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No sex and the city : les jeunes Japonais à la pointe de ces générations qui renoncent au sexe dans les pays développés

61% des hommes non mariés âgés de 18 à 34 ans et 49% des femmes non mariées du même âge ne sont dans aucune relation amoureuse au Japon.

Dimanche dernier, The Guardian publiait un reportage faisant état de la perte d'appétit sexuel des jeunes Japonais. C'est ainsi que 61% des hommes non mariés âgés de 18 à 34 ans et 49% des femmes non mariées du même âge ne sont dans aucune relation amoureuse. Ce que l'on appelle le "celibacy syndrom" s'explique, du côté des jeunes filles japonaises, par leur volonté de rompre avec le modèle du couple traditionnel japonais, selon lequel l'homme travaille et la femme cesse ses activités pour se consacrer à son foyer une fois enceinte. En ce qui concerne les jeunes garçons japonais, plusieurs raisons peuvent être avancées: la difficulté, de plus en plus grande, à percevoir une source de revenus importante et régulière dans le contexte de crise actuel; et le développement du sexe sur Internet. Face à ce phénomène, l'offre de consommation s'adapte, notamment dans le secteur de l'alimentation et de l'hôtellerie par exemple, alors que les autorités s'alarment de plus en plus face à cette situation. L'accélération de ce phénomène au Japon serait notamment due à l'absence d'autorité religieuse pouvant faire pression sur la société, comme cela peut être le cas dans la plupart des pays dits occidentaux. Par sa proportion, ce phénomène fait du Japon une "nation pionnière où les individus célibataires existent dans des proportions significatives", selon Nicolas Eberstadt. 

Atlantico: Depuis quelques années, la jeunesse japonaise est frappée par le "syndrome du célibat" (celibacy syndrom) dont l'un des symptômes principaux consiste à se détourner de la sexualité. Qu'est-ce qui peut inciter les jeunes à se détourner du sexe ?

Michelle Boiron : Pour ce qui est des jeunes Français, plusieurs choses m’inquiètent : l’individualisme forcené, la performance et Internet avec ses réseaux sociaux et la pornographie. Tout ceci rend donc le passage à l’acte plus difficile. Internet peut avoir un effet dramatique sur la jeunesse : désormais, parfois dès l’âge de huit ans, certains jeunes peuvent avoir leur première expérience sexuelle par le biais des images pornographiques qui inondent Internet, avec une masturbation à la clé. Ni leur corps, ni leur esprit, ne sont prêts à une telle chose; cette effraction s’accompagne de phénomènes d’excitation qui peuvent les traumatiser et devenir la seule référence de leur sexualité.

Internet leur permet d’accomplir cela tout seul. Ils n’ont donc pas besoin de se confronter à l’autre. Or devenir adulte, c’est précisément se confronter à l’autre, et notamment par le biais de l’acte sexuel. C’est par l’autre qu’on se constitue: le jeune homme devient un homme en ayant un rapport sexuel avec une jeune fille, et inversement pour la jeune fille.

Avec Internet, le phénomène d’isolement notamment chez les jeunes hommes est frappant : il n’est pas rare qu’ils passent leur journée au travail, avant de rentrer chez eux, de sauter le dîner et de regarder un porno pour se masturber ? Cela enlève tout lien social et leur évite de devoir fréquenter les jeunes filles, d’autant plus que celles-ci deviennent très exigeantes en matière d’orgasme, la « performance » étant attendue à chaque rapport sexuel.  Cette attitude a tendance à castrer les jeunes garçons.

D'une manière générale, comment la jeunesse conçoit-elle le sexe aujourd'hui ? Qu'est-ce que cela représente pour eux ?

Ne soyons pas trop défaitiste: une majorité de jeunes trouvent dan le rapport avec l’autre leur épanouissement et vivent de belles histoires. Le couple représente pour eux la sécurité dans le contexte actuel caractérisé par l’incertitude, voire même un rêve. A l’autre extrémité, on retrouve des jeunes boulimiques de consommation sexuelle, état qui peut être assouvi par la pornographie. Cette catégorie de jeunes consomme le sexe comme une drogue ou de l’alcool, de manière addictive. Le plaisir doit être immédiat. Or le plaisir accompli suppose que l’on accepte de différer. Or dans la société de consommation qui est la nôtre, on ne diffère pas. J’ai récemment entendu le témoignage d’un jeune homme affirmer qu’en boîte de nuit, les garçons mettent de la MDMA dans le verre des filles pour les désinhiber, afin qu’elles couchent plus facilement dès le premier soir. Où est la satisfaction là-dedans ? Ces jeunes, que l’on retrouve dans cette seconde catégorie, pour lesquels le sexe est conçu comme d’une chose à consommer tout de suite, avec une excitation maximum, sans avoir pris le temps de différer et donc de désirer, sont à comparer au nourrisson qui réclame son biberon tout de suite, qui est dans la dépendance, hors de toute liberté adulte.

L’autre problème aujourd’hui, outre celui de l’immédiateté, c’est l’absence d’interdits. Nous vivons dans une société où l’on n’a plus le droit d’interdire. Tout est dévoilé, il n’y aucun respect de l’intime. Or il n’est pas vrai que l’équilibre de l’être humain exige que tout soit dit, montré, et que la part de mystère de chacun soit exhibée sur un réseau social.

