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©Francois Mori / POOL / AFP

Bon équilibre

Pourquoi la fétichisation en cours de la souveraineté nationale produira des effets aussi désastreux que de l’avoir ignorée pendant des années

Avec la crise du Covid-19, la question de la souveraineté est devenue extrêmement sensible et actuelle. Quels sont les écueils à éviter afin de pouvoir espérer conserver le statut de puissance mondiale et européenne ?

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud est professeur de sciences politiques à l’Institut d’études politiques de Grenoble depuis 1999. Il est spécialiste à la fois de la vie politique italienne, et de la vie politique européenne, en particulier sous l’angle des partis.

Voir la bio »Pierre  Bentata

Pierre Bentata

Pierre Bentata, Fondateur de Rinzen, cabinet de conseil en économie, il enseigne également à l'ESC Troyes et intervient régulièrement dans la presse économique.

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Atlantico.fr : La question de la souveraineté est devenue extrêmement sensible et actuelle avec la crise sanitaire que nous traversons. Malgré les fantasmes qu'elle peut occasionner, quels sont les écueils dans lesquels nous ne devons pas tomber pour conserver le statut de puissance mondiale et européenne ?

Christophe Bouillaud : Le premier écueil serait de laisser croire à la population française qu’un pays, quel qu’il soit d’ailleurs, peut vivre sans relations avec le reste du monde. L’autarcie au sens strict n’existe pour personne, et elle n’a sans doute jamais existé que dans le mythe de Robinson Crusoé. Il faut donc bien se dire que la France continuera à commercer avec le reste du monde, et que, lorsqu’on commerce avec le reste du monde, on y trouve toujours son avantage, même si bien sûr les économistes ont montré depuis deux siècles que tous le groupes d’une société ne profitent pas de la même manière de ces échanges internationaux. 

Le second écueil serait de vouloir exister dans le commerce mondial sans assumer le fait que nos coûts salariaux seront nécessairement plus élevés que ceux de la Bulgarie, du Maroc ou du Bengladesh, pour donner trois exemples de pays à bas coût : l’un dans l’Union européenne,  l’autre dans la périphérie immédiate de l’Union européenne et le dernier dans le reste du monde. Les solutions sont déjà bien en vue : recherche de la qualité et de l’innovation, robotisation, et choix de secteurs porteurs. Les diverses politiques de ré-industrialisation de la France sont d’ailleurs pensées depuis au moins une décennie dans ce sens, mais elles ne sont pas complètement portées par nos élites économiques, sans doute trop prêtes à se livrer aux joies de la finance. 

Le troisième écueil a été de laisser faire les élites dirigeantes de nos grandes entreprises sans leur imposer la contrainte de préserver l’emploi en France. L’une des grandes forces de l’Allemagne n’est autre en effet que la présence des représentants de salariés dans les cercles dirigeants qui oblige les firmes allemandes à penser aussi à l’avenir de leurs salariés, et pas seulement à celui de la firme et de ses actionnaires. 

En somme, la crise sanitaire actuelle nous rappelle que le cœur de la puissance d’un pays n’est autre que son industrie, ses savoir-faire techniques plus généralement. Nous ne resterons pas une puissance importante à l’échelle européenne et mondiale sans rester une puissance « industrieuse », ce qui ne suppose aussi de ne pas se tromper d’époque et de besoins. Pour donner un exemple, la renaissance d’une industrie du cycle, autour du vélo électrique haut de gamme, est peut-être plus stratégique actuellement pour la France que l’innovation  en matière automobile. 

