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Le Front National n'est pas en recul
Le Front National n'est pas en recul
©Reuters

Bien vissé

Pourquoi c’est vraiment mal comprendre les sondages que d’imaginer que le FN est en train de dévisser

Selon un sondage Ipsos pour Le Monde, 69 % des personnes interrogées désapprouvent l’attitude de Marine Le Pen durant les attentats. Mais ces chiffres ne témoignent pas d'un dévissage du Front national qui cherche aujourd'hui à consolider un grand nombre de sympathisants.

Jérôme Fourquet

Jérôme Fourquet

Jérôme Fourquet est directeur du Département opinion publique à l’Ifop.

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Atlantico : Selon un récent sondage Ipsos, un tiers des sympathisants du FN désapprouvent l’attitude de Marine Le Pen pendant les évènements de Charlie Hebdo et suite à la marche du 11 novembre (24 % la "désapprouvent plutôt", 9 % la "désapprouvent tout à fait »). On apprend que cette proportion monte à 69% sur l’échantillon global des sondés. D'aucuns évoquent une "désapprobation" de Marine Le Pen, quelle lecture apportez-vous à ce sondage ?

Jérôme Fourquet : Certes, nous voyons bien une baisse de la popularité de Marine Le Pen. Mais l’interprétation que l’on peut en faire peut varier fortement. Au lendemain du week-end du 11 janvier et des attentats, deux scénarios étaient envisagés : un d’ordre mécanique qui ressurgit souvent lorsque l’attention est porté sur la communauté musulmane consistant à dire que les évènements allaient remuer les vieux démons, et faire le jeu du Front national. Certains évoquaient un boulevard devant Marine Le Pen, attendant le moment où elle allait attiser l’inquiétude et la méfiance vis-à-vis de l’islam et de l’immigration. L’autre lecture des événements et de leur traitement politique consistait à mettre en exergue la cornérisation de Marine Le Pen dans une ambiance de communion nationale, où chacun se levait pour défendre la liberté d’expression, Charlie Hebdo, etc. Marine Le Pen a bien entendu été male à l’aise à cet égard. Et à cette difficulté se sont ajoutés les propos de Jean-Marie Le Pen et d’Aymeric Chauprade qui la mettaient dans une posture délicate.

La vérité se trouve sans doute entre cette désapprobation et un nouveau processus de capitalisation de son électorat.

On ne voit pas aujourd’hui à l’Ifop ni d’érosion ni de flambée du Front national ou de Marine Le Pen, que l’on prenne en compte des enquêtes de proximité partisane ou d’autres. Sur l’image de Marine Le Pen, le baromètre pour Paris Match publié le 29 janvier montre que sa cote de popularité est passée de 36 à 32 comparativement à décembre. Un repli certes, mais pas non plus un dévissage.

Le sondage Ipsos montre qu’une large majorité des Français n’étaient pas d’accord avec sa manière de gérer les évènements, mais le sondage que nous avions réalisé au moment des manifestations montrait que les Français ne trouvaient pas non plus normal qu’elle n’ait pas été invitée.

Je crois que l’on peut faire une analogie avec la bourse : lorsqu’on s’attend à une augmentation dans les sondages et qu’elle ne vient pas, on pense qu’elle contre-perce.

Pour autant, le traitement des évènements de Charlie Hebdo par Marine Le Pen a-t-il eu des conséquences sur l’électorat en place ?

Oui. Tous ces éléments me font dire qu’au lieu et place de l’interprétation que l’on a souvent faite de ce sondage, l’électorat de Marine Le Pen est plutôt dans une phase de stabilité. Elle n’a perdu qu’à la marge, et elle n’a pas gagné. Les attentats n’ont donc ni rompu ni amplifié la dynamique d’ascension du FN. En revanche, ils ont pu participer à consolider l’électorat qui a rejoint le Front national ces deux dernières années et leur sentiment d’appartenance à une ligne clivante.