Je terminerais en insistant sur le fait que le sexe peut également être perçu par les jeunes, et notamment par les jeunes filles comme quelque chose de dangereux. Ceci s’explique par les différents risques qu’elles encourent : le risque de cancer à cause du papillomavirus ; le risque de tomber enceinte ; ou le risque de contracter une MST. Ces risques agissent donc comme une chape au-dessus de leur tête, avant même d’avoir commencé à faire l’amour. Ceci conditionne bien entendu leur comportement sexuel et peut également expliquer le fait que les rapports ont généralement lieu dans des moments où les jeunes sont totalement désinhibés, sous l’emprise de l’alcool ou d’une autre substance. Mais là, l’exposition au risque est grande.  

Refuser de s'adonner à l'acte sexuel peut-il être considéré, pour la jeunesse, comme un moyen de contester un certain modèle de société (notamment celui du mariage et du couple) ?

Il existe des refus de type physique, à l’instar du vaginisme. Cette pathologie se caractérise par la fermeture du vagin, ce qui empêche ainsi toute forme de pénétration, même par le spéculum du gynécologue. Il semblerait que cette pathologie qui correspond généralement à une phobie, liée à la pénétration, se développe. Mais il paraît difficile de considérer que cette fermeture du vagin constitue  une « révolte » contre la pénétration.

Le refus peut aussi être motivé par des raisons religieuses; certains individus souhaitant rester vierges jusqu’au mariage. Si tel écrivaine prône l’abstention, qui se distingue de l’abstinence, en revanche, je n’ai pas eu connaissance, dans le cadre de mes consultations, d’individus refusant l’acte sexuel pour protester contre un certain modèle social. 

En quoi le célibat peut-il paraître plus attractif auprès des jeunes que la vie de couple ?

Le célibat est traditionnellement associé à la liberté, quand le couple, lui, est synonyme de contraine et d’absence de liberté. A l’heure actuelle, le célibat consenti est un véritable phénomène sociétal, mettant en valeur le sentiment de liberté qu’il suscite. D’une manière générale, ce qui est notamment le cas au Japon, on constate que les jeunes ont tendance à privilégier leur carrière, qui passe avant tout autre chose et notamment la vie de couple stable : ce n’est d’ailleurs pas un hasard si les jeunes se marient plus tard, vers 30/35 ans en moyenne.

Avec le célibat, on retrouve cette histoire du « je veux consommer, je veux profiter » sans aucune contrainte. Je trouve d’ailleurs ce comportement de la jeunesse actuelle plus intelligent que ce que nous, les générations précédentes, avons pu faire : à peine sortis du carcan familial où l’on n’avait le droit de ne rien faire, nous nous précipitions vers le mariage, pour nous retrouver à nouveau dans un environnement caractérisé par une certaine absence de liberté, sans l’avoir jamais connue.

Internet et le smartphone jouent-ils un rôle significatif, auprès des jeunes, dans la perte du contact humain/réel ? De quelle manière le développement du "sexe virtuel " influe-t-il sur la sexualité traditionnelle des jeunes ? 

On est là en plein dans l’illusion du virtuel : il s’agit du leurre d’être en relation sans être dans le physique, dans le concret de la relation physique avec l’autre, ce qui est bien entendu, est source de problèmes. La magie de la rencontre disparaît avec Internet. La toile peut nous faire fantasmer sur une personne rencontrée en ligne, bien que l’aspect entièrement humain de la rencontre (le toucher, la vue, l’odorat…) ait été totalement occulté, ce qui peut rendre la véritable rencontre, si elle survient, très décevante. Avec des sites comme Meetic ou Attractive World, le moment de la rencontre est constamment différé. Avec Internet, on ne peut pas aller à la recherche de l’émotion, du ressenti : cela nous tombe dessus d’un coup, grâce au contact, à la rencontre dans le réel.

Pour en revenir au porno, je suis frappée par tout ce qu’on peut y trouver et surtout par la place qu’il occupe dans la vie des jeunes.

A terme, quels risques encourent une société dont la jeunesse se détourne de la pratique sexuelle ? Comment les éviter ?

Si ce comportement se généralisait, nous n’aurions plus de lien social : les individus n’auraient plus besoin de se rencontrer pour faire l’amour, et n’auraient donc plus d’enfants par ce moyen. Un palliatif serait alors le recours à la PMA. Nous nous retrouverions ainsi face à des individus totalement isolés, autosuffisants qui entretiendraient entre eux un semblant d’illusion de lien, purement virtuel, grâce à Internet. Rappelons que la PMA est une pratique qui coute chère à la société, car pensée à l’origine comme un moyen exceptionnel de venir en aide aux gens infertiles. Je rencontre de plus en plus d’individus, célibataires ou en couple, qui souhaitent avoir recours à la PMA, alors qu’ils sont tout à fait fertiles.

Pour éviter le scénario décrit dans la question, le seul moyen serait de créer des interdits et du manque. Le désir se nourrit du manque, de la transgression. Sans cela, le désir ne peut exister, et donc l’acte sexuel ne peut pas survenir. Encore une fois, j’insiste pour pointer du doigt l’immédiateté et l’exigence de la performance qui caractérisent notre société : ce n’est pas parce que vous n’avez pas d’orgasme du premier coup que l’autre est à jeter. Le sex-toy a ainsi été conçu, pour pallier à cette carence masculine, lorsque l’homme ne parvient pas à donner un orgasme à sa partenaire. Parce que les femmes ne tolèrent plus également les pannes d’érection, les hommes prennent du viagra, autre perte de liberté puisque dépendance, souvent inavouée, à un produit.

On remarque, d’une marnière générale, que les ados aujourd’hui, mais aussi les adultes, ne supportent plus la frustration : ils trépignent de partout, comme les enfants. A croire qu’ils doivent avoir tout, tout de suite, ils en perdent le sens du désir, et s’isolent dans une pseudo-jouissance dont ils mesurent vite les limites, peu satisfaisantes.

Propos recueillis par Thomas Sila

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