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Pourquoi il n'y a pas de risque 
de guerre civile au Sénégal 
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Elections au Sénégal

Pourquoi il n'y a pas de risque de guerre civile au Sénégal malgré les tensions électorales

Le Sénégal va connaître un second tour pour sa présidentielle. Face au Président sortant Abdullah Wade, Macky Sall, l'un de ses anciens Premiers ministres. En toile de fond, des risques d'affrontements au sein de la population... mais la guerre civile devrait être évitée.

Sylvain Touati

Sylvain Touati

Sylvain Touati est chercheur associé. Il a été assistant de recherche puis coordinateur du programme Afrique de l'Ifri entre décembre 2007 et juillet 2010.

 

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Atlantico : Le Sénégal faisait figure d’exception dans les pays de l’Afrique de l’Ouest en raison de sa stabilisation démocratique, les évènements qui entourent cette élection présidentielle remettent-ils cette image en question ?

Sylvain Touati : Cette réputation du Sénégal comme modèle démocratique est à prendre avec des pincettes. Les alternances ont effectivement eu lieu dans le calme mais on ne peut pas vraiment dire qu'elles se sont déroulées à chaque fois en toute transparence. En 2000, il a fallu une intense pression des "jeunes" sénégalais pour éviter les appels clientélistes des confréries et le classique bourrage des urnes par les administrations locales. Il ne faut pas oublier que le règne du Parti Socialiste Sénégalais mené par Léopold Senghor et Abdou Diouf a gardé le pouvoir pendant 40 ans et on ne peut pas dire que leurs gouvernements aient été totalement démocratiques et transparents. En 2007, les résultats des élections, qui ont vu la victoire du président Wade dès le premier tour, ont été en partie contestés. 

Par rapport aux élections de 2012, il est vrai que les manipulations constitutionnelles du Président sortant Abdoulaye Wade ont provoqué de fortes tensions dans l’opposition. Il y a eu des débats sur la lecture de la Constitution Sénégalaise. Mais le Conseil Constitutionnel a tranché et a permis à Abdoulaye Wade de se représenter. Cette décision allait à l’encontre de ce que le président avait lui-même annoncé en 2007, puisqu’il avait précisé que ce serait son dernier mandat et avait fait modifier la  Constitution afin qu'il ne puisse plus se représenter. Wade n’étant pas confiant dans ses possibilités de victoire lors d’une nouvelle élection a tenté de changer la Constitution pour que le président soit élu en un seul tour et avec 25% des voix. Pour l’opposition cette initiative n’était qu’un prétexte servant à préparer l’avenir politique de son fils, qui est très impopulaire au Sénégal et sa succession.

Le contexte social du Sénégal justifie-t-il les tensions que l’on observe actuellement ?

Depuis quelques temps déjà le contexte social était très dur en raison des coupures d’électricité et la fluctuation des prix des denrées de première nécessité qui avaient mis la population à bout et on avait assisté à des émeutes importantes l'année dernière, chose qui n’était pas arrivé à Dakar depuis des années. La situation sociale est compliquée au Sénégal et dans la campagne il y avait besoin aussi de faire le bilan des 10 années au pouvoir d’Abdoulaye Wade. Le chômage est endémique, même s’il n’y a pas eu de récession, la croissance n'était pas non plus au niveau espéré, en effet, alors que le continent Africain pendant les cinq dernières années a connu une croissance supérieure à 5%, le Sénégal est resté bloqué entre 2 et 3%. Il y a notamment eu un énorme gâchis dans le secteur de l’énergie avec une mauvaise gouvernance qui a été responsable d’importantes  coupures d’électricité, et a entravé en partie le développement du pays.

Le plan Riz, le plan Sésame censé développer l’agriculture ont été des échecs, conséquence :  le Sénégal importe la plupart de sa nourriture alors que 60% de la population est rurale. Il y a tout de même eu des réussites, un certain nombre de projets d’infrastructure dans la région de Dakar ont bien réussi, la liberté de la presse a globalement été respectée et le Président est resté actif sur la scène internationale.


Le bilan mitigé de la présidence Wade, les tensions qui ont précédé le vote et qui se font encore sentir sont -elles les indicateurs d’une guerre civile larvée qui explosera dans le cas d’une victoire du président sortant ?

On ne peut pas parler de guerre civile, on est pas du tout dans le même contexte que la Côte d’Ivoire. Dans un premier temps, il n’y a pas de rivalités ethniques dans le cadre de ces élections, le conflit en Casamance, point de tensions irrésolu, étant vraiment très secondaire dans la campagne. Il ne faut pas oublier non plus que les Sénégalais respectent et ont confiance en leurs institutions. Les fonctionnaires ont un sens de l’état. La bonne tenue des élections ce dimanche malgré les tensions de la campagne montrent que les Sénégalais sont attachés au régime démocratique.

