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Marathonien, lifté, tatoué… Vous ne viendriez pas d’avoir 40 ans ?
©Reuters

La crise est partout !

Marathonien, lifté, tatoué… Vous ne viendriez pas d’avoir 40 ans ?

La crise de la quarantaine est vieille comme le monde, d'anciens textes religieux tibétains y faisaient déjà référence. Ses manifestations contemporaines, elles, ont changé.

Lisbeth Von Benedeck

Lisbeth Von Benedeck

Lisbeth von Benedek est docteur en psychologie et psychanalyste didacticienne de la SFPA (Institut C.-G. JUNG, France). Elle a été responsable, pendant une vingtaine d'années, de l'enseignement de la psychologie clinique et de l'introduction à la psychanalyse à l'Université Paris XIII.

Elle est l'auteur de "La crise du milieu de vie : un tournant, une seconde chance" chez Eyrolles.

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Sylviane Barthe-Liberge

Sylviane Barthe-Liberge

Sylviane Barthe-Liberge est psychologue clinicienne et psychothérapeute. Elle anime et publie sur son site personnel : www.consultations-psychologue.com.

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Atlantico : Auparavant pour les hommes le fait de se teindre les cheveux, d'acheter une voiture de sport ou encore de tromper sa femme, étaient considérés comme des signes de la crise de la quarantaine. Qu'en est-il aujourd'hui, les manifestations de la crise de milieu de vie sont-elles toujours les mêmes ? Comment ont-elles évolué ?

Lisbeth von Benedek : La crise de milieu de vie correspond à la période entre 35 et 50 ans. Il s'agit d'une période déstabilisante mais ne s'arrête pas du tout à 50 ans. C'est un processus de croissance, de mutation, de maturation. Se teindre les cheveux, s'acheter une voiture de sport témoigne d'une volonté de rattraper ce que l'on n'aurait pas fait pendant son adolescence ou sa jeunesse. Ces signes continuent d'exister mais sont peut-être plus subtiles. On ne voit plus les hommes se teindre les cheveux, mais ils vont préférer se faire des mèches par exemple. C'est plus élégant et plus discret mais cela existe toujours.

Sylviane Barthe-Liberge : Le terme n’est peut-être pas des mieux appropriés car la majorité des gens ne vivent pas une "crise" au sens propre, mais plus une évolution, une transition, une "mutation psychique". Comme un temps charnière de l’existence qui nous amènerait à nous poser des questions existentielles liées à la prise de conscience majeure de la finitude de la vie. Qui suis-je ? Où vais-je ? Quelles traces vais-je laisser de mon passage sur cette Terre ?...

C’est d’ailleurs ce qu’Elliott Jacques (le psychologue ayant introduit le concept pour la première fois en 1965) a analysé de ses diverses consultations : les gens réalisent que le temps restant à vivre sera moins long que celui qu’ils ont déjà vécu, "la mort n’est désormais plus de l’autre côté".

Contrairement aux idées reçues, les femmes comme les hommes vivent le même processus, bien que la façon d’y répondre puisse être différente. Déjà sur un plan biologique, les femmes sont confrontées plus tôt à la ménopause, que les hommes à l’andropause. Pour autant, ce sont les évènements de la vie qui vont amener une réflexion sur son existence et bousculer nos schémas de pensées.

Quels sont aujourd'hui les signes d'une crise de la quarantaine ?

Lisbeth von Benedek : Cette image que l'on a envie de donner d'un jeune homme ou d'une jeune femme éternel(le), passe par exemple par le fait de se payer des vacances  extraordinaires dont on va pouvoir parler. Peut-être aussi par le fait de s'acheter régulièrement des gadgets électroniques, home cinéma, téléphonie dernier cri. Toutes les choses que l'on a envie de montrer et qui montreront que l'on a bien réussi et que l'on est bien dans peau, beau et intelligent.

Le rapport à la technologie fait partie de tous ces signes extérieurs que l'on peut montrer aux autres pour leur montrer qu'on est à la page.

Certains vont se faire des tatouages, si on pense qu'on ne parvient à projeter l'image de nous-même que l'on souhaite, dans ce cas-là on l'écrit, on le dessine. Normalement, les tatouages sont des pratiques de jeunes. Mais attention, l'adolescent vieillissant est plutôt une image triste.

Sylviane Barthe-Liberge : Il y a des signes avant-coureurs qui peuvent retenir l’attention, comme le besoin de sensations fortes. Mais cela peut être aussi une irritabilité, un ennui généralisé, un rejet de la routine (famille, conjoint, enfant, travail…). Autrement dit, l’envie d’aller voir si l’herbe est plus verte dans le pré d’à côté !

Cela peut aussi être un refus du temps qui passe et des signes du vieillissement : se mettre au sport, le recours à la chirurgie esthétique… Gommer les effets du temps dans un mouvement de fuite en avant.

Les gens peuvent également ressentir une sensation de fatigue inexpliquée, des regrets voire des angoisses, parfois de la nostalgie. Il n’est pas rare non plus que l’on ressente une déprime passagère qui peut aller jusqu’à une dépression manifeste. Cette nouvelle dynamique induit une réorientation des objectifs de vie.

Il ne faut pas banaliser ces signes car il peut exister, pour certains, une réelle souffrance derrière ces manifestations. Et dans tous les cas, ils sont le signe d’un véritable questionnement qui touche à l’identité.

Toutefois, il est important de souligner que cette mutation amène toujours un mieux être, plus de sérénité en prenant du recul sur la vie, une forme de sagesse et d’apaisement. C’est ce qu’Abraham MALOW (psychologue américain d’approche humaniste, ayant développé le concept de la pyramide des besoins) appelait "actualisation" : c’est le besoin d’accomplissement de soi, le besoin de réalisation. C’est aussi le besoin de respect de soi-même et de confiance en soi, le sentiment de faire quelque chose de sa vie et donner un sens à son passage sur Terre. Carl Jung parlait, lui, de "conscientisation pleine et entière de soi".