Pierre Bentata : Je dirai tout d’abord que c’est pour arriver à « maintenir » sa position plus qu’à rester une puissance mondiale, car je ne suis pas sûr que nous en soyons une aujourd’hui. L’écueil principal est de sombrer dans l’idée que souveraineté économique nécessite d’être capable de produire tout ce que nous ne savons pas produire actuellement sur le territoire, et d’être capable de le rapatrier. En adoptant ce mode de pensée, nous tombons dans un piège qui a commencé à se mettre en place en Chine et aux États-Unis, celui du protectionnisme. Cela ne marche pas pour une raison simple. Il faut comprendre comment fonctionne un marché économique libre et globalisé. Si nous avons perdu certaines industries que l’on considère comme stratégiques ou essentielles, c’est en raison du choix de consommation des Français. En les laissant libre, ils préfèrent consommer le même produit, mais venu de l’étranger : soit il a une meilleure qualité, soit il est moins cher. La seule façon de lutter contre cela et de retrouver une souveraineté est de soit augmenter les prix qui viennent d’ailleurs, soit être capable de subventionner les produits qui n’étaient pas rentables ici. Dans les deux cas, cela veut dire faire payer les Français pour sauvegarder une industrie dont ils ne voulaient pas.

C’est pour cette raison qu’il est essentiel de vraiment prendre le problème en se demandant quels sont les secteurs stratégiques et surtout pourquoi ont-ils failli ? Si c’est une faillite liée à une préférence de nos consommateurs, il ne faut surtout pas tomber dans le piège de les punir pour avoir simplement révélé ce qu’ils préféraient. 

A l'inverse, certains domaines comme la sécurité (intérieure et extérieure) ou l'alimentation doivent-ils absolument rester sous le contrôle de l'État ? Comme définir ces domaines dit régaliens ? 

Christophe Bouillaud : Il faut distinguer ici les domaines. Pour ce qui est de la mise en œuvre de la sécurité (intérieure ou extérieure), je ne crois pas qu’il y ait beaucoup de partisans en France des polices privées pour se passer de policiers nationaux ou municipaux,  ou du mercenariat pour remplacer nos forces armées. La privatisation de ces secteurs, à l’image d’une bonne partie des prisons aux Etats-Unis, ne parait pas souhaitable. Pour ce qui par contre des technologies à l’œuvre dans ces secteurs, la France ne me parait pas si mal placée avec par exemple sa Délégation générale à l’armement et ses industries de défense. Cela doit surtout désormais se concevoir à l’échelle européenne, en particulier si les Etats-Unis continuent sur la voie erratique du « trumpisme » et rendent la garantie de protection américaine du continent européen très incertaine. 

Pour ce qui est de l’alimentation, personne à ma connaissance ne suggère l’étatisation de ce secteur. Par contre, il serait possible de revenir à ce qui a existé dans les années 1950 avec le Marché commun. L’un de ses objectifs avec la Politique agricole commune (PAC) était de nourrir le continent européen. Il faut en effet rappeler que les pays européens, dont la France elle-même, avaient souffert de très graves pénuries alimentaires lors de la Seconde Guerre Mondiale, et que ces pénuries ont persisté dans les premières années d’après-guerre. La situation s’est renversée depuis bien longtemps, puisque l’Union européenne exporte des denrées alimentaires vers le reste du monde depuis des décennies, mais l’on peut imaginer, que, pour des raisons sanitaires et environnementales, pour préserver les sols, la biodiversité, et la santé,  la France et l’Union européenne choisissent d’aller vers une nouvelle forme d’autonomie alimentaire, un produire moins mais mieux. Cela ne suppose pas un contrôle direct de l’Etat, mais, comme par le passé, une définition de règles nouvelles par l’Etat. 

Pour rester dans l’actualité plus directe de ces derniers mois, il me semble que la capacité de l’Union européenne à être autonome en termes de médicaments et de composants des médicaments se trouve désormais à l’ordre du jour.  C’est à la fois une question de disponibilité et de qualité. 

