du plan d’assouplissement quantitatif annoncé le 22 janvier dernier. Les titres concernés par ces achats sont essentiellement de la dette des Etats de la zone euro. Mais la BCE a également produit une liste des agences publiques dont la dette est également éligible à ces opérations. En France, ce sont l’UNEDIC et la CADES qui sont concernées, comme peuvent l’être d’autres agences publiques européennes, en Allemagne notamment. L’inclusion de ces agences dans le programme n’est pas abusive puisque les dettes de la CADES et de l’UNEDIC sont assimilées à la dette française au sens de Maastricht. Lorsque l’on parle de la dette sur PIB pour la France, les dettes de la CADES et de l’UNEDIC sont incluses dans le total.

Et contrairement à une interprétation trop rapide, il ne s’agit pas, pour la BCE, de venir "annuler" la dette en question. L’opération se fait simplement ; la BCE achète des titres qu’elle place dans son bilan. Mais la CADES et l’UNEDIC ne sont pas pour autant exonérées de leur devoir de rembourser.

Pour ces organismes, que leur dette soit détenue par la BCE, par une banque ou par un particulier, cela ne change rien : à l’échéance, il faut rembourser le montant emprunté. Il ne s’agit donc pas réellement d’une "aide" octroyée à la France. La BCE a besoin de trouver des titres de bonne qualité, ce qui est le cas en l’espèce. Elle doit acheter 60 milliards d’actifs par mois et cela nécessite un large éventail en termes de capacité d’intervention. La bonne nouvelle pour la France, c’est que la BCE soutient l’activité économique en injectant de la monnaie dans l’économie. Mais fondamentalement, que cette "injection" passe par le rachat de dettes de l’Etat, de la CADES, ou de l’UNEDIC ne change pas grand-chose dans le fond. Peu importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse.

Par cette méthode, la BCE n'envoie-t-elle pas un signal de laxisme au gouvernement français concernant ses obligations de rigueur budgétaire ?

Il ne fait aucun doute qu’une telle position sera défendue, même si elle est infondée. Mais lorsque la BCE décide d’acheter de la dette d’Etat, son objectif n’est évidemment pas de favoriser un quelconque laxisme de la part des Etats.

En premier lieu, la BCE n’achète pas de la dette au marché primaire, c’est-à-dire qu’elle ne participe pas aux "ventes" de nouvelles dettes sur le marché. Ce qui signifie que l’argent dépensé par la BCE n’arrive pas directement dans les caisses des Etats. Le processus est le suivant : un pays a besoin de se financer et émet de la dette sur le marché. Le marché, c’est-à-dire la confrontation entre l’offre et de la demande, va fixer un prix, et l’émission aura lieu. Puis, la dette émise va connaître une seconde vie, les acheteurs, qui sont très souvent des organismes financiers, vont s’échanger ces dettes. C’est dans ce marché, dit "secondaire" que la BCE va intervenir en achetant les titres. La BCE fait donc partie intégrante du "marché".

En second lieu, l’objectif de la BCE est d’émettre de la monnaie, et non de financer les Etats. Sa préoccupation est bien d’injecter de la monnaie dans le système, ça, c’est l’objectif. Et le moyen pour y parvenir, c’est d’acheter de la dette d’Etat. Parce qu’il s’agit d’un marché très liquide et très large. Ce qui en fait le marché idéal pour ce type d’intervention de banque centrale. Et une telle opération vise à soutenir la croissance économique de la zone euro, ce qui va par ricochet effectivement faciliter la vie des Etats. Mais il serait quand même curieux de préférer la récession à la croissance sous prétexte que la récession oblige les Etats à se réformer. Sous la contrainte. Il est sans doute plus constructif de soutenir la croissance tout en étant plus strict sur la mise en place de réformes. Cela évite de faire payer la population. Mais l’exécutif français ne doit pas perdre de vue que l’action de la BCE peut très largement lui faciliter la tâche. Lorsque la croissance est de retour, les réformes "structurelles" deviennent mécaniquement moins douloureuses à mettre en œuvre.

Le Front National, mais également le Front de gauche, ont régulièrement accusé la BCE de ne pas racheter la dette des Etats, ou des organismes gouvernementaux. La BCE exauce-t-elle ainsi les vœux de ces partis ?

L’opération de la BCE démontre une nouvelle fois que ces partis préfèrent jouer avec une perception approximative des choses qu’avec la réalité. Un angle d’attaque récurrent consiste à présenter le cas des Etats-Unis en exemple : la Réserve Fédérale des Etats Unis achèterait directement de la dette d’Etat pour financer les dépenses publiques du pays. C’est faux, mais c’est "vraisemblable". Parce que la Fed n’intervient que sur le marché secondaire, elle ne finance pas directement le gouvernement américain. Entre les deux, il y a le filtre du marché, ce qui permet de réguler l’opération, de la rendre transparente. Et maintenant que la BCE procède de la même façon, le discours de ces partis est évidemment affaibli.

Le Front National fait régulièrement référence à la loi de 1973, dite "Loi Rothschild" qui empêche le pays de se financer directement auprès de sa banque centrale. Désormais, cet argument spécieux tombe complètement à l’eau. Il est tout à fait possible de critiquer la politique monétaire de la BCE depuis l’entrée en crise, mais pointer la loi de 73 et demander un financement direct de l’Etat par la banque centrale, cela relève d’un monde fantasmé et cela passe complètement à côté des problèmes monétaires réels. La zone euro n’a pas besoin d’une banque centrale qui finance les Etats, elle a besoin d’une banque centrale qui conduit une politique monétaire de plein emploi. Que le rachat de dette fasse partie du programme est une bonne chose, mais il ne s’agit en rien d’une fin en soi. Ce n’est qu’un moyen technique permettant de réactiver l’activité économique de la zone.

La CADES et l'UNEDIC sont-elles finalement les grandes gagnantes de cette manœuvre ?

D’un point de vue marketing oui. Puisque ces deux organismes figurent sur la liste, les potentiels acheteurs peuvent se sentir rassurés par le fait que la BCE est active sur leur marché de dette. Mais cela ne change rien aux fondamentaux de ces organismes non plus. Le paradoxe de toute cette opération est que si le plan de la BCE fonctionne, les taux finiront par se redresser. En effet, si la BCE parvient à injecter suffisamment de monnaie dans l’économie, les anticipations de croissance et d’inflation seront progressivement révisées à la hausse. Et lorsque la croissance revient, les agents économiques préfèrent investir dans des actions, dans des titres exposés à la croissance plutôt que dans des titres de dette. Et les taux finiront par progresser. Même si nous n’en sommes encore qu’au début du processus en Europe.

Il suffit de comparer la dette américaine à 10 ans avec la dette allemande. 2% d’intérêts aux Etats Unis, contre 0.3% en Allemagne, alors que la FED a racheté plus de 3000 milliards de dollars de titres de son côté. Malgré ce montant colossal, les taux sont plus élevés qu’en Europe. Le résultat est donc totalement contrintuitif.

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