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Politique pour les riches = politique de droite; politique sociale = politique de gauche ? La pseudo-équation qui tue la démocratie française
©Reuters

Besoin de nuances

Politique pour les riches = politique de droite; politique sociale = politique de gauche ? La pseudo-équation qui tue la démocratie française

Une vision largement partagée dans la société fait de la droite une tendance politique favorable aux riches, tandis que la gauche incarnerait la défense des classes populaire. Un préjugé pourtant discutable du point de vue historique, et qui constitue un véritable piège.

Erwan Le Noan

Erwan Le Noan

Erwan Le Noan est consultant en stratégie et président d’une association qui prépare les lycéens de ZEP aux concours des grandes écoles et à l’entrée dans l’enseignement supérieur.

Avocat de formation, spécialisé en droit de la concurrence, il a été rapporteur de groupes de travail économiques et collabore à plusieurs think tanks. Il enseigne le droit et la macro-économie à Sciences Po (IEP Paris).

Il écrit sur www.toujourspluslibre.com

Twitter : @erwanlenoan

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Edouard Husson

Edouard Husson

Universitaire, Edouard Husson a dirigé ESCP Europe Business School de 2012 à 2014 puis a été vice-président de l’Université Paris Sciences & Lettres (PSL). Il est actuellement professeur à l’Institut Franco-Allemand d’Etudes Européennes (à l’Université de Cergy-Pontoise). Spécialiste de l’histoire de l’Allemagne et de l’Europe, il travaille en particulier sur la modernisation politique des sociétés depuis la Révolution française. Il est l’auteur d’ouvrages et de nombreux articles sur l’histoire de l’Allemagne depuis la Révolution française, l’histoire des mondialisations, l’histoire de la monnaie, l’histoire du nazisme et des autres violences de masse au XXème siècle  ou l’histoire des relations internationales et des conflits contemporains. Il écrit en ce moment une biographie de Benjamin Disraëli. 

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Emmanuel Macron a ancré sa semaine dans un registre social, notamment lors de son discours relatif à la politique de la ville,​ ce qui a pu être considéré comme une tentative de réponse à "l'accusation" d'une présidence des riches. Cette séquence aurait pour objectif de "donner des gages à sa gauche". En quoi une telle vision du débat politique, laissant penser que la droite serait favorable aux riches, tandis que la gauche incarnerait la défense des classes populaires, est-elle un piège pour la droite ? En quoi cette vision peut-elle paraître antinomique avec la tradition politique de la droite ?

Edouard Husson : Il n’y a même plus besoin de tendre un piège à la droite sur le terrain social. Cela fait trente-cinq ans qu’elle est KO! Rappelez-vous, 1983-1984, le monde ouvrier commence à quitter le parti communiste mais ne peut pas se raillier à un parti socialiste qui choisit le delorisme, la rigueur et la politique du franc fort. Au lieu de revenir aux racines de son mouvement, le gaullisme, Chirac choisit de giscardiser le RPR et même de basculer carrément dans le néolibéralisme. Au lieu de prendre aux Britanniques et aux Américains le pragmatisme monétaire, Chirac se rallie à un programme « monétarisme dogmatique + privatisations systématiques ». Le résultat ne se fait pas attendre: le monde ouvrier passe au Front National. Et depuis lors la droite est divisée entre un parti néo-giscardien - la tradition orléaniste selon René Rémond - et un parti populiste, le « bonapartisme honteux » de la famille Le Pen. Nicolas Sarkozy a bien essayé de surmonter le clivage. Et il a réussi à se faire élire en 2007 à la tête du parti orléaniste mais avec un discours semi-populiste. Mais cela n’a pas tenu face à la réalité d’une politique prise dans le carcan de la politique monétaire à l’allemande. En faisant le choix du franc fort et de l’euro, la droite orléaniste et la gauche républicaine, depuis 1983, ont préféré l’intégration européenne des classes supérieures à l’intégration à la France de toutes les classes sociales. Le chômage a explosé et est mal camouflé par les statistiques officielles; la pauvreté est une réalité répartie sur tout le territoire français; les immigrés ne se sont plus intégrés à la nation. La gauche a fait de nécessité vertu et camouflé, par exemple, l’absence d’intégration derrière l’éloge du multiculturalisme; et les troubles des banlieues sont régulièrement noyés sous une pluie de subventions appelée « politique de la ville ».