Cependant, ce que l’on peut reprocher à la candidature d’Abdoulaye Wade c’est justement d’avoir discrédité ces institutions en revenant sur ses propres paroles lorsqu’il annonçait lui-même en 2007 qu’il ne se représenterait pas. Ensuite, à l’approche de la décision du conseil constitutionnel, beaucoup de rumeurs ont circulé sur l’achat des juges par le pouvoir.

En revanche, les tensions pendant la campagne ont été poussées aux extrêmes (15 morts, plusieurs centaines de blessés). Dans le cas d’une victoire d’Abdoulaye Wade, on peut prévoir dans la région de Dakar ou dans les  grandes villes secondaires les manifestations de la frange de la population qui soutient l’opposition. Toutefois, comme c’est le cas dans de nombreux autres pays, la plupart des citoyens sénégalais connaissent de grandes difficultés sociales, se focalisent sur leur vie au jour le jour, restent à l’écart des activités politiques et souhaitent éviter les troubles.

Mais de façon générale, la plupart des citoyens des sénégalais se focalisent sur leur vie au jour le jour et restent à l’écart des activités politiques. Ainsi, il n’y a eu que 60% de participation alors que l’élection a été extrêmement politisée.

Macky Sall, ancien proche d’Abdoulaye Wade semble pour l’instant en meilleure position pour gagner ces élections, quel est le parcours de ce personnage et quelles sont ses chances ?

Macky Sall tout comme Idrissa Seck a longtemps été un grand soutien d’Abdoulaye Wade et était pressenti comme l'un de ses successeurs les plus logiques. Abdoulaye Wade s’est d’ailleurs servi des rivalités entre Sall et Seck pour les affaiblir. Ils ont tous les deux finis par être mis de côté au profit de son fils Karim Wade Wade qui a connu une ascension fulgurante dans les cercles du pouvoir malgré les forts soupçons de corruption lors de sa gestion des nombreux projets d’infrastructure. Macky Sall l’avait d'ailleurs convoqué devant l’Assemblée Nationale,  ce qui lui avait attiré les foudres du Président qui a tout fait par la suite pour l’éliminer politiquement.

Dans un tel contexte, Macki Sall avait décidé de rentrer dans l'opposition fin 2008. Depuis il a mené une campagne de terrain dans tout le pays qui l’a fait connaître. Le fait qu’il ait osé défier le président lui a attiré le respect de la population. Il a un profil de scientifique, il est géologue dans le domaine du pétrole, il a eu de nombreuses fonctions gouvernementales, est connu pour son caractère rigoureux et sérieux. Sa campagne est structurée et malgré la jeunesse de son parti il a réussi à couvrir tout le territoire. De plus, en tant qu’ancien chef de campagne d’Abdoulaye Wade, il connaît toutes les ficelles d’une campagne présidentielle.

C’est un homme d’expérience et tous ces facteurs jouent clairement en sa faveur pour cette élection et lui ont permis de faire un si bon résultat au premier tour.

Est-ce donc la meilleure alternative à Abdoulaye Wade ?

C’est encore la population qui devra en décider. Cependant quand on regarde les profils des  candidats de l’opposition, ce sont tous des hommes politiques avec une forte expérience. On a trois anciens premiers ministres, un ancien ministre des Affaires Étrangères et des personnages connus à l’international dans le cadre de diverses organisations.

Mais l’inconvénient de cette école politique sénégalaise sont ses luttes intestines intenses et fratricides qui rendent la lecture des rapports de force dans la classe politique sénégalaise très difficile. Ainsi, un certain nombre de candidats ont travaillé pour Wade et ont même été présenté comme ses possibles successeurs au sein du PDS (Sall, Seck, etc.) et sont désormais chefs de file dans l’opposition. Le mouvement d’opposition du M-23 rassemblant très largement société civile, hommes politiques, syndicats contre une nouvelle candidature de Wade s’est effrité rapidement. Les  acteurs qui le composent ont mené dans les semaines avant l’élection des actions parfois non concertées. Ainsi, Macky Sall, tout en faisant partie du M23 a joué la carte de battre Wade dans les urnes et a mené une campagne intense à travers le pays. Ce choix n’a pas été partagé par l’ensemble du mouvement. Un certain nombre de leaders menaient les manifestations quotidiennes à Dakar pour obtenir un retrait pur et simple de Wade et n’ont peut-être pas assez mené campagne.

Si la réalité d’un second tour est confirmée, il reste à l’opposition de se fédérer comme les accords pré-campagne le prévoyaient. Son défi au second tour sera d’être capable de se fédérer derrière un membre pour pouvoir plus sûrement ôter le pouvoir des mains d’Abdoulaye Wade.

Propos recueillis par Priscilla Romain

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