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Mouvement social en Irak : un nouveau printemps arabe serait-il en train de prendre forme ?
©Haidar MOHAMMED ALI / AFP

Mouvement social

Mouvement social en Irak : un nouveau printemps arabe serait-il en train de prendre forme ?

Partie du sud de l'Irak au mois de juillet dernier, une colère sociale gronde dans le pays, notamment dans la ville de Bassora, rejetant corruption et absence d'infrastructures. Une situation qui s'est aggravée depuis la mi-août en raison d'une pollution des eaux ayant entraîné l'hospitalisation de plus de 30 000 personnes empoisonnées, et une répression des autorités avec la mort de 6 manifestants ce mardi 4 septembre à Bassora.

Roland Lombardi

Roland Lombardi

Roland Lombardi est consultant géopolitique indépendant et associé au groupe d'analyse JFC-Conseil. Il est docteur en Histoire contemporaine, spécialisation Mondes arabes, musulman et sémitique. Il est membre actif de l’association Euromed-IHEDN et spécialiste des relations internationales, particulièrement sur la région du Maghreb et du Moyen-Orient, ainsi que des problématiques de géopolitique, de sécurité et de défense.

Il est intervenant à Aix-Marseille Université et à Sup de Co La Rochelle – Excelia Group. 

Editorialiste à Fildmedia.com, il est par ailleurs un collaborateur et contributeur régulier aux sites d'information Atlantico, Econostrum, Kapitalis (Tunisie), Casbah Tribune (Algérie), Times of Israel. 

Ses dernières publications notables : « Israël et la nouvelle donne géopolitique au Moyen-Orient : quelles nouvelles menaces et quelles perspectives ? » in Enjeux géostratégiques au Moyen-Orient, Etudes Internationales, HEI - Université de Laval (Canada), VOLUME XLVII, Nos 2-3, Avril 2017, « Crise du Qatar : et si les véritables raisons étaient ailleurs ? », Les Cahiers de l'Orient, vol. 128, no. 4, 2017 et « L’Égypte de Sissi : recul ou reconquête régionale ? » (p.158), in La Méditerranée stratégique – Laboratoire de la mondialisation, Revue de la Défense Nationale, Eté 2019, n°822 sous la direction de Pascal Ausseur et Pierre Razoux.

Il a dirigé, pour la revue Orients Stratégiques, l’ouvrage collectif : Le Golfe persique, Nœud gordien d’une zone en conflictualité permanente, aux éditions L’Harmattan, janvier 2020.  

Ses derniers ouvrages sont intitulés Les Trente Honteuses, la fin de l’influence française dans le monde arabo-musulman (janvier 2020) et Poutine d’Arabie, ou comment la Russie est devenue incontournable en Méditerranée et au Moyen-Orient (février 2020), aux VA Editions.

Vous pouvez suivre Roland Lombardi sur les réseaux sociaux :  FacebookTwitter et LinkedIn

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Atlantico : Partie du sud de l'Irak au mois de juillet dernier, une colère sociale gronde dans le pays, notamment à Bassora, rejetant corruption et absence d'infrastructures. Une situation qui s'est aggravée depuis la mi-août en raison d'une pollution des eaux ayant entraîné l'hospitalisation de plus de 30 000 personnes empoisonnées, et qui a pu provoquer une répression des autorités avec la mort de 6 manifestants ce mardi 4 septembre dans la ville pétrolière de Bassora. Comment évaluer la menace de soulèvement de la population dans ce contexte ?