Les domaines qui couvrent le besoins essentiels des populations ne peuvent donc pas être complètement laissés aux forces du marché. Ce ne sont pas des domaines régaliens proprement dits (police, justice, défense), mais ce sont des secteurs dont le dysfonctionnement perturberait énormément la vie des Français. Depuis des décennies, en raison du fait que nous dépendons du pétrole importé pour notre mobilité, notre chauffage, notre énergie, l’Etat impose la constitution de stocks stratégiques. Comme tout le monde le sait désormais, des stocks stratégiques de masques auraient dû être là début mars si tout s’était passé conformément à ce qui avait été prévu pour contrer une pandémie. Il suffit donc de passer en revue tout ce qui nous a servi pendant le confinement pour avoir une idée de ce que l’Etat, garant ultime de notre sécurité, ne doit pas laisser sans surveillance. Il ne s’agit pas le plus souvent de produire lui-même, mais de s’assurer que les choses seront bien là disponibles au cas où.  On peut sans doute laisser sans grand problème toutes les baskets à la mode être produites à l’autre bout du monde, par contre, il vaut peut-être mieux ne pas tomber un jour prochain en rade de toutes ces prothèses électroniques qui ont fait notre quotidien de confinés. 

Pierre Bentata : Pour beaucoup d’économistes, la sécurité est hors marché. C’est un bien ou un produit très particulier qui semble bien fonctionner dans les mains de l’États que cela soit pour les pouvoirs de police ou d’armée. Sur l’alimentaire ou la santé par exemple, c’est un sujet plus technique, car ce sont des produits que le marché est capable de fournir et là encore, il ne faut pas tomber dans le piège de la punition de la population car nous ne sommes pas capables de les produire correctement. Sur la sécurité alimentaire, il faut ajouter le fait que lorsque les marchés sont complètement ouverts, ce ne sont pas les pays les plus développés qui souffrent d’insécurité alimentaire. Ce sont bien souvent ceux qui produisent les produits qui plaisent aux consommateurs des pays riches qui sont les premiers sanctionnés. On peut penser par exemple à l’avocat, qui a fait son grand retour en raison d’une catégorie de consommateurs friande des tartines à l’avocat, ceux qui sont condamnés par cela, ce sont les plus pauvres des pays sud-américains, même chose avec le soja. Qu’est-ce que la sécurité alimentaire donc ? Est-ce la capacité de s’approvisionner ? De fournir ? Ou une nécessité de produire ?

Je ne crois pas du tout sur le plan économique que l’on soit plus en sécurité si on produit de la nourriture sur notre territoire. En revanche, si l’on a des contrats solides, que l’on diversifie suffisamment nos fournisseurs cela me parait une bonne chose. Sur la santé, cela va être la grande question après la crise du Covid-19. Mais cela fait très longtemps que l’on s’aperçoit que nous ne sommes pas capables de produire correctement des médicaments en France. Est-ce une nécessité de les produire ici ? Non, à condition que nous puissions en bénéficier tout le temps. Mais dans certains cas ce qui est mal vécu par la population ce n’est pas de ne pas recevoir le médicament - ce qui est très rare - mais de le recevoir après les beaucoup d’autres. Dans ce cas, on peut considérer que oui, il peut-être bon de rapatrier cette production sur notre sol. Mais là, il faut se demander pourquoi nous ne sommes pas capables de produire aujourd’hui ? Dans le milieu, de la santé, et c’est ce que pensent tous les économistes du domaine, la réponse est simple. La bureaucratie et les réglementations en France sur le médicament et la santé sont vraiment très lourdes. Les délais de mise sur le marché, de négociations, une incertitude sur les résultats de celles-ci avec les pouvoirs publics…

Tout cela fait que, lorsque vous souhaitez entrer sur un marché, vous ne pensez pas à la France en premier. Et pourtant nous sommes un des pays qui représente la plus grande part du marché mondial ! Mais la bureaucratie et la réglementation sont telles, que vous n’avez pas d’incitation à venir y produire. À cela s’ajoute le fait que nous avons des impôts sur la production tellement important que lorsque vous êtes un producteur, ce n’est pas la France que vous regardez en premier. Donc retrouver de la souveraineté dans le cadre de la santé, cela veut simplement dire redonner une flexibilité et de l’attractivité aux producteurs pour qu’ils viennent ici. Et cela, car nous avons les compétences et la capacité de mettre à niveau nos infrastructures, nous avons un nombre de patients importants…

