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Pourquoi l'ultimatum de l'Iran sur la question de l'accord nucléaire révèle une nouvelle défaite diplomatique des Européens
©ATTA KENARE / AFP

Diplomatie

Pourquoi l'ultimatum de l'Iran sur la question de l'accord nucléaire révèle une nouvelle défaite diplomatique des Européens

Le président iranien était ce 3 juillet à Berne en Suisse et se rend aujourd'hui à Vienne dans le cadre de sa tournée européenne afin de poursuivre les négociations avec les européens sur la sortie ou non de l'accord nucléaire.

Ardavan Amir-Aslani

Ardavan Amir-Aslani

Ardavan Amir-Aslani est avocat et essayiste, spécialiste du Moyen-Orient. Il tient par ailleurs un blog www.amir-aslani.com, et alimente régulièrement son compte Twitter: @a_amir_aslani.

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Atlantico : Alors que le président iranien Hassan Rouhani était ce 3 juillet à Berne avant de se rendre à Vienne ce 4 juillet, afin de poursuivre les négociations avec les européens dans le cadre de la poursuite, ou non, de l'accord nucléaire signé en 2015 et dénoncé par les Etats-Unis. Dans ce cadre, le président iranien indique vouloir mettre fin à l'accord, à moins que les européens ne lui fournissent des garanties en termes d'échanges commerciaux et d'investissement. Comment évaluer la situation iranienne au regard des intérêts européens, notamment du point de vue commercial ? Quelles seraient les conséquences d'une reprise du programme nucléaire ? 

Ardavan Amir-Aslani : Malheureusement, l’Europe n’a pas été à même d’apporter des solutions concrètes à la problématique du retrait américain de l’accord nucléaire. Les intentions de résistances européennes sont restées lettres mortes et se sont cantonnées à de la rhétorique. En fait, des 4 solutions européennes proposées aucune n’est à même d’apporter la protection contre les sanctions américaines espérées par les Iraniens. Rappelons que les propositions européennes sont de quatre ordre (i) le recours aux fameuses lois de blocage de 1996, (ii) la création d’un OFAC européen, (iii) des demandes d’exemption pour les champions industriels européens et (iv) la création d’un fonds d’investissement européen. Ceci est tellement vrai que les entreprises européennes elles-mêmes n’ont pas foi dans la capacité de l’Union Européenne à les protéger. Elles ont toutes abandonné leurs projets d’investissement en Iran, tous secteurs confondus, souvent sans contrepartie. Mon cabinet à Téhéran qui a conseillé la plupart des grands groupes internationaux s’affairent en ce moment à organiser leur sortie. Aucune demande d’intérêt pour le marché iranien ne s’est manifestée depuis le retrait américain le 8 mai dernier. Même les contrats pour lesquels des licences OFAC avaient été octroyées par les Américains comme dans le cas d’Airbus ne verront le jour. Les avions fabriqués pour le marché iranien ont d’ailleurs été revendus à d’autres compagnies aériennes depuis. C’est notamment le cas de Boeing avec la compagnie Emirates. Sans même attendre les solutions hypothétiques que l’Union européenne était à même d’apporter, les grands groupes ont vite fait le choix du marché américain, 50 fois plus important que le marché iranien, avec comme cerise sur le gâteau le risque de se faire sanctionner. Toutes ont à l’esprit l’affaire de la BNP qui s’est vu infligé des sanctions de 9,2 milliards de dollars totalement disproportionnées par rapport à la réalité de l’infraction commise.

Les Iraniens savent par ailleurs que ni les Russes ni les Chinois ne pourront remplacer les entreprises européennes. Les Russes vont d’ailleurs profiter des sanctions américaines. C’est dans ce contexte qu’ils ont organisé une rencontre entre leur ministre de l’énergie et ceux de l‘Arabie Saoudite et des Emirats Arabes-Unis en marge du sommet économique de Saint Pétersbourg au mois de mai dernier avec pour objectif de se répartir les 1,2 millions de barils/jours que les Iraniens ne pourront plus exporter à compter du 4 novembre prochain. Un gain de 3 milliards de dollars par mois pour ces trois pays et un manque à gagner à due concurrence pour l’Iran soit à l’échelle annuelle plus de 40% du  budget iranien. Les Russes n’auront pas intérêt à exciter les Américains en apportant un secours potentiel à l’Iran quelques deux semaines avant la rencontre Trump-Poutine visant à réintégrer ce pays au sein du sommet des pays industrialisés du G7. Il en va de même pour les Chinois, qui sont engagés dans leur propre guerre douanière avec les Etats-Unis qui représentent leur plus gros marché et dont ils sont détenteurs de la part la plus importante en bonds de trésor. L’Iran, en somme, risque de se retrouver bien seul !

