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Peut-on vraiment décider de cesser d'être juif ?
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Bonnes feuilles

Peut-on vraiment décider de cesser d'être juif ?

En 2008, un historien israélien, Shlomo Sand, publia un ouvrage (Comment le peuple juif fut inventé, Fayard), bientôt suivi de deux autres textes (Comment Israël fut inventée et Comment j'ai cessé d'être juif, Flammarion). Ces ouvrages, visant tous à dénoncer la "fiction" de "l'être juif" et de la "légitimité" de l'Etat hébreu, connurent un grand retentissement - surtout en France. Le livre de Claude Klein se donne un double but : démonter, en historien, l'absurdité des thèses de Shlomo Sand et Surtout, analyser les raisons qui, en France, ont rendu ces "thèses" si populaires. Extrait de "Peut-on cesser d'être juif ?", publié chez Grasset (1/2).

Claude Klein

Claude Klein

Claude Klein est professeur à la faculté de droit de Tel Aviv. Spécialiste de l'histoire du sionisme, il a publié de nombreux ouvrages consacré à la théorie du droit et à l'histoire d'Israël. Il enseigne également dans de nombreuses universités étrangères en France et aux Etats-Unis, au Canada et en Suisse.

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Serait- il donc possible de « cesser d’être juif » ou, plus précisément, de proclamer que l’on cesse d’être juif ?

Il me faut passer sur une première réaction de scepticisme un peu démagogique : à qui fera- t-on accroire que Shlomo Sand, dont le nom (et surtout le prénom) apparaît comme un véritable porte- étendard juif, né de parents juifs polonais survivants de la Shoah, parlant le yiddish (sans accent), élevé en Israël, professeur à l’université de Tel-Aviv, ancien soldat de Tsahal, n’est pas ou n’est plus juif ? Comment forcer le monde à cesser de le considérer comme juif ? Pour avancer une telle proposition sans provoquer de réactions trop vives, voire des sourires entendus, il vaut certainement mieux être né après 1945. Sans doute l’auteur a- t-il eu vent de ces réactions possibles car, si le titre du livre est bien Comment j’ai cessé d’être juif, la phrase citée plus haut (reprise en quatrième de couverture) vient nuancer le propos : « Je souhaite démissionner et cesser de me considérer comme juif. » D’ailleurs, il lui insupporte « d’apparaître au reste du monde comme membre d’un club d’élus ». Le thème de l’élection n’est- il pas, en effet, récurrent chez les Juifs ? De nombreuses prières juives stipulent, en remerciant Dieu de ses bontés : « car Tu nous as choisis et Tu nous as sanctifiés parmi tous les peuples ». Voici donc notre Swann (je veux dire notre Sand) membre d’un Jockey qu’il veut quitter avec éclat.

J’entends bien : Swann (bien que Juif, le seul Juif) a été élu au Jockey. Sand n’a pas demandé son inclusion au sein du peuple juif, dont il prend d’ailleurs bien garde de signaler qu’il ne s’agit que d’une « ethnie fictive ». Est- il nécessaire ou possible de démissionner d’une ethnie fictive ? Comment quitter un club qui rassemble des personnes d’une entité qui n’existe pas ?

Il serait donc aussi possible de démissionner, de cesser d’être juif, comme l’on cesserait d’être membre d’une société de pêche ou de joueurs de pétanque : tel membre, mécontent d’une décision quelconque, peut ainsi librement annoncer qu’il cesse de faire partie de l’association X ou Y ; cela se voit. Mais une telle démarche peut- elle concerner une appartenance religieuse ou nationale ?

Il existe, çà et là, des situations juridiques qui permettent d’annoncer officiellement que l’on quitte une certaine religion. C’est le cas notamment en Allemagne ou en Autriche : une déclaration de retrait de l’Église considérée suffit (aus der Kirche austreten). Mais cette situation ne peut exister que là où l’on trouve des « Églises » établies, reconnues par l’État 1. Le principal effet d’une telle déclaration est d’ailleurs fiscal : le déclarant n’a plus à payer la taxe d’Église (Kirchensteuer) !

La problématique de Shlomo Sand est différente. Elle se situe dans une sphère totalement autre. Essayons de la présenter le plus fidèlement possible.

