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Pour un réarmement culturel de la France

Pour répondre à la crise identitaire, notre politique culturelle et éducative devrait être envisagée comme l’un des principaux antidotes.

Florent Stora

Florent Stora

Florent Stora, ancien élève de l’Ena, docteur d’Etat en science politique, a exercé des fonctions dans les domaines de la diplomatie culturelle et éducative. Il a été notamment conseiller à la représentation permanente de la France sur les sujets culture et éducation entre 2006 et 2010, notamment pendant la présidence française de l’UE en 2008, et conseiller diplomatique du ministre de la culture sous la présidence de Nicolas Sarkozy entre 2010 et 2012. 

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Il est un fait indéniable que nous vivons une campagne présidentielle inédite où les affaires judiciaires parasitent les débats quand elles ne paralysent pas tout simplement la réflexion politique sur les grands enjeux auxquels doit la France doit faire face. Et pourtant, l'échéance de l'élection présidentielle de 2017 s'avère cruciale pour notre pays en proie au doute et à l'inquiétude. Elle devrait être l’occasion de soumettre enfin au peuple français l'idée d'une refondation complète de notre pacte politique qui, si elle ne se fait pas dans un avenir proche, risque de ne plus être possible à moyen terme. Il faut le clamer haut et fort, l’enjeu majeur est de réarmer culturellement la France. Si la France connaît des difficultés économiques structurelles évidentes, avec un chômage élevé et une croissance faible, elle connaît également une crise identitaire, culturelle, que l'on ne saurait nier plus longtemps: part croissante de la population qui n'a dhère pas ou plus aux principes et aux valeurs de la République, contestation de plus en plus explicite du principe de la laïcité, développement d’un vote de défiance à l'égard des partis de gouvernement traditionnels, enfin, une marchandisation du monde et le développement d'un utilitarisme débridé qui colonise notre monde vécu. 

Pour répondre à cette crise identitaire, notre politique culturelle et éducative devrait être envisagée comme l’un des principaux antidotes. Elle devrait viser à redynamiser un processus de civilisation jadis analysé par Norbert Elias dans "La dynamique de l'occident" et à réinsuffler l'esprit de l’humanisme, condition d'une démocratie stable, cohérente et forte. Il s'agit de civiliser notre monde, c'est à dire de le rendre plus habitable, plus vivable et convivial, policé et respectueux de chacun. Il s'agit de le délivrer de toutes les tutelles religieuses, idéologiques, économiques, de toutes les pulsions d'emprise, des préjugés et des slogans. Il s'agit en définitive de favoriser l'émergence de citoyens libres, armés culturellement, qui puissent ainsi faire preuve de discernement, d’esprit critique, d’ouverture d’esprit et concourir ensembles à l'édification puis à la préservation d'un monde commun. La culture est ce qui se distingue de la natur e, ce qui relève de l'activité humaine, de la création ou de la production, et d'un acquis, par opposition à ce qui est inné. L'étymologie du mot vient illustrer ce point : la culture vient du latin "colere" qui signifie "cultiver, habiter ou honorer, prendre soin de". Le terme latin "cultura" définit l'action de cultiver la terre au sens premier puis celle de cultiver l'esprit ou l'âme. L’éducation vise quant à elle, à instruire, à transmettre un héritage, à former des futurs hommes et femmes libres et autonomes. Elle s’attache à les sortir de leur condition d’enfants (l’infans en latin est celui qui ne parle pas, qui n’a pas les mots), pour devenir des sujets majeurs et des futurs citoyens. Etymologiquement, le terme d’éducation vient de «ex ducere» qui signifie « conduire hors de ». La culture et l’éducation supposent donc un entretien, un travail continu de soin de l'âme et de l'esprit, comme invite à le faire Berkeley, pour qui « l'homme doit "sarcler son esprit" et en "arracher toutes les notions et tous les préjugés qu’on a pu y planter avant de parvenir au libre et entier usage de sa raison ». 
 
