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Manuel Valls a perdu 12 points dans le baromètre de février d'OpinionWay.
Manuel Valls a perdu 12 points dans le baromètre de février d'OpinionWay.
©Reuters/Charles Platiau

Le consensus qui tue

Manuel Valls en chute : la malédiction française du centre a encore frappé

Si être modéré et consensuel s'avère souvent une stratégie gagnante lors d'une élection en France, une telle posture marque aussi le début – une fois aux affaires – d'une spirale infernale de l'impopularité.

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud est professeur de sciences politiques à l’Institut d’études politiques de Grenoble depuis 1999. Il est spécialiste à la fois de la vie politique italienne, et de la vie politique européenne, en particulier sous l’angle des partis.

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Atlantico : Jusque-là ministre "préféré" des Français, Manuel Valls a perdu 12 points dans le baromètre de février d'OpinionWay, à l'issue d'une période où il est pourtant resté sur une ligne de fermeté propre à plaire à la plupart des électeurs. Pourquoi cette stratégie du "ratisser large" ne fonctionne-t-elle plus une fois aux affaires ?

Christophe Bouillaud : Sauf à supposer qu'il n'y ait absolument aucun rapport entre la popularité d'un Ministre et le domaine dont il a institutionnellement la charge, il faut tout de même oser faire l'hypothèse que les électeurs ne sont pas sensibles seulement aux propos tenus, à la posture plus ou moins martiale en l'occurrence, à l'image médiatique en somme du Ministre en question, mais aussi au contexte général de l'action de ce Ministre et à quelques désagréables réalités du quotidien dont il est a priori redevable. Manuel Valls est membre d'un gouvernement impopulaire, et le Président de la République qui l'a nommé à ce poste est plus impopulaire que jamais. Manuel Valls, par ailleurs, est responsable de la sécurité publique et de la lutte contre la criminalité, or, si aucun scandale de premier plan n'est venu entacher sa présence au Ministère de l'Intérieur jusqu'à présent, si politiquement sa ligne sur l'immigration semble respectée, comme par exemple dans l'affaire Léonarda, il reste que certains secteurs de la criminalité continuent à prospérer sous son Ministère, par exemple les cambriolages. Il faut ajouter que la campagne des municipales a bien commencé désormais partout en France et que les oppositions, UMP-UDI-Modem d'une part, et FN de l'autre, ne se privent pas de faire campagne au niveau local sur ce point de l'insécurité croissante.

Plus généralement, la stratégie du "ratisser large" fonctionnerait mieux, si les actes des ministres et surtout leurs conséquences dans la vie quotidienne suivaient. On peut être tout à fait d'accord avec l'approche proposée par quelqu'un qui se trouve au pouvoir, mais il se trouve que, sans résultats tangibles, une partie de l'électorat finit nécessairement par perdre patience. De fait, l'énorme problème des pouvoirs gouvernementaux qui se succèdent depuis les années 1970 en France, c'est qu'ils s'avèrent incapables de résoudre "les crises" qui marquent le pays depuis lors : le chômage de masse est sans doute l'élément le plus pérenne et le plus visible de cette incapacité à résoudre les problèmes posés par la phase ouverte par la fin des "Trente Glorieuses". La sortie de crise, si elle existe, ce dont quelqu'un de ma génération peut finir par douter tant il n'a vécu que cela, suppose des choix politiques qui feront nécessairement des gagnants et des perdants. Or aucun homme politique ne peut être élu en affichant la couleur :  il se heurterait au moment de la campagne aux futurs perdants qui se mobiliseraient contre lui, surtout s'ils sont nombreux. Un futur Président doit toujours prétendre que tout le monde aurait à gagner à son élection.  Par ailleurs, comme ce candidat n'a pas vraiment affiché la couleur, il lui manque un mandat populaire pour prendre les décisions radicales qu'il voudrait éventuellement prendre en son âme et conscience.

Pour ma part, je pense que, de toute façon, l'élection présidentielle porte sur trop de sujets à la fois pour que la voix des électeurs soit clairement exprimée sur tous les aspects à traiter à ce stade, il faudrait donc recourir plus souvent au référendum pour s'assurer d'avoir la majorité des électeurs derrière les politiques publiques nouvelles qu'on entend suivre, mais, vu l'empressement que les politiques des deux bords ont mis à rendre inopérant en pratique le "référendum d'initiative partagée" qu'ils ont eux-mêmes inventé, mon idée risque de rester une utopie de professeur isolé dans sa tour d'ivoire.

Pourquoi les Français apprécient-ils à ce point les profils "rassembleurs" lors des scrutins, comme a pu le faire – avec succès – François Hollande en 2012, alors que ce dernier n'était pas spécialement populaire dans l'opinion (et qu'il l'est encore moins depuis son arrivée au pouvoir) ?

François Hollande, aussi bien lors de la primaire socialiste que lors de la campagne pour l'élection présidentielle, a effectivement tenu un discours plutôt modéré, à l'exception sans doute du "discours du Bourget" de janvier 2012 destiné à corriger l'effet même de cette modération sur l'électorat identitaire de la gauche sociale.Il a sans doute été aidé par le fait qu'avant 2011-12 il s'agit d'une personnalité plutôt terne de la vie politique française, qui, en fait, n'a guère de passé trop reconnaissable par le grand public (contrairement par exemple à Martine Aubry, immédiatement reconnaissable par une partie de l'opinion, comme la "dame des 35 heures"). Il n'a donc pas de passif qu'on puisse lui reprocher, il est une page blanche (ou presque) qui permet tous les espoirs.

