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Notre société est-elle avant tout narcissique ?
Notre société est-elle avant tout narcissique ?
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Miroir, mon beau miroir

Narcisses : sommes-nous la génération la plus obsédée par ses défauts physiques de l'histoire de l'humanité ?

Lorsqu'une people surmédiatisée comme Kim Kardashian déclare que la première chose qu'elle a faite après avoir accouché est d'avoir vérifié l'aspect de son vagin, on est en droit de se demander ce que cette déclaration révèle de notre société.

Michel Maffesoli

Michel Maffesoli

Michel Maffesoli est Membre de l’Institut universitaire de France, Professeur Émérite à la Sorbonne. Ces derniers livres publiés sont "Écosophie" (ed du Cerf, 2017), "Êtres postmoderne" ( Ed du Cerf 2018), "La nostalgie du sacré" ( Ed du Cerf, 2020).

 

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Atlantico : Peu après son accouchement, Kim Kardashian, la femme du rappeur Kanye West, a déclaré dans l’émission de téléréalité consacrée à sa famille : « La toute première chose que j’ai faite en rentrant chez moi a été de regarder mon vagin dans la glace ; il est encore plus beau qu’avant. » Cette déclaration constitue-t-elle la partie émergée d’un phénomène narcissique plus vaste, qui toucherait l’ensemble de notre société moderne ? Pourquoi ?

Michel Maffesoli : Tout d’abord, il faut dire et redire, jusqu’à plus soif, qu’à l’encontre de ce qu’il est fréquent, en France, d’affirmer, et de continuer à nommer : « la société moderne », nous sommes rentrés dans un autre cycle dont on a du mal à apprécier les contours, celui de la POSTMODERNITE. C’est dans ce cadre là qu’il faut cesser de parler, comme il est coutume de le faire d’un narcissisme contemporain. Pour ma part, j’ai à de nombreuses reprises, rendu attentif au fait que ce dont il est question est bien un narcissisme collectif. C’est-à-dire, ne pas se regarder simplement le nombril, mais se regarder le nombril les uns les autres. C’est en ce sens que l’on peut comprendre l’attitude de Kim Kardashian, qui en parlant, coram populo, face au peuple, souligne bien que son vagin n’est pas une affaire privée, mais bien quelque chose de collectif. Puis-je à cet égard rappeler, pour reprendre une expression française, qu’au XIXème siècle, apogée de la modernité, tout était permis derrière « le mur de la vie privée ». Dans la postmodernité, développement technologique aidant, ce mur de la vie privée s’est totalement effrité, et tout se retrouve sur la place publique. C’est cela que j’appelle : un narcissisme collectif.

La recherche de la perfection physique, telle qu’on la voit notamment sur les réseaux sociaux, traduit-elle un manque de confiance en soi profond, jamais connu jusqu’alors ? Que nous enseigne le passé à ce sujet ?

Toujours dans le cadre de cette postmodernité naissante, l’APPARENCE joue et va jouer un rôle de plus en plus important. Rappelons que ce qui était important, du dix-septième à la moitié du vingtième siècle, (cycle moderne) était la recherche de la profondeur, l’importance du fond. D’une manière ironique, Paul Valéry ne rappelait-il pas que les intellectuels étaient « deprofundistes ». C’est-à-dire qu’on recherchait toujours le contenu, le sérieux, le rationnel. Il se trouve que nous vivons une inversion fondamentale de polarité et que les jeux de l’apparence constituent l’élément essentiel du lien social. C’est ainsi que Nietzsche et Weber ont pu rappeler « qu’à certains moments la profondeur se cache à la surface des choses ». Ce n’est donc pas, à l’encontre du moralisme ambiant, toujours à la recherche « d’un soi profond » le signe d’un manque de confiance, mais bien au contraire le fait que l’exacerbation du corps propre conforte le corps social. (M. Maffesoli, Au creux des apparences, 1990).

Sommes-nous également la génération la plus cruelle et la plus intolérante sur les questions de l’apparence ?

Faut-il le rappeler ? Nous avions oublié que l’animal humain est aussi un animal et comme tel, à côté de l’aspect purement rationnel et sérieux de l’existence, il met aussi, de temps en temps, l’accent sur le sensible. De même, il faut souligner que dans l’humain, il y a aussi de « l’humus », c’est-à-dire de la cruauté et de la violence. Du coup le retour en force de l’apparence, après de longs siècles de dénégation, voire de répression s’affirme et s’affiche d’une manière qui peut paraître brutale. Pour le dire en utilisant les catégories du psychologue des profondeurs, Carl Gustav Jung, il s’agit là d’un phénomène de « compensation ». On peut donc penser que cette génération et les générations futures seront de plus en plus obsédées par l’apparence. Mais cessons de stigmatiser cela, et rappelons nous qu’à l’image de ce que furent de grandes périodes culturelles comme la Renaissance, le Quattrocento en Italie, l’importance donnée au paraître peut conforter toute une série de phénomènes culturels. La chorégraphie (Jan Fabre), les affoulements musicaux (Techno et Gothique), les rassemblements sportifs, tout cela constitue une mise en scène du corps. Il s’agit là de la reviviscence de l’antique « theatrum mundi ».

Pourquoi notre époque est-elle soumise ainsi à ce culte du physique ? La montée en puissance de cette obsession est-elle proportionnelle à l’augmentation du nombre de supports nous renvoyant notre propre image, depuis les miroirs et vitrines jusqu’aux photos postées sur les réseaux sociaux ?

La modernité était l’héritière de ce que le grand anthropologue Gilbert Durand avait nommé « l’iconoclasme occidental ». Celui-ci s’est employé sur la longue durée, à dénier à l’image et à l’imaginaire tout espèce de qualité. En un moment important de la naissance de la modernité, Max Weber a pu montrer que sous les coups de boutoir d’une « rationalisation généralisée de l’existence », le devenir des sociétés avait abouti au fameux « désenchantement du monde ». Il se trouve que technologie aidant : réseaux sociaux, Facebook, blogs, diffusion des photos « intimes », nous assistons à un véritable réenchantement du monde. Celui-ci mettant l’accent pas simplement sur la raison, sur l’utilité, sur l’importance du travail, mais bien sur un hédonisme diffus, dont l’apparence est une des manifestations les plus remarquables.

Cette société de l’apparence est-elle en train de produire des générations et des générations de traumatisés ? Peut-on supposer qu’un mouvement de réaction mondial, « anti-apparence », se mette un jour en marche ?

La société de l’apparence n’est donc pas un simple moment qui est appelé à être dépassé, mais au contraire une lame de fond dont nous n’avons pas encore mesuré toutes les conséquences. Il n’y a rien de « traumatisant » dans le jeu des apparences, mais au contraire l’expression d’une indéniable vitalité dont les jeunes générations sont porteuses. Il faut insister sur le fait que la reviviscence de la théatralité est une manière originelle et originale de vivre et de faire revivre le CORPS SOCIAL, non pas comme une simple métaphore, mais bien comme une réalité irréfragable à laquelle tout le monde sera soumis. En bref, c’est  le retour des sens, du sensualisme, du plaisir d’être qui se joue dans cette théatralité. L’homo sapiens, l’homo faber sont en train de laisser la place à un HOMO EROTICUS s’exprimant dans tout ce qu’il est convenu d’appeler le sociétal. Jusqu’alors, on considérait l’apparence comme étant de l’ordre de la frivolité, je dirais pour ma part, que sont frivoles les observateurs sociaux qui ne s’intéressent pas ou qui stigmatisent une telle frivolité !

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