Erwan Le Noan Chaque « camp » politique a ses mythes et son histoire. La Gauche a construit son idéologie sur la lutte pour les ouvriers, les milieux populaires. Or, force est de reconnaître que cela s’est perdu, particulièrement ces dernières années : non seulement son discours ne s’adresse plus vraiment à eux (le mandat de François Hollande l’a montré), préférant substituer parfois les victimes « de l’économie » par d’autres victimes (de la colonisation, des discriminations), mais en outre les plus défavorisés ne votent plus nécessairement pour la Gauche.

La Droite n’a pas eu de corps doctrinal nécessairement très constitué, mais elle se retrouvait dans une opposition au discours de la Gauche et, par son versant conservateur, dans la défense des valeurs bourgeoises (et démocratiques) comme la propriété, etc. Elle a su aussi porter un discours en faveur des milieux populaires : dans son héritage mythique, le gaullisme était un mouvement qui s’adresse à tous – les partis gaullistes, comme le RPR, avaient une composition sociologique plus populaire que leurs alliés centristes. Nicolas Sarkozy avait, en partie, réussi à réunir un électorat diversifié socialement. La droite a perdu tout cela.

Par paresse. Elle n’a rien à proposer aux milieux populaires que des slogans – et pas grand chose non plus aux élites. Elle n’a produit aucun travail intellectuel, conceptuel pour penser la société et ses évolutions et la façon dont elle pouvait venir en aide aux plus défavorisés. C’est une faute politique grave : si l’engagement électoral ne sert pas à améliorer la vie des plus fragiles…

Quelles sont les racines d'une telle vision ? Ce préjugé concernant la droite est-il le fruit des méthodes, des théories économiques, des politiques mises en œuvre par la droite, pour parvenir à répondre aux besoins des classes populaires ?

Erwan Le NoanL’image de la droite en France s’explique par une multitude de facteurs ! Il faudrait commencer par la communication. Dans des registres très différents, sur les dernières années, la présidence de Nicolas Sarkozy qui a affiché un rapport décomplexé à la réussite et l’argent dans un pays très pudique sur ces sujets a pu produire des effets négatifs qui n’avaient pas été anticipés ; le programme de François Fillon qui a présenté des solutions politiques radicales sans nécessairement en faire la bonne pédagogie a heurté.

La pratique de la droite a également probablement joué en sa défaveur : en n’engageant jamais ni les vraies réformes pour libérer l’économie, ni les réformes fiscales (comme la suppression de l’ISF), elle a implicitement cautionné l’idée que les réformes libérales étaient « pour les riches » et qu’il fallait se sentir coupable de les mettre en œuvre. Pire, elle a présenté toutes les politiques de dépenses publique et sociale comme le moyen privilégié de venir en aide aux plus défavorisés. Pour autant, la droite au pouvoir a aussi su proposer des mesures qui ont été favorablement perçues, comme la défiscalisation des heures supplémentaires. Elle a tenté, aussi, de parler des questions d’identités qui sont celles qui animent politiquement la société « réelle », bien plus que l’élite.

Edouard Husson : La droite ne connaît pas son histoire. Ou bien elle en a honte. Ou bien elle choisit des impasses, comme le discours xénophobe de Jean-Marie Le Pen. Pourtant, il y aurait tout une histoire à revendiquer. Louis XVI fut l’un des plus grands rois de notre histoire, un extraordinaire réformateur entre 1774 et 1789, refusant d’entrer dans la logique de la guerre civile durant la révolution. Ce qu’on ne sait pas c’est qu’après le 20 juin 1792, lorsqu’il a eu résisté pendant six heures à l’émeute, des pétitions de soutien sont arrivées de toute la France, félicitant « le roi d’avoir protégé la constitution au péril de sa vie ». Il a fallu toute la malice de ses frères (Provence et Artois) et la bêtise des émigrés pour faire publier le manifeste de Brunswick, contre la volonté de Louis XVI, au moment où celui-ci avait repris la main. La révolution est d’abord libérale et Jaurès a beaucoup de mal à en faire l’ancêtre du socialisme lorsqu’il en écrit l’histoire. Les biens de l’Eglise confisqués signifient la fin des services sociaux rendus à des millions d’individus vivant dans la précarité; la loi Le Chapelier dissout les corporations et il faut un siècle pour qu’associations et organisations professionnelles puissent se former dans le cadre de la révolution industrielle. Ce fut rendu possible, largement, sous pression de la droite. Il faut dire que la gauche de Thiers, cet ancêtre politique d’Emmanuel Macron, avait écrasé la Commune de Paris. C’est la droite, en particulier la tradition du catholicisme social qui met sous pression la IIIè République naissante et oblige à prendre en considération le monde ouvrier. De toute façon, la gauche est d’abord individualiste et libérale et la droite défend ou recrée le lien social: pensez à Disraëli et Bismarck. Et sans vouloir faire de la peine aux gaullistes de gauche, De Gaulle fut d’abord et avant tout un homme capable de rassembler la droite, toutes les traditions de droite. Le gaullisme authentique est un conservatisme au sens de Benjamin Disraëli. 
 

