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Vendredi, à l'occasion de l'inauguration de la Constitution tunisienne, François Hollande a salué un "texte majeur" qui prouve que "l'islam est compatible avec la démocratie"
Vendredi, à l'occasion de l'inauguration de la Constitution tunisienne, François Hollande a salué un "texte majeur" qui prouve que "l'islam est compatible avec la démocratie"
©REUTERS/Ammar Awad

Religion

Pour François Hollande, "l’islam est compatible avec la démocratie" mais quel islam et dans quelles circonstances ?

Vendredi, à l'occasion de l'inauguration de la Constitution tunisienne, François Hollande a salué un "texte majeur" qui prouve que "l'islam est compatible avec la démocratie". Il existe cependant plusieurs formes d'islam. Lesquels sont compatibles avec les valeurs de la démocratie ?

Atlantico : Vendredi, à l'occasion de l'inauguration de la Constitution tunisienne, François Hollande a salué un "texte majeur" qui prouve que "l'islam est compatible avec la démocratie". Il existe cependant plusieurs formes d'islam. Lequel est compatible avec les valeurs de la démocratie ? Lequel ne l'est pas ?

Haoues Seniguer Toute religion, monothéiste en particulier, qui repose sur un corpus de textes dits "sacrés" ou "consacrés" par un magistère quel qu’il soit, est constamment soumise à des fluctuations ou à des investissements foncièrement humains avec, par conséquent, des usages socio-politiques différenciés selon les individus, les groupes, les circonstances et les lieux.

De ce point de vue, l'islam, qui ne fait pas exception, est à l'image de ce qu'en feront in concreto ou in situ les musulmans. Aussi, pour ma part, je crois qu'il est plus pertinent de parler au plan scientifique de musulmans acquis ou non à la démocratie plutôt que d'islam compatible ou non avec la démocratie. 

Philippe d’Iribarne : L’islam, tel qu’il a pris corps dans les diverses sociétés qu’il a pénétré, a souvent un caractère syncrétique, entre l’islam indonésien influencé par l’hindouisme, l’islam iranien par le zoroastrisme et l’islam africain par l’animisme. Ces diverses formes ne sont pas également prêtes à faire bon ménage avec la démocratie, sous les deux aspects de celle-ci.

Quand on parle des rapports entre l’islam et la démocratie, il faut bien distinguer deux dimensions de celle-ci. Sa notion occidentale implique une combinaison étroite de pouvoir du peuple en corps et de protection des libertés individuelles. Elles s’intègrent très différemment dans le monde de l’islam. De manière générale, l’aspiration à la démocratie y est bien présente si l’on pense à la souveraineté du peuple. Si l’on trouve des pays musulmans marqués par des pouvoirs autocratiques, cela doit être imputé aux structures sociales (ainsi, dans les sociétés marquées par une forte référence tribale, il est difficile de se passer d’un pouvoir fort).  L’islam n’est pas en cause. Il n’en est pas de même si l’on pense au respect accordé au pluralisme des opinions et aux droits de l’individu. La Turquie offre un bon exemple de cette combinaison de pouvoir donné au peuple, associé à la tenue d’élections régulières pour désigner les gouvernants et de manque de respect du pluralisme, à la fois religieux et politique. On peut sans doute mettre l’Indonésie un peu à part, compte-tenu de l’influence de l’hindouisme, avec l’aspect volontiers pluraliste de celui-ci.

A quelles conditions et dans quelles circonstances l'islam est-il être compatible avec la démocratie ?

Philippe d’Iribarne : On peut imaginer un islam qui se concentrerait sur la dimension intérieure de la religion, dans la ligne de la tradition soufie,  ou de courants importants du chiisme, et qui se détournerait de la gestion de la cité, abandonnant celle-ci à un pouvoir purement temporel. On trouve en Iran, jusque chez les religieux, un mouvement en faveur d’une telle évolution. On pourrait alors voir prendre corps une forme de syncrétisme entre islam et modernité démocratique.

