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Pourquoi comprendre que l’islam n’est pas biblique peut libérer le dialogue avec le christianisme
©Luke MacGregor / Reuters-Dans une mosquée de Londres

Bonnes feuilles

Pourquoi comprendre que l’islam n’est pas biblique peut libérer le dialogue avec le christianisme

Pour remédier à cette carence qui nous empêche d'avancer, François Jourdan analyse ici les postulats essentiels de l'islam et du christianisme dans leur cohérence propre. Cette mise à plat a le mérite d'ouvrir la porte à la compréhension mutuelle et donc au dialogue. Extrait de "Islam et Christianisme, comprendre les différences de fond", publié aux éditions du Toucan (2/2).

François Jourdan

François Jourdan

Le père François Jourdan est prêtre eudiste, islamologue, docteur en théologie, en histoire des religions et en anthropologie religieuse. Il a enseigné la mystique islamique à l'Institut Pontifical d'Études Arabes et islamiques de Rome (1994-1998), et l'islamologie pendant 15 ans à l'Institut Catholique de Paris, et 10 ans à l'École Cathédrale. Il fut délégué du diocèse de Paris pour les relations avec l'islam (1998-2008).

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C’est libérateur pour le dialogue. Il faut bien nous résoudre à le dire ouvertement : l’islam n’est pas biblique. Il semble pourtant avoir besoin d’être biblique : par ses emprunts témoignant de ses origines multiples, mais qui brouillent les pistes, juive, chrétienne, judéo-chrétienne, manichéenne, païenne. Les différentes hypothèses de l’islamologie le montrent amplement. Il offre alors l’aspect d’un syncrétisme largement récupérateur, rassemblé tantôt sur un prétendu tronc commun biblique (ce qui oblige à masquer ou à torturer les doctrines respectives), tantôt sur un prétendu tronc commun avec des prophètes arabes inconnus de la Bible et de l’histoire qui permettent de dire dans un grand élan trop facile : « Mais nous reconnaissons tous les prophètes de l’humanité ». Si l’islam n’est pas biblique alors, contrairement à ce que l’on colporte souvent, il n’est pas dans la continuité biblique mais sur un autre chemin qui lui est propre et que nous respectons. Il n’est pas issu de la Bible à son origine : « ni juif, ni chrétien » (3, 67), ni judéo-chrétien. Il y a donc grave méprise. Dans les apparences de ses emprunts, l’islam est trompeur : il a un certain habit extérieur plus ou moins biblique, mais ce sont d’apparentes ressemblances, car doctrinalement il ne l’est pas. Peut-être les biblistes auraient-ils des choses à dire, s’ils étaient interpellés par l’islam ? Nous sommes gênés et retardés parce que ni les théologiens ni les biblistes ne sont islamologues, et que les islamologues ne sont ni théologiens ni biblistes mais, en particulier de nos jours, surtout sociologues. Et aussi parce que le Coran est opaque et que l’islam joue alors sur tous les tableaux. La confusion repousse les chercheurs.

Or, il nous faut maintenant choisir entre les auteurs, comme nous l’avions déjà suggéré sur l’abrahamisme dans notre premier chapitre, auteurs qui, lus séparément, se répondent et se contredisent sans qu’on ait osé s’en apercevoir vraiment – ou en parler ouvertement.

>>>>>>>>>>> A lire également : Islam et christianisme : pourquoi il n’y a de dialogue fécond entre religions que si l’on a le courage d’être “clair et vrai”

— Tantôt on nous dit, comme le sociologue de l’islam Bruno Étienne : « Un tronc commun […]. Les fondements des trois monothéismes sont identiques en bien des points 1. » Malek Chebel, à propos du message du Christ en regard du Coran, écrit : « Son message est pratiquement repris intégralement 2. » Pour Abdelmajid Charfi, « le Coran s’inscrit fortement et avec beaucoup d’insistance dans la continuité de la révélation biblique 3 ». Le grand exégète catholique du premier Testament Henri Cazelles parle de « la révélation biblique rappelée par le Coran 4 ». Un autre éminent exégète catholique comme le père Pierre Grelot s’avance lui aussi : « Muhammad n’a-t‑il pas parlé à la manière des prophètes de la Bible 1 ? » Selon l’islamologue dominicain Emilio Platti, « le Coran a un caractère profondément biblique […]. Les deux Écritures sont profondément ancrées dans une même conception biblique de Dieu et de l’être humain 2 ». Le pape Jean-Paul II lui-même s’est avancé devant les musulmans : « Votre Dieu et le nôtre est un et le même, et nous sommes frères et soeurs dans la foi d’Abraham 3. » Quelle foi, et de quel Abraham-Ibrâhîm puisque nous n’avons pas le même monothéisme ?

