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Non le confinement n’a pas permis un ralentissement salutaire de nos vies
©PATRICK HERTZOG / AFP

"Stase destructrice"

Non le confinement n’a pas permis un ralentissement salutaire de nos vies

Pierre Bentata revient sur l'impact du confinement sur nos vies et sur la notion de ralentissement salutaire.

Pierre  Bentata

Pierre Bentata

Pierre Bentata, Fondateur de Rinzen, cabinet de conseil en économie, il enseigne également à l'ESC Troyes et intervient régulièrement dans la presse économique.

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A en croire un nombre croissant d’intellectuels et d’artistes, le confinement forcé serait pour chacun de nous, l’occasion d’un ralentissement salutaire. Condamnés à réduire nos interactions sociales et professionnelles, nous pourrions enfin nous concentrer sur l’essentiel ; décelant dans nos vies ce qui relève de la fioriture, de l’accessoire ou du nuisible. 

Mais est-ce vraiment le cas ? Ceux qui célèbrent ce ralentissement contraint de nos rythmes de vie supposés effrénés ne confondent-ils pas vitesse et organisation ? Car, pour celui qui travaille encore, ne serait-ce qu’un peu, et davantage encore pour celui qui a des enfants et doit assumer les tâches ménagères, le rythme n’a pas ralenti. Tout est seulement plus confus, plus entremêlé, moins segmenté. Piégés entre les quatre murs qui nous servent de domicile, de bureau, de salle de classe, de gymnase et de centre culturel, nous subissons un quotidien sens dessus-dessous, un mélange des genres et des rôles qui n’a que l’apparence d’un ralentissement de temps. 

En apparence, nous ne courons plus d’un lieu à l’autre, nous ne perdons plus de temps à nous déplacer. Mais c’est que le temps lui-même s’efface au profit d’un amalgame de tâches autrefois bien distinctes qui s’enchevêtrent et se chevauchent continuellement. Loin d’offrir l’opportunité d’un recentrage sur l’essentiel, cette situation interdit toute segmentation du quotidien, au point de confondre l’essentiel et le futile, le contraignant et l’optionnel, le travail et le plaisir, dans un brouillard immobile. 

Dans notre quotidien appelé à ralentir, les choses sont plus claires et permettent au contraire d’effectuer ses distinctions. Parce que le rythme n’est pas plus rapide, mais mieux segmenté. Il y a le temps et l’espace du travail, celui du déjeuner, seul ou entre amis, le temps et l’espace de l’après travail, et celui du retour au foyer. Et entre chacun de ces compartiments, un sas de décompression, de décloisonnement marqué par le déplacement. Ces fameux temps de transport, aussi honnis que précieux, pour mettre de côté les tracas du boulot et s’attacher à ceux de la vie de famille, des projets, des fameuses questions existentielles. Sans ces entre-deux, clairement identifiés dans l’espace et le temps, il n’y plus le plaisir d’ouvrir un livre pour se vider la tête ou, mais cela revient au même, se la remplir de vérités plus profondes. Plus de temps pour penser à demain ou au prochain repas. Plus de grands plans sur la comète ni de rêveries, car pour émerger, ceux-là requièrent l’existence d’un temps pour chaque chose ; d’une mise en perspective. 

Dans « Le joueur d’échec », Zweig dépeint l’atrocité de la condition d’un homme enfermé dans un monde clos, avec pour unique perspective les motifs sans intérêt du papier peint qui couvrent les murs d’une chambre devenue son unique espace de vie. Là réside la plus inhumaine des tortures, comme l’explique admirablement Monsieur B. « On ne nous faisait rien – on nous laissait seulement face au néant, car il est notoire qu’aucune chose au monde n’oppresse davantage l’âme humaine. En créant autour de chacun de nous un vide complet, en nous confinant dans une chambre hermétiquement fermée au monde extérieur, on usait d’un moyen de pression qui devait nous desserrer les lèvres bien plus sûrement que les coups et le froid. »

Voilà l’effet du confinement sur la psyché humaine. Point de ralentissement heureux, mais une stase destructrice, car vivre hors du temps c’est mourir. Ce dont nous avons besoin, c’est au contraire de multiplier les espace-temps, de bien les délimiter, tel est le seul véritable moyen de ralentir. A quelques jours du confinement, nous devrions nous en souvenir et nous hâter de retrouver le rythme de nos va-et-vient quotidiens. Ballotés entre domicile et bureau, coincés dans les embouteillages ou bringuebalés dans les métros, nous auront enfin le temps de nous concentrer sur nous-mêmes !

Pierre Bentata vient de publier "Libérez-vous !" aux éditions de L'Observatoire

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