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Oubliez Darwin, oubliez Turing : voici le "dataïsme", la nouvelle "religion" de l’establishment scientifique
©big data

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Oubliez Darwin, oubliez Turing : voici le "dataïsme", la nouvelle "religion" de l’establishment scientifique

Homo Deus nous dévoile ce que sera le monde d’aujourd’hui lorsque, à nos mythes collectifs tels que les dieux, l’argent, l’égalité et la liberté, s’allieront de nouvelles technologies démiurgiques. Et que les algorithmes, de plus en plus intelligents, pourront se passer de notre pouvoir de décision. Car, tandis que l’Homo Sapiens devient un Homo Deus, nous nous forgeons un nouveau destin. Extrait de "Homo Deus" de Yuval Noah Harari aux Editions Albin Michel 2017 (2/2).

Yuval Noah Harari

Yuval Noah Harari

Yuval Noah Harari est docteur en Histoire, diplômé de l'Université d'Oxford. Il enseigne dans le département d'Histoire de l'université hébraïque de Jérusalem et a remporté le « prix Polonsky pour la Créativité et l'Originalité » en 2009 et en 2012. Il est connu dans le monde entier pour ses « Ted talks » et pour l'écriture de son livre Sapiens, une brève histoire de l'humanité, qui a rencontré un succès colossal. 

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Pour le dataïsme, l’univers consiste en flux de données (data), et sa contribution au traitement des données détermine la valeur de tout phénomène ou entité(ntf-214) . Une notion limite et excentrique, vous direz-vous : en vérité, elle a déjà conquis la majeure partie de l’establishment scientifique. Le dataïsme est né de la confluence explosive de deux raz-de-marée scientifiques. Cent cinquante années se sont écoulées depuis que Charles Darwin a publié De l’origine des espèces : les sciences de la vie en sont arrivées à voir dans les organismes des algorithmes biochimiques. De même, huit décennies se sont écoulées depuis qu’Alan Turing a formulé l’idée d’une machine de Turing, et les informaticiens ont appris à fabriquer des algorithmes électroniques toujours plus sophistiqués. Réunissant les deux, le dataïsme fait valoir que ce sont exactement les mêmes lois mathématiques qui s’appliquent aux algorithmes biochimiques et électroniques. Ce faisant, il fait tomber la barrière entre animaux et machines et attend des algorithmes électroniques qu’ils finissent par surpasser les algorithmes biochimiques.

Aux responsables politiques, hommes d’affaires et clients ordinaires, le dataïsme offre des technologies révolutionnaires et d’immenses nouveaux pouvoirs. Aux chercheurs et intellectuels, il promet aussi de fournir le graal sacré qui nous a échappé depuis des siècles : une seule théorie générale qui unifie toutes les disciplines scientifiques, de la musicologie à la biologie, en passant par l’économie. Selon le dataïsme, la Cinquième Symphonie de Beethoven, une bulle spéculative à la Bourse et le virus de la grippe ne sont que trois configurations de flux de données que l’on peut analyser avec les mêmes concepts et outils. C’est une idée très séduisante, qui donne à tous les chercheurs un langage commun, construit des ponts par-delà les fractures universitaires et permet aux intuitions de passer facilement les frontières des disciplines. Musicologues, économistes et spécialistes de biologie cellulaire peuvent enfin se comprendre.

Ce faisant, le dataïsme renverse la pyramide traditionnelle du savoir. Jusqu’ici, les data étaient perçues comme la première étape d’une longue chaîne d’activité intellectuelle. Les hommes étaient censés distiller des données en information, les informations en connaissance, et la connaissance en sagesse. Toutefois, les dataïstes pensent que les êtres humains ne peuvent plus faire face aux flux immenses des données, en sorte qu’ils ne sauraient distiller ces data en information, encore moins en connaissance ou en sagesse. Le traitement des données doit donc être confié à des algorithmes électroniques dont la capacité excède de beaucoup celle du cerveau humain. En pratique, cela signifie que les dataïstes sont sceptiques envers le savoir et la sagesse des hommes, et préfèrent se fier au Big Data et aux algorithmes informatiques.

Le dataïsme est très solidement enraciné dans ses deux disciplines mères : l’informatique et la biologie. Des deux, c’est la biologie la plus importante. C’est l’adhésion de la biologie au dataïsme qui a fait d’une percée limitée au domaine de l’informatique un cataclysme renversant qui pourrait bien transformer la nature même de la vie. Vous pouvez ne pas souscrire à l’idée que les organismes sont des algorithmes, et que les girafes, les tomates et les êtres humains ne sont que des méthodes différentes de traitement des données. Mais sachez que c’est un dogme scientifique actuel, et qu’il change le monde au point de le rendre méconnaissable.

Ce ne sont pas seulement les organismes individuels, mais aussi des sociétés entières comme les ruches, les colonies de bactéries, les forêts et les cités des hommes qui sont aujourd’hui perçus comme des systèmes de traitement de données. De plus en plus, les économistes interprètent l’économie comme un système de traitement de données. Pour les profanes, l’économie ce sont des paysans qui font pousser du blé, des ouvriers qui fabriquent des habits et des clients qui achètent du pain et des sous-vêtements. Pour les experts, l’économie est un mécanisme qui recueille les données concernant les désirs et les capacités, puis transforme ces données en décisions.

Selon ce point de vue, le capitalisme de marché et le communisme étatique ne sont pas des idéologies rivales, des credo éthiques ou des institutions politiques mais, fondamentalement, des systèmes rivaux de traitement des données. Le capitalisme recourt au traitement distribué tandis que le communisme s’en remet au traitement centralisé. Le capitalisme traite les données en rattachant directement tous les producteurs et consommateurs les uns aux autres, et en leur permettant d’échanger librement l’information et de décider en toute indépendance. Comment déterminer le prix du pain sur un marché ouvert à la concurrence ? Eh bien, chaque boulanger peut produire autant de pain qu’il lui plaît et en demander le prix qu’il veut. Les clients sont tout aussi libres d’acheter autant de pain qu’ils peuvent se le permettre ou de s’adresser à la concurrence. Il n’est pas illégal de vendre une baguette 1 000 euros, mais elle ne trouvera probablement aucun acheteur.

À bien plus grande échelle, si les investisseurs prédisent une demande accrue de pain, ils achèteront des actions de sociétés de biotech qui recourent au génie génétique pour créer des souches de blé plus prolifiques. L’afflux de capitaux permettra aux entreprises d’accélérer leurs recherches et de produire ainsi davantage de blé encore plus vite en prévenant les pénuries. Même si un géant biotech adopte une théorie bancale et se fourvoie dans une impasse, ses concurrents plus chanceux, eux, réaliseront probablement la percée espérée. Le capitalisme de marché distribue ainsi le travail d’analyse des données et de prise de décision entre de nombreux processeurs indépendants mais interconnectés. « Dans un système où l’information sur les faits importants est dispersée entre de nombreux agents, expliquait le gourou autrichien de l’économie Friedrich Hayek, les prix peuvent jouer de telle manière qu’ils coordonnent les actions séparées d’agents différents(ntf-215) . »

Extrait de "Homo Deus" de Yuval Noah Harari aux Editions Albin Michel

 

 

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