Par ailleurs, il n'y a pas que les Français qui apprécient les discours "rassembleurs", un peu à la manière d'un caméléon. Même aux États-Unis, où l'opinion publique est extrêmement polarisée depuis quelques décennies entre Républicains et Démocrates, lors de la dernière élection présidentielle, le candidat républicain, pourtant parti bien à droite de son parti, a tenté un recentrage de dernière minute pour convaincre les électeurs indécis ou se déclarant "indépendants" de voter pour lui.

Plus généralement, le gros des électorats actuels dans les pays développés veulent des changements, mais, de manière à ce que ces derniers ne soient pas révolutionnaires de leur point de vue. Les slogans toujours fort rassurants et modérés des hommes politiques en témoignent à l'envi. L'éternel, si j'ose dire, "Pour un changement dans la continuité".  Il faut aussi admettre que le dispositif historique même de l'élection présidentielle française, avec son origine dans la geste gaulliste, oblige tout candidat sérieux à prétendre qu'il incarne dans sa candidature l'ensemble du peuple français dans toute sa diversité. C'est une fiction, mais bien sûr ensuite, il y a rapidement des déçus quand on re-découvre la ligne réelle suivie.

Ce paradoxe entre des candidats consensuels appréciés lors de l'élection, puis rapidement impopulaire ensuite,ne condamne-t-il pas la vie politique française à l'impasse ? L'impopularité de l'exécutif est-elle nécessairement une fatalité ?

Il faut bien admettre qu'à force, on peut avoir comme un terrible sentiment de répétition. Chaque président depuis au moins le début des années 1980 se fait élire sur les mêmes promesses principales - lutter contre le chômage et relancer la croissance - et échoue systématiquement, et donc voit son impopularité exploser. Un économiste, Philippe Askenazy, dans les Décennies aveugles, paru en 2011, a bien décrit le phénomène d'éternel retour des mêmes erreurs de politique économique pour la France.  Il existe en plus sans doute des tendances lourdes communes à tout l'Occident développé (Japon compris) au ralentissement de la croissance, mais on observe aussi que certains pays font, dans ce contexte pourtant difficile, mieux que d'autres, pas tellement d'ailleurs sur la croissance que surtout sur l'emploi (comme l'Autriche par exemple). Est-il possible qu'en France, nous finissions nous aussi par faire mieux ? et qu'ainsi un pouvoir en place devienne durablement populaire après son élection ? On ne peut pas dire a priori que c'est impossible pour des raisons, que sais-je, culturelles ou même institutionnelles. Il n'est pas impossible d'imaginer qu'un futur gouvernement - de gauche ou de droite d'ailleurs - prenne enfin des décisions  qui portent rapidement leurs fruits dans des domaines clés, et qui le rendent du coup populaire. On n'en prends certes pas le chemin.

Je prendrai l'exemple de la formation professionnelle. Il est évident depuis des années pour tous les observateurs qu'il s'agit d'une faiblesse de notre pays. C'est en effet une belle usine à gaz, un parfait modèle de ce qu'il ne faut pas faire. Le gouvernement actuel avec l'aide des partenaires sociaux a fini par se lancer dans une réforme, mais, si on la regarde d'un peu prés, on ne peut que constater à la fois sa timidité, sa complexité, et la lenteur de sa montée en charge. Or c'est tout de suite, en 2013, qu'il faudrait faire beaucoup mieux, surtout avec entre 3 et 5 millions de chômeurs selon les critères qu'on se donne. Il se trouve que les gouvernements semblent ne plus avoir le sens réel de l'urgence et de l'efficacité, ils sont sans doute prisonniers de trop de droits de veto que s'arrogent les uns et les autres, et aussi de l'accumulation d'institutions et de normes en plus d'un demi-siècle de paix. Les spécialistes de politiques publiques se délectent  à disséquer ces complexités, mais il n'est pas dit que, pour la suite des temps, le sens pratique de la réforme simple et efficace se soit perdu en France.

L'impopularité n'est donc pas une fatalité de la politique contemporaine, il suffirait de trouver les politiques publiques qui augmenteraient rapidement et durablement la satisfaction collective des Français. Certes, pas plus qu'un autre, je ne peux avoir une idée précise de ces politiques, mais on pourrait déjà admettre que, par expérience, davantage de la même chose n'est sans doute pas la solution cherchée. Le pragmatisme devrait imposer de tenter autre chose, comme d'ailleurs ce fut le cas lors de la précédente grande crise du capitalisme dans les années 1930.

Si les Français apprécient à ce point les candidats peu clivants et rassembleurs, pourquoi les centristes semblent-ils ne jamais devoir peser réellement lors des grands scrutins ?

La réponse tient en trois concepts clés : militants, organisation et mode de scrutin. Il se trouve que le centre manque en réalité de disposer d'un grand nombre de militants convaincus contrairement à la droite et à la gauche, que les grandes organisations partisanes de notre pays sont l'UMP (le RPR en grand !) à droite  et le PS à gauche et qu'elles ont fait le ménage autour d'elles en s'implantant localement depuis des décennies au détriment de ce même centre en usant de méthodes plus modernes de propagande et de conquête des suffrages que leurs concurrents centristes, et qu'enfin le mode de scrutin majoritaire uninominal à deux tours donne un avantage énorme au parti qui incarne et organise le mieux son camp respectif (la droite ou la gauche).

L'UDF a aussi subi les vicissitudes d'une guerre des chefs, alors même que le RPR ne lui a pas fait de cadeau. Le PS a satellisé de même à sa droite le MRG et à sa gauche le PCF et les Verts. Comme le montre la parabole du Modem, le centre indépendant n'a aucun avenir dans ce pays tant qu'on ne change pas de mode de scrutin, et l'on ne voit pas pourquoi l'UMP ou le PS voudrait perdre cet avantage stratégique.

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