Qu'est ce que cela traduit de l'évolution de la société et de notre rapport au vieillissement ?

Lisbeth von Benedek : Ce sont là des défenses qui se mettent en place à ce moment de la vie car les premiers signes de vieillissement commencent à apparaître et on ne peut plus les ignorer. Et on ne peut plus ignorer non plus qu'une partie de notre vie se termine. De ce fait, on se trouve devant l'évidence qu'un bilan de vie s'impose à nous. On est face à ce que l'on a réalisé et à ce que l'on n'a pas réalisé non plus.

Sylviane Barthe-Liberge : Cette crise de la quarantaine (appelée crise du milieu de la vie dans les pays anglosaxons) témoigne du temps qui passe et de deuils à effectuer : c’est le passage entre deux cycles de vie, nécessitant de se positionner face à ce que nous avions laissé en attente (projets avortés, rêves…) et ce qui nous reste à accomplir pour atteindre l’épanouissement et la sérénité.

Cela traduit également le désir individuel de laisser une trace dans la société, de mettre sa pierre à l’édifice. Avec le temps qui passe, et pas forcément par peur de la mort, la plupart des gens se tournent vers la spiritualité (à différencier de la religion) pour s’inscrire dans quelque chose de plus "grand". A ce titre, Jung disait que "l’homme ne vieillit pas mais qu’il continue de croître". Cela correspond tout à fait à cette transition du milieu de la vie : la phase d’individuation (la pierre) qui, progressivement et avec le temps, s’inscrit dans la société (l’édifice).

Dans quelle mesure ces nouveaux comportements peuvent-ils être qualifiés de positifs ? S'agit-il de prendre davantage soin de soi ? 

Lisbeth von Benedek : Par exemple si on fait plus de sport c'est aussi pour tenter de conserver un corps parfait. Une image de soi qui ne vieillirait pas. Je continue à avoir un corps de jeune fille ou de jeune homme. Faire plus de sport dans un sens positif peut vouloir dire s'occuper davantage de son corps, de son bien-être. En revanche, cela peut être excessif, dans l'optique de garder une image parfaite de son corps qui reste éternellement jeune. Faire du sport est quelque chose de positif. C'est une façon d'entretenir son élan vital, sa libido. Si c'est exagéré, on entretient une image et non plus son corps, son être.

Sylviane Barthe-Liberge : Cette transition est comme une mue (à l’instar de toutes les périodes de crise, comme l’adolescence et le complexe du Homard qui avait été développé par Françoise Dolto). Il s’agit de réexaminer, réévaluer notre vie dans son ensemble et sous tous ses aspects. Cette recherche a presque une valeur de "quête", un temps de repli sur soi pour élaborer en silence la seconde partie de sa vie, à l’instar de la chenille et du papillon.

C’est un temps pour nous poser et nous écouter. Ce qui ne peut être que positif car on fait davantage attention à soi, sans pour autant être sur le registre de l’égocentrisme.

Peut-on encore parler de "crise" de la quarantaine alors que la tendance serait à prendre davantage soin de soi ?

Sylviane Barthe-Liberge : C’est exactement ce que je disais précédemment : il serait préférable de parler de "mutation" ou de "transformation" plutôt que de "crise". Il est finalement assez rare d’avoir affaire à des gens qui, littéralement, "pètent les plombs" à cette période de la vie. Cela ne veut pas dire que ce soit un long fleuve tranquille, mais ce n’est pas non plus Hiroshima !

Ce passage est la manifestation d’un mouvement psychique profond qui tend vers la complétude, alors que paradoxalement, il peut être vécu dans la confusion intérieure. Dans la première partie de vie, nous sommes sur le registre de la construction et de la reconnaissance dans le regard de l’autre (parents, enseignants, employeurs…). Cette phase correspond à l’acquisition du statut social et des biens matériels, phase entièrement tournée vers l’extérieur.

La seconde partie marque un mouvement contraire, vers l’intérieur. C’est l’émergence en soi de besoins plus spirituels, plus en harmonie avec la nature pour combler un manque, un vide ressenti. C’est une phase où l’on cherche à se tourner vers l’essentiel. C’est aussi la prise de conscience de la relativité de cette construction sociale.

Cette "mutation" n’a rien de nouveau et d’occidental, et est encore moins liée aux pays industrialisés car on retrouve ce principe dans de très anciens textes tibétains (qui prônent la pratique spirituelle dès 40-50 ans pour combler le vide existentiel).

Lisbeth von Benedek : On peut appeler cela une crise. Et crise vient du mot grec qui veut dire distinguer le vrai du faux. Si on peut, on va essayer d'être en phase avec ses vraies valeurs. En revanche, si l'on n'y parvient pas, on se lance dans une surenchère de signes extérieurs pour dire que tout va bien et qu'on est dans l'illusion d'une éternité. Comme un adolescent éternel : il ne peut pas s'imaginer qu'il va mourir un jour. On est dans un rêve dans lequel on peut se projeter pour toujours alors même que le processus de vieillissement est évident.

On a passé son temps à construire son identité sociale, on a passé son temps à s'adapter aux exigences de la société, à réussir dans son travail, à construire une famille et tout d'un coup on est face à quelque chose qui nous force à faire un bilan de notre vie. Cette étape nous incite à ne plus nous centrer uniquement sur notre place dans la société, mais à tourner notre regard vers notre univers intérieur, vers notre potentiel enseveli.

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