Roland Lombardi : Il faut d’abord revenir rapidement sur les origines et les causes profondes de ce soulèvement social. Depuis près de 30 ans, l’Irak est un pays meurtri. En effet, dès l’invasion du Koweït par Saddam Hussein en août 1990 et qui provoqua la première intervention américaine, le pays a connu un embargo sévère jusqu’en 2003 (soit plus de 10 ans). Puis, vint la seconde intervention américaine de 2003 et les désastreuses conséquences que l’on sait, pour le pays mais également pour la région… Face à une guerre civile larvée depuis plus d’une dizaine d’années et malgré la victoire contre Daesh, « le pays des deux fleuves » demeure au bord du chaos. Actuellement, l’une des principales causes de l’état déplorable des infrastructures du pays, c’est, comme le rappellent si justement les slogans des émeutiers de Bassora, la corruption massive et endémique de la classe politique irakienne ainsi que l’incapacité de l’Etat fédéral et des autorités provinciales (dont le siège a été en partie incendié) à assurer les services de base dans cette région mais également sur tout le territoire.

Rappelons que l’Irak figure au rang du 12e pays le plus corrompu de la planète. Ainsi, depuis des années déjà, des manifestations, contre la corruption générale et les services publics déficients, et qui tournent souvent à l’émeute, touchent l’ensemble du pays. Comme par exemple, le grand mouvement de mai 2016 à Bagdad (emmené par Moqtada al-Sadr, que nous évoquerons plus loin). Bassora (Basra en arabe), quant à elle, est la seconde ville du pays après Bagdad, la capitale, et compte plus de 2 millions d’habitants. Elle est le chef-lieu de la province d'Al-Basra. Principal port du pays, la ville est située sur le Chatt-el-Arab, estuaire commun des fleuves Tigre et Euphrate, à 55 km en amont du golfe Persique et à 550 km de Bagdad. Cette province, où les chiites sont majoritaires, est frontalière de l’Iran et du Koweït et elle est une importante zone de trafics mais également d’affrontements tribaux récurrents. Ce qui en fait donc une véritable poudrière. Surtout, dans le passé, Bassora était une région assez fertile, avec une production importante de riz, de maïs, d’orge, de millet, de blé, de dattes et de bétail.

Par ailleurs, la province jouit de ressources substantielles de pétrole, possède de nombreux puits ainsi qu’une grande raffinerie. Toutefois, Bassora a explosé début juillet, devenant l’épicentre de la contestation irakienne et entraînant d’autres mouvements dans l’ensemble du sud puis dans le reste du pays. Face à cette colère, les autorités ont réagi par la force, comme on pouvait s’en douter, et il y a eu depuis plus d’une vingtaine de tués chez les manifestants (officiellement). En urgence, depuis cet été, le gouvernement a alors promis des investissements et des milliards de dollars (dont 3 milliards pour Bassora). De plus, le montant des revenus pétroliers a considérablement augmenté durant ces derniers mois et a presque doublé en un an.

Mais pour les habitants de Bassora, les autorités ne sont pas à la hauteur, d’autant plus que, comme vous le dites dans votre question, près de 30 000 personnes ont été hospitalisées à cause d’une eau fortement polluée.

Pour l’instant donc, la colère ne faiblit toujours pas. Il est vrai que pour rétablir des infrastructures dignes de ce nom, concernant notamment l’acheminement de l’eau et de l’électricité, il faut en priorité une refonte totale de la gouvernance du pays (surtout dans le domaine de l’intégrité des responsables politiques) mais ça, nous en sommes encore très loin…

Comment analyser ce mouvement alors même que les élections irakiennes de cette année 2018 ont abouti à la victoire surprise de la liste de Moqtada al-Sadr, justement sur une thématique anti-corruption ?

Cette crise illustre dramatiquement le sentiment d’abandon et l’exaspération des habitants.

En mai, lors des élections législatives, c’est à Bassora et sa région que l’abstention a été l’une des plus fortes.