Notre démocratie est une république qui repose sur la capacité des individus qui la composent à être des citoyens, sujets de droits et autonomes, donc éduqués et cultivés. Elle se fonde sur une culture politique, fruit d'une lente maturation basée sur l'acceptation de l'incertitude, l'aptitude à débattre, à délibérer et à transiger sans cesse pour faire aboutir des décisions aléatoires. Elle s’appuie enfin sur sa faculté à préserver ce qui constitue son identité, sa mémoire, son histoire, son patrimoine, ses oeuvres, et à se réinventer sans cesse par le soutien à la création sous toutes ses formes. Les politiques éducatives et culturelles sont donc historiquement consubstantielles de la formation de la nation française puis ensuite de l’institution de notre République. C'est principalement à partir de François 1er à l'époque de la Renaissance, que se développe une véritable politique culturelle, avec l’ordonnance de Villers-Cotterêts qui re nd obligatoire en 1539, l'usage de la langue française dans les actes officiels. La révolution française accordera une grande importance à la culture, à travers l’instruction et les arts. L’idéal démocratique passe par la diffusion du savoir: premiers muséums publics des beaux-arts, ouverture des grandes écoles: l’École nationale supérieure des beaux-arts, le Conservatoire national des arts et métiers, le Conservatoire de musique; création de la propriété intellectuelle voulue par Beaumarchais, par le décret Lakanal en 1793; apparition de la notion de patrimoine national, héritage des siècles, témoin de l’histoire nationale, où l'ambition sera dorénavant celle de sauvegarder au nom de la société un bien qui devient collectif par son histoire. La Troisième et la quatrième République vont favoriser la conservation du patrimoine et sa diffusion au grand public, stimuler un accès plus large à la culture à travers notamment l'éducation artistique et l'éducation populaire. Avec les lois de Jules Ferry pour l’enseignement public obligatoire, gratuit et laïque de 1885, puis la loi sur la laïcité de 1905, le savoir et la culture redeviennent un enjeu politique, démocratique et républicain.
 
Avec la Ve république naît un véritable ministère de la culture, dirigé par André Malraux. Le décret du 24 juillet 1959 créant le ministère, lui donne la « mission de rendre accessibles les œuvres capitales de l’humanité, et d’abord de la France, au plus grand nombre possible de Français ». La démocratisation culturelle passera par l'intervention de l'Etat, mécène, initiateur et régulateur, mais la Vème République poursuivra la déconcentration et la décentralisation en donnant des compétences en matière de culture aux collectivités locales comme le confirmera la Loi NOTRe de 2015. Le périmètre de la culture va considérablement s’élargir et inclure le patrimoine naturel, l’architecture, la culture sci entifique et technique, la BD, la mode, le design, la gastronomie ou encore les jeux vidéo. Nos politiques culturelles feront preuve de volontarisme et d'interventionnisme en cherchant tout à la fois à conserver, avec des dispositifs de protection, de conservation et de réhabilitation du patrimoine, à éduquer, avec les politiques d’éducation artistique et culturelle, les musées, les maisons de la culture, la politique de démocratisation culturelle, et à soutenir la création. Elles s’efforceront de préserver dans les relations internationales la spécificité du secteur culturel. En témoignent l’adoption de la convention sur la protection et la promotion de la diversité culturelle de 2005 dans le cadre de l'Unesco, ainsi qu’une politique culturelle européenne ambitieuse avec l’adoption du programme Media de soutien au cinéma européen, la création de la bibliothèque Europeana, la négociation sur la directive Services et média audiovisuels
 