La "riposte" d'Emmanuel Macron face à l'étiquette de "président des riches" qui commence à lui coller à la peau n'est-elle pas un piège pour le président lui-même ? En acceptant de "donner des gages" d'un côté, ne peut-on pas voir une acceptation tacite de ce qualificatif de "président de riches" concernant les réformes d'ores et déjà mises en place, laissant ainsi penser que celles-ci n'auraient aucune vertu sociale ?

Edouard Husson : Nous voyons se rejouer, pour la nième fois la pièce révolutionnaire française. Emmanuel Macron est d’ailleurs profondément cohérent quand il a publié un livre intitulé « révolution ».  Faire la révolution, en France, c’est d’abord encourager profondément l’individualisme. Cet individualisme est moins intéressé par la réussite entrepreneuriale que dans le monde anglo-saxon. En revanche il ne rechigne pas à drainer des revenus financiers. Mais il porte d’abord en lui une révolte philosophique, politique, comportementale. Et puis il est passé maître pour, régulièrement, pousser un cri larmoyant sur les inégalités. C’est pourquoi je ne me fais pas de souci quant à la capacité de la gauche de gouvernement à survivre politiquement, au besoin en se réincarnant politiquement comme elle vient de le faire avec Emmanuel Macron. Surtout avec une droite qui semble vouloir jouer, comme toujours, son rôle de « droite la plus bête du monde ». Ce qui est plus inquiétant, c’est que la pièce se dénoue toujours à l’occasion d’une catastrophe internationale. La révolution de 1789 ne sait pas s’en sortir autrement que par la guerre déclarée à l’Europe. La IIIè République ne réussit pas à sortir de ses contradictions avant 1914 et se jette dans la Grande Guerre - malgré la lucidité désespérée de ce pur qu’était Jaurès. A petite échelle, Hollande a été broyé, sous nos yeux, par la politique monétaire européenne. Il se peut que le macronisme soit emporté dans une grande crise monétaire, financière, économique européenne tant l’Union Européenne est devenue un bateau ivre. Marine Le Pen appelait, durant sa campagne, cette grande crise de ses voeux. Alors que le rôle de la droite serait bien plutôt de préparer pour une société déjà très éprouvée par quatre décennies de politique monétaire absurde et d’égoïsme social de plus en plus mal dissimulé, les moyens de la protection et de la transmission d’un patrimoine préservé.

Erwan Le Noan : Dans le cas du président Macron, c’est encore un autre regard qui s’applique. Il n’est pas tant le président des « riches »  que celui des « injustices » pour une partie de l’opinion. Il gouverne en renvoyant l’impression qu’assuré de la perfection rationnelle de ses politiques, il ne se préoccupe pas des plus défavorisés et des victimes. De fait, il renvoie un sentiment de mépris à des électeurs qui réclament de la reconnaissance et qu’on leur accorde, par le discours politique, la dignité à laquelle ils ont légitimement droit.

Je crois par ailleurs que sa logique n’est pas nécessairement celle d’un « équilibrage ». Il me semble convaincu que, comme le disait Kennedy, « la marée soulève tous les bateaux ». Dès lors, je ne vois pas d’opposition entre ses séquences politiques jusqu’à maintenant. Il a un programme de mesures qu’il croit produire des effets positifs pour les jeunes des quartiers comme ceux des écoles de commerce.

Sa faiblesse est ailleurs. Pour s’adresser aux plus défavorisés, Emmanuel Macron a choisi les banlieues (les rencontres avec les ouvriers avaient été pour le moins délicates). Pour qu’il n’y ait pas de méprise : la situation des banlieues, souvent dramatique et douloureuse, est un sujet capital, trop longtemps relégué au second ou dernier plan, qui gangrène notre société et pourrit la vie de milliers de famille. Pour autant, en s’adressant à elles en premier lieu, je crains que cela ne soit perçu, si cela persiste, comme une preuve qu’il est un président « mondialiste », qui promeut une société multiculturelle – communautarisée (à l’américaine). Le Président devrait y prendre garde.

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