Haoues Seniguer : Les représentations de l'islam ne seront plus un obstacle à la démocratie, notamment dans les pays majoritairement musulmans, quand se mettront véritablement en place des procédures sociales, économiques et politiques démocratiques, soit un espace de délibération dans lequel les individus puissent se reconnaître en tant que citoyens en prise directe avec la chose publique. Les fanatismes, qui peuvent en effet prendre les voies/voix de l'islam, ont longtemps prospéré à l'ombre des autoritarismes ou de la dictature. C’est désormais un fait établi.

Le Coran est-il lui-même compatible avec la démocratie ?

Philippe d’Iribarne : Oui, si l’on pense au pouvoir du peuple en corps. Les musulmans  se réfèrent fréquemment à la notion de consultation du peuple (shura) que le Coran recommande. Par contre la valeur qu’il accorde à l’unité de la communauté, la condamnation sévère qu’il porte sur ceux qui brisent cette unité, la vision très négative du débat que l’on y trouve incitent à une attitude peu favorable à la démocratie pluraliste.

Haoues Seniguer :Le Coran est un texte muet, à l'instar de la Bible ou de n’importe quel autre support écrit. Ce sont les hommes qui font parler ces textes et s'en inspirent pour orienter leurs vies ou existences. Le texte coranique est comparable aux textes des autres traditions religieuses qui lui sont antérieures. Il est des passages coraniques qui valorisent ou magnifient la liberté de conscience et "la consultation" dans les affaires, d'autres qui promeuvent incontestablement la violence. D'où l'importance de bien contextualiser les versets et d’identifier le background idéologique de ceux qui s’en revendiquent. 

Quand Hollande parle de "l'islam", ne devrait-il pas plutôt parler d'aire culturelle musulmane ? N'est-ce pas plutôt elle qui est compatible avec la démocratie comme semble le montrer la Tunisie ? 

Philippe d’Iribarne : La nouvelle Constitution tunisienne constitue un évènement majeur. L’affirmation du caractère civil de l’Etat, l’absence de référence à la charia, l’acceptation de la liberté de conscience, impliquant l’interdiction « des campagnes d’accusation d’apostasie »,  constituent autant d’avancées démocratiques. De plus, le fait qu’un débat conduisant à l’obtention d’un compromis ait pu prendre corps entre les modernistes et les islamistes est de bon augure. François Hollande a eu raison de saluer ce texte. Simultanément, son interprétation paraît bien rapide. Faut-il associer l’événement à l’islam ? à l’aire culturelle musulmane ? A la Tunisie seule ? A une situation historique particulière ? La réponse ne va pas de soi.

Au sein du monde musulman, la Tunisie n’est pas un pays quelconque. Depuis au moins l’ère Bourguiba, elle est marquée par de forts courants modernistes. Face aux islamistes, les représentants de ce courant ont dû longuement livrer bataille pour obtenir les avancées démocratiques de la Constitution. Les islamistes ont-il été réellement convertis ? N’ont-ils pas plutôt été incités à la prudence, prudence dont on ne sait si elle sera durable, par la crainte de subir un sort analogue à celui de leurs homologues égyptiens ? L’événement tend à prouver, sous réserve que l’avenir le confirme, que la société tunisienne est compatible avec la démocratie. Mais n’est-ce pas justement dû au fait qu’elle a pris ses distances par rapport à l’islam, plus que les autres pays dits musulmans ?

Haoues Seniguer : Vous avez raison. Le nom "L'islam" ou le substantif "islam" sont utilisés à tort et à travers comme s'il s'agissait d'un ensemble homogène, monolithe et monomorphe. Les accents essentialistes et cutluralistes dominent bien souvent le discours public. Si, selon certains chiffres, 97% de la population du monde arabe est musulmane, non seulement tous les Arabes ne sont pas musulmans, mais bien plus, tous les musulmans ne définissent pas de la même manière leur appartenance à l’islam, ce qui élargit davantage encore la portée de la diversité de cette aire géoculturelle en effet très hétérogène.

Naturellement, le monde majoritairement musulman, car il ne faut pas oublier les athées, les agnostiques, les chrétiens et les non-musulmans, n'est absolument pas rétif à la démocratie. Au contraire, il y aspire. La Tunisie est là pour le prouver. L’adoption d’une nouvelle constitution est un grand pas en avant dont il faut tenir compte pour l’avenir du pays et de la région. 

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