— Tantôt on nous dit avec l’historienne juive Mireille- Hadas Lebel : « À défaut de tronc commun […]. Mahomet n’est pas un prophète à la manière d’Isaïe ou de Jérémie, pas même de Moïse 4. » Mgr Georges Khodr, évêque grec orthodoxe du Mont Liban, renchérit : « Il n’existe pas d’Abraham “objectif” dans lequel trois monothéismes pourraient trouver un lieu de communion 5. » Le grand islamologue dominicain Guy Monnot élargit l’analyse : « La pensée coranique et musulmane n’est pas de caractère biblique. Le Coran n’est pas le cousin de la Bible. La sève biblique ne circule pas dans l’islam 6. » Le théologien jésuite François Varillon disait : « Il n’est même pas possible d’identifier le Dieu créateur de Mahomet et le Dieu de Jésus-Christ. […] Le Dieu de l’islam n’est pas le Dieu du christianisme. […] Le christianisme n’est pas une religion du Livre, l’islam l’est. […] Le Coran n’est pas la suite de la Bible 1. » Même le théologien dominicain Claude Geffré à propos d’une déshistoricisation de l’histoire sainte en islam peut reconnaître : « Il n’est pas tout à fait juste de parler de l’islam comme d’une religion biblique : […] plutôt une religion ontologique fondée sur l’alliance transhistorique qui coïncide avec la création du premier Adam 2 », ce qui va dans le sens de l’adamisme dont nous avons parlé. Le pape Jean-Paul II, à nouveau mais bien différemment, sur l’islam, dit : « La théologie mais encore l’anthropologie sont très éloignées de celles du christianisme 3. »

Non seulement les islamologues et les exégètes se contredisent entre eux, mais un même auteur peut ici se contredire comme le pape lui-même, ou évoluer comme le père Geffré, car c’est encore nouveau pour tout le monde et les meilleurs s’y laissent prendre. Que peut penser le non-spécialiste troublé dans sa foi devant pareille cacophonie et incohérence des spécialistes ? C’est intenable. Nous pouvons en appeler à la responsabilité pastorale. Notre héritage théologique serait-il incapable de nous éclairer ? C’est très significatif du tâtonnement fondamental dans lequel nous sommes encore sur ces sujets concernant l’islam. La confusion signe un grave retard théologique d’analyse et de compréhension de l’islam et des musulmans, et de nous-mêmes. Une empathie facile s’affiche au détriment du sérieux de la rencontre. Peut-être est-ce le signe d’une complaisance tactique devant un islam qui n’est pas prêt. Et ainsi, nous ne sommes pas prêts non plus. Le grand souffle du concile Vatican II, après un temps de découverte compréhensible devant les ouvertures qu’il permettait, ne devait pas empêcher d’avancer sur un plan profond de compréhension.

Ce retard dans lequel nous sommes délibérément installés, notamment depuis 1980 environ, est sans doute causé par la longue période d’opposition géopolitique, commencée depuis le début de l’islam qui fut conquérant avant d’être colonisé. Après les récentes indépendances, pour éviter de retomber dans les querelles effectivement stériles du passé, on s’est rassuré à bon compte, même dans un esprit généreux. Il est dû aussi à l’opacité du Coran lui-même. Cela montre une réelle bonne volonté chrétienne pour l’islam jusqu’à se tromper. Mais maintenant il est temps d’être vrai avec les musulmans et aussi avec les chrétiens eux-mêmes. L’amour du prochain ne peut pas s’accommoder d’erreurs doctrinales majeures, y compris par une complaisance qui masque sans doute une peur mutuelle inavouée et qu’il faut arriver à dépasser ensemble. Non seulement cela n’empêche pas le dialogue mais au contraire cela le permet ! Car le dialogue est reconnaissance d’une altérité consistante et d’un partenariat, dans une volonté de trouver et de bâtir ensemble les chemins de la paix et de la vie.

Extrait de "Islam et Christianisme, comprendre les différences de fond", publié aux éditions du Toucan, 2015. Pour acheter ce livre, cliquez ici.

 

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