Le Front national a acquis une audience de manière spectaculaire depuis la présidentielle : 18% pour les présidentielles, 25% aux européennes (même s’il y a eu un fort taux d’abstention), sénatoriales, municipales, et européennes.

Dans le même ordre d’idée, on a craint à la suite des attentats une vraie vague d’islamophobie. Effectivement, on note une forte progression dans ce domaine – des menaces répréhensibles jusqu’aux agressions physiques ou de lieux de culte -, mais dans le sondage que nous avions fait pour Atlantico sur le rapport à l’islam comme celui d’Ipsos, on voit que les réponses bienveillantes à l’égard de l’islam ont au contraire progressé. Nous ne sommes pas dans un défoulement d’islamophobie. Parmi ceux qui étaient hostiles, ceux qui l’étaient le restent et se radicalisent, au point de passer à l’acte.

Si Marine Le Pen n'a pas dévissé dans les sondages, elle n'a pas pour autant gagné en popularité. Marine Le Pen aurait-elle atteint un seuil maximal auprès de la population française, dans ses propositions politiques actuelles ?

Comme pour Nicolas Sarkozy, ce type de séquence est toujours plus difficile à gérer pour les partis d’opposition, puisque l’essentiel de l’attention est focalisé sur l’exécutif et le gouvernement.

Il existe sans doute un plafond de verre, mais il faut aussi garder les proportions en tête. Dans une société comme la nôtre, où l’électorat est incroyablement fragmenté, c’est compliqué seul de faire davantage. Et le FN n’est pas un parti consensuel, faire 30% est déjà un tour de force. Quel parti a pu flirter avec la barre des 30% au cours de la Vème République ? Le dernier est Nicolas Sarkozy en 2007 avec 31%. Auparavant, le Parti communiste, dans ses meilleures années était entre 25% et 30%. Il n’y a que De Gaulle qui ait pu aller bien au-delà, aux alentours de 45%. Être durablement et structurellement au-delà de 25% quand on est un parti comme le FN dans une société comme la nôtre constitue une vraie prouesse. La question de savoir si le FN peut encore monter est décontextualisée. Rappelons-nous du choc suscité par le score de 25% aux européennes ! 4 points devant l’UMP.

Un bon tiers des Français ont une bonne opinion de Marine Le Pe,. L’objectif des cadres du parti était donc de faire se concrétiser ces potentiels sympathisants. On voit bien qu’aujourd’hui, dans les sondages que l'on est toujours à un étiage entre 30% et 40% de Français qui sont plus ou moins proches de cette idéologie.

Tout l’enjeu aujourd’hui pour Marine Le Pen est d’organiser, de structurer la formation politique qu’elle a fait prospérer. Au plan local, Le Front national fait flèche de tout bois pour recruter de nouveaux cadres. Nous reverrons certainement de nouveaux dérapages sur Facebook, des déclarations qui tombent sous le coup de la loi. Faire 25% aux élections européennes est une performance, mais devenir le premier parti de France, en est une autre : il faut un maillage de militants et de cadres, et cela est compliqué pour un parti à l’essor aussi rapide que le FN.

Quelle sont alors les difficultés que rencontre Marine Le Pen ? Doit-elle davantage fidéliser, ou tenter encore d’acquérir de nouveaux adhérents ?

Les deux stratégies ne sont pas entièrement exclusives. Mais on peut penser que, partant d’un score de 18% aux dernières présidentielles, à 30% selon certains sondages, Marine Le Pen ait bien envie de consolider tout cela.

En termes de calendrier, il faudra réussir l’élection législative partiel du Doubs, puis les départementales. C’est surtout cela l’enjeu de Marine Le Pen : montrer que les élections européennes de 2014 n’ont pas été uniquement un vote protestataire, qu’elle jouit aussi d’un ancrage territoriale enraciné et peut présenter des candidats partout. En deux mots, concrétiser la dynamique dont elle récolte les fruits depuis deux ans.

Propos recueillis par Alexis Franco

 

 

 

 

 

 

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