A cause de son impéritie, et comme je l’ai dit plus haut, la corruption tous azimuts qui gangrène le pays, le pouvoir central n’a plus le contrôle de la rue car il a perdu sa confiance. Même les notables locaux et les grands chefs tribaux ont le plus grand mal à se faire entendre… Le premier ministre Haider al-Abadi (qui négocie depuis le printemps avec Moqtada al-Sadr afin de conserver son poste) s’était même rendu dans la ville. Mais justement, peut-être que ce mouvement va profiter à Moqtada al-Sadr. En effet, celui-ci est devenu un faiseur de roi. A l’issue des législatives du printemps dernier, à la surprise générale et en dépit d’une abstention particulièrement élevée, la liste du nationaliste chiite (« indépendant » vis-à-vis des Américains et des Iraniens – il s’était rendu en 2017 en Arabie saoudite et en Jordanie-) est arrivée en tête avec 1,3 million de voix.

Ce fut un cuisant échec pour les deux favoris de l’élection : le Premier ministre sortant, al-Abadi, chiite, soutenu par la communauté internationale, les USA et auréolé de sa victoire sur l’Etat islamique, et le vice-président Nouri al-Maliki, un chiite lui aussi, considéré comme un proche de l’Iran.

Allié aux communistes et à certaines personnalités sunnites, et ne briguant pas personnellement le poste de Premier ministre, Sadr vient d’exiger des solutions « radicales et immédiates » pour mettre fin aux troubles à Bassora. Depuis le 12 mai dernier, la première réunion du parlement élu a été ajournée et les négociations pour la constitution d’une coalition gouvernementale se poursuivent. Les différents blocs doivent encore s’accorder sur les futures alliances pour enfin élire le président de l’Assemblée. Sadr bénéficie certes d’un solide soutien populaire et du prestige de son nom. Mais son jeune âge et son manque d’influence auprès des grands acteurs traditionnels du pays comme les nationalistes d’Abadi ou du puissant PDK kurde de Barzani, l’handicapent grandement. La peur d’un embrasement peut donc lui servir et donner plus de poids au héraut des manifestations passées anti-corruption. Même s’il n’est pas tout à fait certain qu’il ait une quelconque prise sur les évènements actuels… 

Du point de vue de la région, quels seraient les risques de voir la situation aboutir à une réelle déstabilisation ?

Vous savez, rien n’est jamais écrit. Toutefois, personne n’a intérêt à ce que la situation dégénère, ni au niveau local et encore moins au niveau régional. Encore une fois, il faut juste espérer que ce désespoir et cette colère aident les responsables irakiens, mais pourquoi pas également certains nouveaux et futurs potentats voisins, à prendre enfin conscience d’un des plus grands maux (avec l’islam politique sous toutes ses formes, ne l’oublions jamais) du monde arabo-musulman : la corruption ! Toutefois, sur les terres du bakchich ce n’est pas gagné ! Pour autant, je le répète souvent, même si les Occidentaux (et surtout les Français !) sont mal placés pour donner des leçons dans ce domaine, il n’en reste pas moins que le manque d’intérêt du bien commun de la plupart des leaders de la région est un véritable cancer. Pourtant, le déclenchement des Printemps arabes et leurs funestes conséquences en ont été la tragique démonstration. Finalement, si les vieux dictateurs sont tombés, c’est moins à cause d’une aspiration à la démocratie et au libéralisme (défendue certes par une infime minorité des révolutionnaires) qu’à une revendication, désespérée et violente, pour la fin du népotisme, de la corruption, une justice plus juste et surtout, un pouvoir plus « redistributeur » (pour la grande majorité).

Pour l’instant, seul le dictateur égyptien Sissi semble l’avoir compris : même s’il a encore du mal à réformer de fond en comble l’économie de son pays, on ne peut nier qu’il en a du moins la volonté…

Comme je le dis souvent, dans cette partie du monde, on croit à l’autorité, on ne la discute presque jamais et on la respecte à condition qu’elle soit forte certes, mais par-dessus tout respectable et juste. Malheureusement, les responsables arabes devraient apprendre par cœur la fameuse phrase de Napoléon : « Le peuple est le même partout. Quand on dore ses fers, il ne hait pas la servitude »…

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