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Naufrage européen face au Covid : qui sera le bouc émissaire de l'UE post crise, notamment suite aux erreurs sur les vaccins ?
Naufrage européen face au Covid : qui sera le bouc émissaire de l'UE post crise, notamment suite aux erreurs sur les vaccins ?
©JOHN THYS / POOL / AFP

Echec

Naufrage européen face au Covid : qui sera le bouc émissaire de l'UE post crise ?

Qu'il s'agisse d'Ursula von der Leyen, de la Commission elle-même ou d'une autre cible, difficile d'imaginer que l'UE pourra surmonter l'échec massif de sa posture sur les vaccins sans devoir sacrifier quelque chose... ou quelqu'un ?

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud est professeur de sciences politiques à l’Institut d’études politiques de Grenoble depuis 1999. Il est spécialiste à la fois de la vie politique italienne, et de la vie politique européenne, en particulier sous l’angle des partis.

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Jérôme Quéré

Jérôme Quéré

Jérôme Quéré est délégué général du mouvement européen. 

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Atlantico : Le fiasco de l'Europe sur la question des vaccins (mauvaise stratégie d'approvisionnement, pénuries, suspension d'Astrazeneca...) est-il imputable aux pays membres ou aux institutions de l'UE ? Ou les deux ?

Christophe Bouillaud : Les responsabilités sont éminemment partagées. En pratique, comme la santé n’est pas une compétence majeure de l’Union européenne et que les pays membres ont tout de même décidé qu’il fallait agir en commun sur ce point précis des vaccins, il n’est pas très étonnant que le résultat final apparaisse plutôt médiocre. L’Union européenne avait en effet bien peu d’expérience sur une telle opération d’une commande aussi massive à plusieurs fournisseurs, avec ensuite toute une répartition à assurer entre pays. De toute façon, il n’était cependant guère envisageable de faire autrement si l’on voulait sauver l’unité de l’Union européenne dans cette crise sanitaire. En effet, si la solution choisie avait été le chacun pour soi, les pays européens les moins dotés en ressources financières ou les moins rapides à passer des commandes massives au bon fournisseur de vaccins auraient été lésés. Au moins, avec cette solution européenne commune, de commande commune et de répartition au prorata de la population de chaque Etat, tout le monde se sent également lésé. La polémique sur la lenteur de la vaccination faute de doses disponibles n’est ainsi pas moindre du coup en Allemagne qu’en France ou en Italie. Certains pays, comme la Hongrie, ont joué d’ores et déjà l’appel à des vaccins non homologués par les autorités de santé européennes, pour contrer cette pénurie chez eux.

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L’histoire dira ensuite s’il y aurait eu une possibilité d’avoir plus de vaccins en les payant plus chers encore ou si tout simplement les capacités de production n’étaient pas là. La vraie interrogation qu’on pourra avoir par ailleurs, c’est de savoir si, dès le printemps 2020, au moment où la faisabilité de vaccins contre le Covid-19 semble déjà se profiler, la Commission et les Etats ont travaillé de concert pour penser la production en masse de ces vaccins. Or on dirait bien qu’aussi bien la Commission européenne que les Etats membres se sont fiés aux seules promesses des industries pharmaceutiques concernées sans chercher à pousser d’ores et déjà à une montée en puissance des capacités productives de ces dernières. C’est particulièrement visible en France où tout semble se faire au dernier moment, au pied du mur, comme l’appel à Sanofi d’aller aider ses concurrents plus chanceux à produire des vaccins.

Jérôme Quéré : Les attentes n’ont jamais été aussi grandes envers l’Union européenne que depuis cette pandémie qui nous touche toutes et tous. Son action a un impact concret, visible et immédiat sur chacun d’entre nous. Aussi, lorsque les résultats ne sont pas suffisamment à la hauteur, il est normal que l’on se tourne vers elle pour comprendre.

Cela est en soit une victoire pour ceux qui estiment que l’Union est un échelon indispensable. En effet, l’achat de vaccins de manière groupée permet d’éviter de répéter les erreurs passées avec des masques volés entre pays européens sur les tarmacs. De plus, dans un espace de libre circulation - qu’on espère bien retrouver après cette crise - tous les Européens restent en danger si certains ne sont pas vaccinés.