Il faut donc avoir suffisamment de flexibilité pour être capable en cas de crise, car cela ne sert à rien d’être toujours dans une situation de crise, mais de venir palier les défaillances de nos fournisseurs. Cela veut dire avoir des fournisseurs internationaux qui soient suffisamment diversifiés, avoir des contrats solides avec eux c’est-à-dire être attractif, et c’est là où le bas blesse, et donc donner aussi les moyens à nos entrepreneurs en France de découvrir qu’il y a des choses que l’on considérait être impossible à produire mais que moyennement des réformes administratifs et réglementaires, deviennent réalisables. Le cas des masques en est l’exemple parfait : l’État a failli, mais les entreprises et les citoyens eux-mêmes ont montré que l’on savait produire lorsqu’il le fallait ! 

Comment articuler ces choix au niveau européen et occidental ? Quelles conditions respecter pour ne pas froisser nos voisins et alliés ?

Christophe Bouillaud : Cette articulation est difficile, car, dans le fond, elle revient toujours à se poser la question de ce qui nous serait indispensable pour vivre longtemps en cas de crise ou de guerre. Ce n’est pas pour rien que l’idée d’assurer leur sécurité alimentaire en produisant sur leur propre sol est venue aux Européens après 1945. Il y a fort à parier de même qu’avec cette pandémie, la question des médicaments et de leurs principes actifs ne va plus être laissée à la discrétion des firmes pharmaceutiques elles-mêmes. 

Comme en filigrane se pose toujours dans ces choix de produire ici ou ailleurs des questions de confiance envers autrui, au-delà des pures considérations commerciales de part et d’autre, ou de coûts comparés, cela ne peut être que conflictuel, même si cela n’est pas nécessairement exprimé clairement. 

La carte productive du monde avait évolué depuis les années 1970 vers une sorte de confiance mutuelle universelle. On est bien loin du temps où les Etats-Unis s’efforçaient d’éviter l’exportation de nouvelles technologies vers le bloc soviétique, et où ce même bloc soviétique s’était fait une spécialité de l’espionnage industriel pour acquérir tout de même ce qu’on ne voulait pas lui vendre. Mais il me semble que l’on se trouve en train de revenir à une situation de ce genre. L’affaire Huawei entre les Etats-Unis et la Chine symbolise ce retour à des lignes de fracture plus nettes.  Le rapatriement de certaines activités industrielles japonaises de la Chine vers le Japon s’inscrit dans la même tendance. 

Pierre Bentata : L’équilibre doit désormais se faire en se posant moins la question d’accords commerciaux en temps qu’accords de nation à nation. Nous avons bien vu que ce qui était le plus flexible, c’était la capacité d’entreprise. Nous devions donc d’avantage laisser les entreprises être capables de diversifier, au niveau politique s’apercevoir que oui, nous n’avons pas suffisamment diversifier nos fournisseurs (alors que cela faisait longtemps que l’on savait que la Chine ne pourrait pas tout approvisionner à elle seule)… Cela ne veut pas dire que les États doivent se retirer complètement, mais ils doivent accompagner davantage les entreprises dans leurs capacités à aller négocier avec des partenaires dans pleins de pays différents, mais aussi garder un œil sur le taux de diversification des achats et des contrats. Nous ne devrions pas avoir des accords qui ne dépendent que d’un pays, c’est là le grand risque. Être souverain cela veut dire être capable de récupérer ce que l’on a demandé, de ne pas être soumis à un risque particulier, systémique, et donc être capable de diversifier ses offres et pour cela le meilleur moyen, c’est de diversifier ses partenaires. Nous sommes dans des économies où les entreprises elles-mêmes ne sont pas citoyennes d’un pays, donc il ne faut plus penser en terme d’accords bilatéraux ou multilatéraux avec des pays, mais davantage renforcer notre attractivité vis-à-vis des entreprises elles-mêmes. C’est cela être souverain, bien plus que de tout produire chez nous, car cela ne sera jamais le cas. Nous allons simplement punir notre population.

Pour retrouver l'analyse et le décryptage de Christian Le Bart et Frédéric Buffin sur la décentralisation et la mythologie de l’efficacité de l’État, cliquez ICI

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