Pour Shlomo Sand, le lien qui unit les Juifs dans le monde n’est que religieux 2. Il n’y a rien de commun, selon lui, hormis leur religion, entre les Juifs de Pologne, de France, d’Afrique du Nord et… d’Israël. Les uns et les autres vivent selon les coutumes locales et parlent les langues des pays dans lesquels ils sont installés. Il n’y a pas de peuple juif ou de nation juive.

Dont acte.

Sand se retire du collectif religieux juif. Il n’adhère à aucune croyance religieuse, il ne peut donc être lié par ce lien- là. Existe- t-il cependant un autre lien possible entre les Juifs ?.

À force de vouloir ainsi nier tout lien autre que celui qui provient de la religion, Sand a dû s’inventer un ennemi, un concept d’ennemi qui traverse Comment j’ai cessé d’être juif : je veux parler du Juif laïque. À lire attentivement ce livre, on s’aperçoit rapidement que ce Juif laïque – lequel, comme le peuple juif, n’existe pas – représente un épouvantail qu’il faut abattre. Le Juif laïque, voilà l’ennemi.

Extrait de "Peut-on cesser d'être juif ?", de Claude Klein, publié chez Grasset, 2014. Pour acheter ce livre, cliquez ici.

Atlantico a posé trois questions à l'auteur, Claude Klein. 

Atlantico : Vous publiez ce mois de mai 2014 un livre intitulé "Peut-on cesser d'être juif ?" en réponse aux différents ouvrages de l'historien Shlomo Sand qui estime que les juifs sont une ethnie fictive, qu'il s'agit d'un mythe. Pourquoi était-ce si important pour vous de lui répondre ?

Claude Klein : Je vois deux scandales dans le livre de Shlomo Sand. Le premier scandale, c'est la thèse défendue par Shlomo Sand. Mais le vrai scandale c'est le succès que ce livre a eu. Il a été couronné d'un prix et s'est vendu à 40 000 exemplaires en première édition et encore à 40 000 en poche. Comment un livre qui explique que les Juifs n'existent pas et qu'il s'agit simplement d'une religion peut-il avoir un tel succès ? Je n'ai pas pu résister au besoin de répondre pour mettre les choses au point.

Ce succès révèle des discussions autour des Juifs et d'Israël. Les personnes que j'attaque dans mon livre, je ne les accuse nullement d'être des antisémites. Cela ne tient pas la route. Ce sont simplement des gens pour lesquels les Juifs ne devraient pas avoir d'exigences de manière collective, qu'ils demandent éventuellement à être reconnues comme une minorité et surtout comme ayant droit à un Etat. Ce livre remet en cause la possibilité et la légitimité de l'Etat d'Israël. La principale conséquence concerne Israël. On peut critiquer Israël et sa politique de colonisation, ce que je fais. Mais en remettant en cause le peuple juif, on  remet en cause la légitimité d'un Etat juif.

Quelle est l'importance pour vous de faire la différence entre la religion et le peuple ?

Je concède à Shlomo Sand que les juifs ne sont pas une ethnie. Il n'y a pas de définition génétique des Juifs. Il y a eu des apports au judaïsme, des gens qui ont quitté le judaïsme. Mais il y a une communauté de destin, réduire le judaïsme à ses seules manifestations religieuses, c'est le réduire à pas grand-chose et cela nie le fait que beaucoup de gens sont des juifs.

Je crois que l'élément religieux est important mais ce n'est pas tout. Il y a une histoire, le regard extérieur sur le monde juif et le regard du monde juif sur l'extérieur. Les juifs ont développé une certaine culture qui peut bien sûr varier en fonction des endroits. Je ne parle pas que de la shoah. Il y a l'œil des juifs sur le monde extérieur qui fait que les juifs ont développé une certaine culture qui peut être différente.

C'est la raison pour laquelle j'estime que : oui, on peut cesser d'être juif. Mais si c'est une communauté de destin, pour la quitter, il faut que ces liens se distendent. On peut quitter peu à peu le judaïsme. Mais ce n'est pas en le clamant, que l'on cesse d'être juif.

Ainsi pour vous, à l'inverse de Sand, le juif laïc existe bel et bien. Comment le définiriez-vous ?

Que ce soit à Tel-Aviv, à New York ou à Jérusalem, il y a des Juifs laïcs. Détachés peu à peu des pratiques religieuses et qui tiennent à être reconnus comme des Juifs.

Un juif laïc est celui qui tient à avoir des relations avec des personnes qui sont juives et qui est attaché à une forme de culture juive, une identité et le destin du peuple juif.  

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