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Concernant l’achat des vaccins, la Commission européenne était chargée de négocier les contrats. On lui demande donc naturellement des comptes lorsque les commandes risquent de ne pas être livrées en nombre, à temps, alors que d’autres pays comme son voisin britannique vaccine massivement. A-t-elle été trop naïve dans la négociation de ses contrats ou les laboratoires ne respectent-ils pas leurs obligations ? L’entreprise pharmaceutique AstraZeneca s’est engagée à livrer de nombreux vaccins à de nombreux pays mais reconnaîtne pas être en mesure d’honorer ses engagements. Les clauses d’engagement contractuelles du laboratoire envers le Royaume-Uni et l’Union européenne sont similaires. L’erreur est donc ailleurs. La date de la signature du contrat ? L’Union européenne a signé le 27 août 2020 et le Royaume-Uni le lendemain, 28 août. Les capacités de production ? Les laboratoires installés dans l’Union ont exporté 41,6 millions de doses dont 10 millions vers le Royaume-Uni. Ceux britanniques n’en ont exporté aucune vers l’Union. La responsabilité vient donc du laboratoire pharmaceutique et on attend de la Commission européenne qu’elle tape du poing sur la table pour protéger nos intérêts. C’est ce qu’elle vient de faire, un peu tardivement, en menaçant de restreindre les exportations de doses tant que le contrat européen n’aura pas été respecté.

Cela n’apaise pas nos inquiétudes et, parfois notre colère, concernant la lenteur de la vaccination en Europe. À qui la faute ? Comme pour de nombreux domaines, les compétences sont partagées entre l’Union et ses États membres. On réalise l’action à l’échelon le plus adapté. L’application de la stratégie vaccinale se fait donc par les États et non via la Commission, qui a en revanche plus d’utilité dans la négociation d’un contrat pour 27 pays. À Malte, 20% de la population a reçu au moins une dose, contre moins de 5% pour la Lettonie et la Bulgarie. La France, elle, est dans la moyenne de l’Union, à 9%. Pourtant, chaque pays a reçu des doses en fonction de sa population. Les États ont donc leur responsabilité dans la lenteur de la vaccination et devraient aussi faire leur mea culpa. C’est d’autant plus vrai dans la remise en cause du vaccin AstraZeneca et sa suspension pendant quelques jours. Ce n’est pas une décision de la Commission qui a mené à ce choix des États. Certains l’ont suspendu, provoquant les inquiétudes des autres qui ont enchaîné les suspensions. L’Agence européenne du médicament, prise de court, a dû rassurer les autorités nationales qui ont autorisé à nouveau le vaccin. Mais le mal était fait. La méfiance envers le vaccin s’est répandue en Europe.

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Très critiquée, l'UE peut-elle sortir de la crise sans désigner un bouc émissaire, que ce soit une personnalité ou une institution ? Certains hauts responsables sont-ils en danger politiquement ? Peut-on s'attendre à des sanctions ?

Christophe Bouillaud : Malheureusement, il est probable que les dirigeants des Etats européens recourent à la facilité devant leur propre opinion publique nationale consistant à blâmer « les technocrates de Bruxelles ». Je ne crois pas cependant qu’au-delà de la mauvaise image que cela pourra renforcer chez certains électeurs de « Bruxelles », cela amène à des sanctions politiques. La Commission von der Leyen est soutenue par une large majorité au sein du Parlement européen (PPE, Renew, PSE) qui n’est pas à ce stade sur le point de se fissurer, et les Etats membres n’ont sans doute pas envie d’ouvrir une crise politique autour de la Commission.

Par contre, ce qui peut arriver, c’est un scandale qui mettrait en cause la probité de l’un ou l’autre des acteurs bruxellois dans le cadre de ces commandes massives de vaccins. Rappelons qu’un Commissaire européen a déjà dû démissionner parce qu’il n’avait pas respecté les règles de confinement dans son propre pays. Une histoire, aussi bénigne soit-elle, autour de quelque intérêt pécuniaire pris par un Commissaire européen à l’occasion de cette crise sanitaire ferait beaucoup de dégâts. Il n’est pour s’en convaincre de voir le mal qu’a fait aux résultats électoraux de la CDU lors des dernières élections locales en date la révélation par la presse du fait que certains députés CDU avaient profité des achats massifs de masque en urgence par l’Allemagne pour s’enrichir. Si j’ose dire, si l’on découvrait des « profiteurs de guerre » au sein de la Commission, cela amènerait sans doute à des démissions en cascade. L’inefficacité passe encore, le lucre non.

Jérôme Quéré : Il n’est pas dans l’habitude de la sphère européenne, très diplomate, de désigner un coupable.Peu de risque donc, que la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, soit placée sur un siège éjectable.D’autant plus que la coalition au Parlement européen la soutient et ne veut pas risquer une instabilité politique. Pourtant, Ursula von der Leyen, qui n’a pas la légitimité des urnes, n’ayant pas fait campagne aux élections européennes et ayant été placée par les chefs d’État et de gouvernement, concentre les critiques. Elle ne peut répliquer en blâmant les États et fait donc le dos rond, encaissant les coups que d’autres sont soulagés de ne pas recevoir.

