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Pourquoi l'autorisation de la modification génétique d'un embryon humain par la Grande-Bretagne n'est ni une première, ni le pire de ce qu'on pourrait faire (et qu'on fera très bientôt)
©REUTERS/Ho New

Quelle limite ?

Pourquoi l'autorisation de la modification génétique d'un embryon humain par la Grande-Bretagne n'est ni une première, ni le pire de ce qu'on pourrait faire (et qu'on fera très bientôt)

Pour la première fois au Royaume-Uni, des scientifiques ont été autorisés par la HFEA (autorité britannique de la fertilisation humaine) à manipuler le code génétique d'embryons humains à des fins de recherche.

Laurent Alexandre

Laurent Alexandre

Chirurgien de formation, également diplômé de Science Po, d'Hec et de l'Ena, Laurent Alexandre a fondé dans les années 1990 le site d’information Doctissimo. Il le revend en 2008 et développe DNA Vision, entreprise spécialisée dans le séquençage ADN. Auteur de La mort de la mort paru en 2011, Laurent Alexandre est un expert des bouleversements que va connaître l'humanité grâce aux progrès de la biotechnologie. 

Vous pouvez suivre Laurent Alexandre sur son compe Twitter : @dr_l_alexandre

 
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Atlantico : Pour la première fois, des scientifiques ont été autorisés à manipuler le code génétique d'embryons humains à des fins de recherche. Concrètement, en quoi consiste cette modification ?

Laurent Alexandre : C’est la première fois qu’un pays autorise la manipulation génétique d’un embryon. En utilisant des enzymes capables de modifier l’ADN des cellules embryonnaires les chercheurs britanniques vont pouvoir analyser les conséquences de modifications de l’ADN sur l’embryon et sur sa fertilité.

Quel est l'intérêt scientifique avancé pour justifier une telle expérience ? 

Les scientifiques veulent repérer les mutations génétiques qui diminuent la capacité de l’embryon à se développer correctement. A moyen terme, cela permettra de mieux traiter les troubles de la fertilité.

Il s'agit certes de la première autorisation de manipulation d'embryons humains mais n'y a-t-il pas eu différentes étapes préalables ? Comme en Chine au mois de mars dernier ?

Jusqu’à présent, les techniques d’ingénierie du génome n’étaient utilisées que pour modifier certains tissus d’un individu, comme la rétine ou la moelle osseuse, mais ne touchaient pas au génome des descendants. Quatre enzymes peuvent modifier l’ADN de nos chromosomes: les méganucléases, les TALEN, les nucléases à doigt de zinc et les CRISPR­Cas9. Les trois premières sont complexes àmettre en œuvre ; la quatrième est plus facile mais peu spécifique, c’est­à­dire qu’elle modifie l’ADN à des endroits non souhaités en plus de la cible médicale. Le coût de ces enzymes a été divisé par 10.000 en dix ans. En mars 2015, des chercheurs et industriels ont mis en garde contre les tentatives de modifier des cellules embryonnaires, ce qui modifierait l’hérédité humaine. Les signataires s’inquiétaient des risques liés à l’utilisation des CRISPR­Cas9, qu’un étudiant en biologie peut fabriquer en quelques heures. Ce moratoire sur les thérapies géniques embryonnaires, comme beaucoup d’autres avant lui, n’a pas été respecté. Une équipe chinoise a publié, le 18 avril 2015, les premières modifications génétiques sur des embryons humains, destinées à corriger une mutation responsable d’une maladie du sang, la bêta thalassémie. Cette expérience ne pouvait aboutir à des bébés, car les 86 embryons présentaient des anomalies chromosomiques mortel­ les avant même la manipulation. Modifier génétiquement un embryon destiné à naître supposerait un «process» zéro défaut. Ce n’est pas le cas aujourd’hui puisqu’une minorité seulement des embryons manipulés ont vu la mutation ciblée corrigée. 

Cette première manipulation génétique a d’ailleurs été publiée par les scientifiques chinois, juste après la médiatisation d’une pétition internationale opposée à ces expérimentations ! 

Ces techniques ne seront parfaitement opérationnelles sur l’embryon humain que dans dix à quinze ans. Nous avons donc le temps de réfléchir à l’immense pouvoir dont nous allons disposer sur notre identité génétique. Est-­il imaginable d’empêcher les parents de concevoir des «bébés à la carte» à partir de 2030 quand la technologie sera au point ? 

Justement, la Chine avait déjà soulevé des inquiétudes en matière d'éthique l'an dernier.  Où en sommes-nous sur cette pente glissante qui pourrait conduire à un "bébé sur mesure" ? Quelle distance nous sépare de l'eugénisme ?

Le débat sur les modifications génétiques sur l’embryon est d’autant plus décalé que la société est ultra­eugéniste : l’élimination des trisomiques est socialement admise ! En 2015, 97 % des enfants trisomiques dépistés sont avortés, ce qui est jugé – à tort ou à raison – parfaitement moral. Le bébé à la carte risque d’être une forte revendication des parents. Mais la demande de bébés à la carte varie beaucoup d’un pays à l’autre.

Au-delà des opinions d’experts, la position de la société civile sur l’utilisation de ces technologies chez l’homme sera cruciale. Faudra­t­il se limiter à corriger des anomalies génétiques responsables de maladies ou, comme le souhaitent les transhumanistes, augmenter les capacités, notamment cérébrales, de la population? Une enquête internationale menée par l’agence de communication BETC révèle des différences considérables entre pays à propos de l’acceptation de l’« eugénisme intellectuel » ce qui est le dernier grand tabou bioéthique.

Les Français sont ultra­bioconservateurs: seulement 13 % jugent positive l’augmentation du quotient intellectuel (QI) des enfants en agissant sur les embryons. Alors que respectivement 38 % et 39 % des Indiens et des Chinois y sont favorables. Chez les jeunes Chinois branchés, ce pourcentage atteint même 50 %. Les Chinois sont de fait les plus permissifs en ce qui concerne ces technologies et n’auraient aucun complexe à augmenter le QI de leurs enfants par des méthodes biotechnologiques. 

Le Royaume-Uni, qui évolue très vite en la matière, est aussi le premier pays à avoir autorisé la conception de bébés à partir de trois ADN différents, l'an dernier. Qu'en est-il de la recherche sur les embryons en France et du cadre législatif qui l'entoure ? Sommes-nous plus rigides que nos voisins européens ?

La France n’aurait pas autorisé une telle expérimentation puisqu’elle a signé la convention d’Oviedo qui interdit la manipulation génétique des embryons humains. A mon avis, la France reviendra sur cette signature et autorisera bientôt de telles manipulations dans l’intérêt des malades et de la recherche scientifique.

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