Et pourtant, un constat s’impose : en dépit d’initiatives et d’investissements soutenus, ces politiques n’ont pu empêcher le délitement de notre société, l’aggravation des inégalités en matière d’éducation et de culture, la montée de l’ignorance, le développement de l’inculture, l’oubli de notre héritage républicain. Le champ de la culture n'a cessé de s'élargir pour englober un champ très vaste, mettant fin à la hiérarchie entre arts nobles et arts populaires, entre art majeur et art mineur. L’élargissement du périmètre du champ d’action portait en germe le risque d'un nivellement par le bas des objectifs de démocratisation culturelle et d'une dérive vers le relativisme culturel. Des auteurs comme Alain Finkielkraut, dans "la défaite de la pensée" ou Alan Bloom dans "l'âme désarmée" ont dénoncé en leur temps cette tendance à considérer que tout est culture et mérite attention et soutien, et qu'en somme "une paire de botte vaut Shakespeare". Il est vrai que cette tendance s'accentue aujourd'hui à travers la notion de bien culturel qui inclue la dimension de l'oeuvre et celle de produit et qu'elle vient assouplir la frontière entre la création et l'industrie, entre la culture et le marché. D'autres critiques ont été portées sur la dérive d’une politique culturelle trop orientée vers la consommation de produits culturels ou le développement d’une société du divertissement et du loisir, comme Philippe Murray, dans "Après l'histoire" qui jugeait très sévèrement l’orientation d'une politique culturelle vers l'évènementiel et le festif, consacrant l'avènement d'un individu post moderne, inconsistant, frivole et désorienté, "l'homo festivus". 
 
C’est pourquoi nos politiques culturelles et éducatives doivent alors être profondément repensées pour redevenir les instruments d’un réarmement culturel de la France. Elles devront avoir le souci de nourrir et diffuser une culture qui puisse être partagée par l'ensemble de la population. Elles peuvent et doivent être les garants de l'unité et de la concorde nationale. Les citoyens qui composent le corps politique doivent maîtriser les valeurs de la république, les legs du passé, l’héritage gréco-romain, la source judéo-chrétienne, la Renaissance, l’esprit et la philosophie des Lumières, l'univers mental et symbolique qui structure notre république. Pouvoir apprécier un opéra ou connaître une pièce de Marivaux ne suffit pas à faire d'un individu un homme de culture et mieux un citoyen. L'individu tout au long de sa vie doit voir se développer un sens critique, basé sur un solide socle de connaissances culturelles pour être à même d'apporter sa cont ribution aux débats démocratiques. C'est pourquoi la dimension culturelle doit être renforcée dans le socle de compétences et de connaissances que doit maîtriser l'élève à la fin du collège. La plupart des individus ne font que très peu de culture générale au cours de leur vie et se spécialiseront très vite ensuite à l'université. Il serait également souhaitable de réintroduire dans l'enseignement supérieur et dans tous les secteurs des cours d'humanités, de philosophie, ou d'éducation artistique obligatoires, dans les facultés de droit, d’économie et de gestion, dans les écoles de commerce, d'ingénieurs, ou de médecine. En outre, des enseignements dans les humanités devraient être dispensés selon une logique d'éducation et de formation tout au long de la vie, de sorte qu'il soit possible de retourner à l'université pour mettre à jour ou rafraîchir ses connaissances et sa culture générale. 
 
La laïcité devrait être une valeur sans cesse rappelée et défendue par l'ensemble des ministères et notamment par les ministères de l’éducation et de la culture. La laïcité suppose bien sûr le respect des croyances mais aussi le respect du fait de ne pas croire ou de ne plus croire, et l'acceptation de la critique des religions. L'horrible attentat contre "Charlie hebdo" a réintroduit subrepticement le délit de blasphème en France par la terreur qu'il répand et la peur qu'il suscite. La férocité des débats qui accusent à tout bout de champ des intervenants d'islamophobie empêche les discussions sereines et la critique des religions (Pascal Bruckner : un racisme imaginaire : islamophobie et culpabilité). Des mesures fortes doivent être pensées pour la défense de la laïcité: législation sur l'interdiction des signes religieux ostentatoires à l’université avec l’élargissement de la loi sur l'interdiction des signes religieux ostentatoires en milieu scolaire votée en 2004 aux universités, et l’interdiction de ces mêmes signes religieux ostentatoires pour les mères qui accompagnent les enfants dans le temps extrascolaires, car elles sont soumises à une obligation de neutralité dans l'exercice de leurs missions d'intérêt général. Un contrat de laïcité et de citoyenneté devrait être conclu avec tout migrant qui entre sur le sol de la République, qu'il soit en France au titre du regroupement familial, au titre de réfugié ou de migrant économique. Dans la nécessaire réflexion sur la création d'un islam de France et de la réforme du Conseil Français du Culte Musulman (CFCM), il devrait être exigé que les autorités islamiques de France renoncent explicitement au crime d'apostasie. Il doit être clair qu'en France, tout citoyen, qu’il soit juif, chrétien ou musulman doit avoir la possibilité de changer de religion, et doit se voir garantie la liberté de croire, de ne pas ou de ne plus croire. Cette men tion est indispensable pour que soit respecté en France, la liberté de conscience, principe fondamental des droits de l'homme inclue dans notre bloc de constitutionnalité et qui implique le droit de ne pas ou de ne plus croire et de changer ou de religion ou de devenir agnostique ou athée. 
 