À défaut de pouvoir trouver un coupable idéal, l’Union devrait saisir ce moment pour s’affirmer et se faire respecter, à commencer par les laboratoires pharmaceutiques ou son voisin britannique très virulent à son encontre. Il est temps de défendre les intérêts des Européens face à ceux étrangers.

Alors, si les attentes sont grandes, il est temps que l’Union européenne soit à la hauteur des responsabilités qu’on lui prête ou qu’on lui rêve.

La mauvaise gestion des vaccins a-t-elle provoqué une remise en question au sein des couloirs de Bruxelles ? La crise sanitaire a-t-elle révélé des failles que l'UE devra corriger ?

Christophe Bouillaud : En tout cas, comme le montre l’intervention du Commissaire européen Thierry Breton dans les médias français, la conscience semble forte dans les couloirs de la Commission européenne que cette dernière est accusée de tous les maux.

Pour ce qui est des failles, au-delà de cette question des vaccins, j’en vois deux.

D’une part, parce que la Commission européenne se voit comme la « gardienne des Traités » et aussi de leur esprit, et donc de la libre circulation des personnes au sein du « marché unique », elle est incapable de penser l’urgence de compartimenter l’espace européen pour endiguer la progression du virus et de ses variants. Elle interdit donc de fait à un Etat membre de mener jusqu’au bout une stratégie « Zéro Covid » sur son territoire. Comme la plupart des Etats membres, elle est fascinée par le retour rapide à la normale où le continent serait de nouveau parcouru de part en part  par des millions de travailleurs, touristes, etc. Or ce retour est peut-être impossible à court terme, même avec les vaccins, contrairement à ce qui est affirmé à longueur de journée avec l’idée de « passeport vaccinal ». La Commission préfère en somme rester dans sa zone de confort, où les êtres humains peuvent toujours bouger facilement d’un Etat européen à l’autre. Et, si par malheur, c’était là une illusion, celle d’une victoire rapide de l’Homme sur ce virus ?  Que fait-on si un super-variant apparait à un bout du continent, ou ailleurs dans le monde d’ailleurs ? On le laisse faire sans mot dire le tour du continent, et tuer quelques centaines de milliers de gens supplémentaires ? Il y  a un moment où l’un ou l’autre Etat européen, instruit par l’expérience, et l’exemple des pays asiatiques, dira stop.  Et là, il y aura sans doute de grosses difficultés intra-européennes.

D’autre part, pour l’instant, les plans européens de relance économique post-Covid 19 semblent sous-dimensionnés par rapport à ce que l’on voit ailleurs, en particulier aux Etats-Unis ou en Chine. Certes, comme puissance exportatrice, l’Union européenne peut se laisser en quelque sorte trainer de l’avant par les marchés américain et chinois, mais, au niveau plus fin, il faudra bien se poser la question des régions ne bénéficiant pas de cet apport positif des exportations. Pour prendre un exemple concret, cela m’étonnerait fort que l’on puisse voir beaucoup de touristes asiatiques à Paris avant 2022 ou 2023, que fait-on d’ici là pour l’économie francilienne, très dépendante du tourisme ? Cette incapacité à relancer très fortement la demande solvable correspond au fait que les Etats européens restent empêtrés dans leur idéologie austéritaire, anti-inflationniste, qu’ils ont inscrite dans les traités européens au début des années 1990. Il faudrait de la relance budgétaire massive dans tous les Etats, puisqu’on voit bien que la politique monétaire de la BCE n’arrive pas à faire des miracles, et il faudrait aussi aller vite. Or le mieux à faire dans ce cas-là serait de faire fonctionner les mécanismes déjà bien rôdés de chacun des Etats membres, plutôt que de s’empêtrer dans des distributions sous conditions byzantines de fonds européens. En pratique, pour illustrer l’idée, donner un RSA à tous les jeunes français qui en auraient besoin, la CAF saurait faire dans les trois mois, idem pour une augmentation massive des bourses du CROUS. Par contre, il faudra au moins un an, voire plus, pour que les fonds européens destinés à la France finissent par se voir utilisés dans telle ou telle belle idée d’investissement, qui arrivera bien trop tard pour avoir un effet sur la conjoncture.

Dans le fond, la question plus générale est un peu : l’Union européenne sait-elle s’adapter à l’impensable ? Jeter aux orties certaines de ses idées fondatrices pour se sauver elle-même ? Nul ne sait.

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