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Pourquoi le plan de sauvetage de Chypre revient de fait à une sortie du pays de l’euro

Les mesures adoptées par le plan de sauvetage équivaudraient à un contrôle des flux de capitaux de l'île avec l'extérieur. Par conséquent, un euro chypriote n'aurait plus la même valeur qu'un euro allemand ou français.

Mathieu  Mucherie

Mathieu Mucherie

Mathieu Mucherie est économiste de marché à Paris, et s'exprime ici à titre personnel.

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Atlantico : L'économiste américain Tyler Cowen estime dans un billet publié sur son site qu'à l'issu de l'accord trouvé pour "sauver" Chypre - qui prévoit de démanteler la principale banque du pays et de taxer les dépôts bancaires supérieurs à 100 000 euros - "les contrôles de capitaux devront être stricts. Que vaudra un euro chypriote par rapport à un euro allemands ? 50%? C'est ce que j'appelle une sortie de Chypre de la zone euro, mais en conservant le mot "euro" pour sauver les apparences". En quoi le plan de sauvetage de Chypre équivaut pour le pays à une sortie de l'euro ?

Mathieu Mucherie : C’est très bien expliqué sur le meilleur site éco en langue française, celui des éconoclastes (Alexandre Delaigue) : qu'est-ce que c'est qu'une monnaie unique ? Réponse : c'est le fait qu'un euro vaut la même chose partout. De la même façon qu'un dollar californien vaut autant qu'un dollar texan, un euro dans une banque espagnole vaut la même chose qu'un euro dans une banque allemande. L'accord chypriote signifie que si tous les euros sont égaux, certains sont plus égaux que d'autres. Si un euro dans une banque chypriote peut valoir moins qu'un euro dans une banque allemande du jour au lendemain, cela signifie qu'il y a en pratique des devises différentes. Dans les faits, la monnaie unique est donc déjà morte, Delaigue a raison.

La fragmentation financière est encouragée, les spreads de taux sont et seront une conséquence (parmi d’autres). Et surtout le “whatever it takes” de septembre 2012 de Draghi&cie a été de nouveau démonétisé. La rhétorique de la solidarité est une nouvelle fois ridiculisée (« C'est jamais bon de laisser dormir les créances, et surtout de permettre au petit personnel de rêver », Lino Ventura, Les Tontons flingueurs). Je ne dis pas que si j’étais allemand je ne ferai pas la même chose : car ce pays a multiplié des bombes à retardement (démographiques, énergétiques, bancaires) et avec une croissance potentielle à 1% il aura déjà bien du mal à régler ses propres factures, et il le sait. Je dis simplement que plus personne ne peut croire désormais dans les euro-bonds ou dans un élargissement du budget communautaire ou dans un mécanisme ambitieux de résolution dans le cadre de l’Union bancaire. L’Allemagne a jeté le masque, ce n’est pas plus mal (un voile d’ignorance en moins !), mais tirons en les conséquences sur les chances de survie de l’euro (chose que n’oublie pas de faire Athanasios Orphanides par exemple, ancien membre du board de la BCE et chypriote, et seul économiste à avoir jamais réussi à pénétrer dans le bunker de la BCE). 

En quoi le contrôle des capitaux dénature le système monétaire tel qu'il avait été conçu ? Quelles en sont les conséquences ?

On avait fait la zone euro pour bénéficier pleinement et irrévocablement d’une défragmentation des marchés, d’un décloisonnement. Pour un vaste marché des dettes publiques et privées, à l’américaine. Pour une concurrence dans les services financiers à l’échelle du continent. Le contrôle sur la vie privée commence avec le contrôle des capitaux, ce dernier est à la fois injuste, opaque, inefficace, c’est l’abomination de la désolation. On peut remercier la BCE qui, en refusant tout quantitative easing et toute détente monétaire depuis des années, a comprimé le PIB nominal (donc a magnifié les dettes), a mis les banques fragiles à terre (ce qui oblige ensuite à les perfuser comme des banques zombies japonaises) et conduit aujourd’hui à des bricolages fous comme la taxation des déposants, la guéguerre avec les russes, la fermeture des distributeurs de billets, le contrôle des capitaux.

Jeroen Dijsselbloem, le président de l'Eurogroupe, a estimé que "le plan de sauvetage du système bancaire chypriote devrait servir de modèle au reste de la zone euro". Rapidement, Benoît Coeuré, un des membres du directoire de la Banque centrale européenne, a réagit à ses propos sur Europe 1 en disant que "l'expérience de Chypre n'est pas un modèle pour le reste de la zone euro parce que la situation avait atteint une ampleur qui n'est comparable à aucun autre pays". L'accord chypriote peut-il faire école pour les autres pays ? Si oui, marque-t-il le début de la fin de l'euro ? Si non, risque-t-il de laisser un précédant historique aux conséquences imprévisibles ? 

Faire école je ne sais pas. Mais justement c’est là où réside le problème. On ne sait pas. On ne sait plus rien. Tout est possible en zone euro. Draghi a même parlé sans rire de « contagion positive » lors de la dernière réunion de la BCE. Il n’y a plus aucun calcul économique ou financier possible sur des actifs libellés en euros, c'est-à-dire sur des actifs libellés dans une monnaie qui est déjà virtuellement moribonde et qui en attendant flotte en lévitation au dessus du vide, soutenue artificiellement à 1,30 contre le dollar US par la BCE et ses restrictions monétaires (il lui est indispensable de maintenir un euro cher pour faire croire à un euro fort : tant que les gens croient que la crise est budgétaire ou structurelle, la responsabilité de la BCE n’est pas engagée, le tour est joué).

Au passage, le point clé dans cette affaire chypriote c’est : qui prend les décisions en zone euro ? L’homme de la rue ne le sait pas, et les non-résidents encore moins, cela encourage la diffraction du blâme et empêche toute réforme. Le 1er projet, celui de la semaine dernière qui frappait les petits déposants, a été désavoué par les responsables officiels (Eurogroupe) eux-mêmes, même s’ils n’ont jamais été jusqu’à présenter des excuses. Mais a fallu attendre jeudi pour connaitre les responsables officieux, les vrais commanditaires : quand la BCE sur son site internet a commis un authentique ultimatum en menaçant de retirer la liquidité (le mécanisme ELA, pour les initiés) au cas où un accord ne serait pas trouvé dans les 72 heures. Il faut le faire, et pourtant personne n’a osé protester. On savait déjà qui dirigeait la Troïka (si je puis me permettre de citer Talleyrand à propos des trois consuls : hic, haec, hoc), on sait maintenant qui dirige l’Europe continentale, et comment : au chantage. Dans toutes les crises monétaires les centres de pouvoir se déplacent. François Hollande, le représentant en France de Benoit Coeuré, n’a pas protesté contre cette atteinte caractérisée au vivre-ensemble lors de la crise chypriote, surement parce qu’il sait qu’on ne se rebelle pas impunément contre des gens vraiment puissants (si la BCE punissait les taux français et les faisait revenir aux niveaux de 1992 lors de la crise du SME, que deviendrait notre bulle immobilière ? et comment pourrions nous payer nos fonctionnaires ?).

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