Enfin, je ne crois pas aux menaces iraniennes de relance de leur infrastructure nucléaire. Rappelons qu’ils ont déjà démantelé leurs 14.000 centrifugeuses qui sont devenues de ce fait hors d’usage, sans même faire mention de la centrale à eau lourde d’Arak qu’ils ont rempli de ciment et d’uranium enrichi à 20% qu’ils ont transféré en Russie. En fait, quand bien même ils voudraient relancer leur quête du nucléaire et de l’uranium enrichi au-delà des 3,47 degrés autorisés par l’accord nucléaire, ils seraient bien mal en point pour le faire. Ils mesurent également les conséquences d’une telle initiative car ils savent que ce faux pas, espéré par Washington, ouvrirait la voie à des frappes américaines et israéliennes. Il s’agit là de la volonté occulte aussi bien des Israéliens que de leurs alliés arabes du moment, les Saoudiens : réengager les Etats-Unis dans un conflit militaire nouveau au Moyen-Orient de manière à ramener la présence des troupes américaines dans la région en vue de contenir ce qu’ils perçoivent comme l’expansionnisme iranien.

Ne peut-on pas voir une reprise du programme nucléaire comme un moyen supplémentaire pour les Etats-Unis de faire monter la pression politique sur le régime ? 

La Maison Blanche est aujourd’hui dominée par l’aile dure du Likoud et par la diplomatie du portefeuille de l’Arabie Saoudite. Les Saoudiens ne cessent de peindre l’Iran comme la menace absolue alors qu’ils sont eux même à l’origine de la plus grande crise humanitaire au monde avec la guerre inhumaine qu’ils mènent au Yémen avec 8 millions de personnes menacées par la famine et des millions de déplacés touchés par le choléra. Les Etats-Unis ont également oublié que le confit de civilisation qui oppose l’occident à l’Islam n’est pas avec la version chiite de ce dernier mais avec sa variante wahhabite sunnite incarnée par l’Arabie Saoudite qui a d’ailleurs fournis 15 des 19 terroristes de l’attentat du 11 septembre 2001 ainsi que la moitié du contingent de Daech !

Le comportement iranien est certes sujet à critique au Moyen-Orient mais en ce qui concerne l’accord nucléaire, l’Iran a scrupuleusement respecté à la lettre ses engagements, ce qui a été acté dans onze rapports successifs de l’AIEA dont le dernier datait d’à peine un mois avant le retrait américain. Or, les Etats-Unis, à travers leur retrait de l’accord nucléaire veulent un changement de régime en Iran. Le Conseiller à la Sécurité Nationale, John Bolton et le Secrétaire d’Etats Mike Pompeo, sans oublier l‘avocat du Président américain Rudy Giuliani prônent ouvertement un changement de régime à Téhéran. Les Etats-Unis sont seuls à vouloir ouvertement ce changement de régime et pour ce faire ils ont mis à mal l’ordre mondial en piétinant le multilatéralisme que cet accord incarnait. Accord auquel les européens et les autres signataires membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU demeurent attachés même s’ils sont impuissants pour en assurer le respect.

Feu le Roi Abdallah d’Arabie Saoudite disait qu’il fallait couper la tête du serpent en se référant à l’Iran (mais aussi à Israël). Cette thèse est aujourd’hui à l’œuvre à Washington en ce qui concerne l’Iran. Le problème est que ce serpent-là est une hydre puisque l’Iran c’est aussi l’Iraq, la Syrie, le Liban, le Yémen et l’Afghanistan. Ainsi, conscients de la chose, les Etats-Unis envisagent, faute d’un conflit militaire ouvert, d’étrangler l’économie iranienne, d’asphyxier son système financier et au passage balayer l’ordre mondial post deuxième guerre mondiale.

Comment évaluer les différentes positions des capitales européennes ? Le cas iranien est-il un nouvel exemple démontrant les difficultés des dirigeants de l'UE de s'accorder ? S'agit-il également d'une "défaite" vis à vis de Donald Trump à cet égard ?

La défaite est certaine car à part la rhétorique, l’Union européenne n’a pas été à même d’apporter le début de l’ombre d’une solution concrète aux demandes iraniennes. D’ailleurs, les voix de l’Europe ne sont pas uniques puisqu’il existe une réelle dissension entre l’ouest européen et les pays anciennement dits de  l’est. Rappelons que la Pologne, endettée à l’égard de Washington de par son histoire et le soutien que les Etats-Unis lui ont apporté à a fin de la guerre froide ont un tropisme pro-américain qu’ils ont rappelé à Paris et à Berlin en les invitant a davantage de modération envers les Etats-Unis. Il en va de même des pays baltes qui sont dangereusement près, géographiquement parlant, des frontières de la Russie et n’ont guère de confiance dans la capacité de l’union européenne de les protéger en cas d’agression russe.

Le problème de fond est que le dossier iranien n’est pas le dossier qui moralement permettra à l’Europe de s’unir face aux Etats-Unis. Les européens sont en accord avec Washington sur la nécessité de bloquer le programme des missiles balistiques de l’Iran et de restreindre l’ingérence iranienne au Moyen-Orient. Défendre la cause iranienne n’est donc pas exactement pareille que celle qui consiste à défendre le Dalai Lama ! Ainsi alors que Washington par le biais de la transposition de l’extraterritorialité de ses lois bat en retraite la souveraineté des Etats européens, l’Europe manque aussi bien de cause que de moyens pour se défendre. 

C’est la toute la dimension tragique de l’affaire.

 

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