Nos politiques éducatives et culturelles devraient s’abstenir à l’avenir d’être uniquement centrée sur la communication, l'évènementiel et la fête. On ne compte plus les fêtes du livre, de la BD, du cinéma, ou autres. Nous devons renouer avec le temps long, avec l’idée de la durée, avec des actions de fonds, structurelles et structurantes, et ne pas seulement encourager la consommation culturelle. C'est la notion de divertissement dénoncée par Pascal dans "les Pensées" qui devrait être un repoussoir. L'individu s'étourdit, s'enivre pour se fuir et ne pas avoir à se retrouver seul, maître de son destin. D'ou l'idée d'encourager des initiatives qui développent la pratique d'un art par le public. Cela se fait déjà dans de nombreux établissements publics culturels où l'on encourage les publics non seulement à assister à des spectacles mais à faire du théâtre, où à se former à la musique ou au cinéma. Ces pratiques qui visent à mettre l'accent sur "le faire" plutôt que sur la consommation passive pourraient être généralisées. Cela pourrait passer par un renforcement de l'éducation artistique et culturelle dès le plus jeune âge, à l'école, à l'université puis au cours de la vie professionnelle et ce en lien avec le ministère de l’éducation.
 
Car les ministères de la culture et de l’éducation doivent s'efforcer de travailler de concert notamment sur les sujets de l'éducation artistique et culturelle, et sur les activités de formation et d’apprentissage destinées aux jeunes dans leur temps extrascolaire mais aussi aux adultes dans leur temps extra professionnel. Un partenariat devra également être noué avec le ministère de la ville et de la jeunesse : les multiples plans "banlieue" n'ont pas assez intégré une dimension culturelle. Aux plans de réaménagement urbain, de réhabilitation des espaces, de zonages divers et variés (ZUS, ZEP ou autres), doivent s'accompagner des initiatives fortes de réarmement culturel des populations de ces territoires. Ils n'ont pas seulement besoin d'équipement sportif, ou de modèles d'intégration plus ou moins réussis que l'on chercherait dans les sportifs ou les chanteurs de rap. Ils ont besoin d'outils culturels pour s'inscrire pleinement dans la société française . Une partie de la jeunesse a tendance à être désabusée, à ne plus adhérer à rien, à cultiver comme attitude première l'incrédulité, le cynisme et le nihilisme. L'esprit de critique est le contraire de l'esprit critique et c'est pourquoi une politique culturelle dans ces "territoires perdus de la république" (Georges Bensoussan) doit être forte et continue. "Je crains l'homme d'un seul livre" disait Saint-thomas d'Aquin. C’est à la lumière de cette remarque forte qu’il faut réformer les programmes scolaires en insistant plus sur ce qui constitue notre socle républicain, en développant les sorties scolaires au musée, au théâtre, en investissant dans des politiques ambitieuses orientées vers la lecture, afin de restaurer le goût de la lecture et des livres. 
 
Contre le pessimisme et le renoncement, une politique de réarmement culturel permettrait de retrouver une capacité d'admiration des oeuvres du passé et du présent, de développer l'esprit critique qui seul peut permettre de se décentrer et de mettre en doute les croyances ou les stéréotypes, et ainsi de garder vivants l'esprit et les principes de notre République. 
 

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