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"Le service des urgences est un service continu. Ce n’est pas un appartement témoin pour la déco. Ici ça rentre, ça sort, ça n’arrête pas. On se répartit les patients. C’est la loterie."
"Le service des urgences est un service continu. Ce n’est pas un appartement témoin pour la déco. Ici ça rentre, ça sort, ça n’arrête pas. On se répartit les patients. C’est la loterie."
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Bonnes feuilles

Manque de lit, manque de personnel, diagnostics en suspens : bienvenue dans l'enfer des urgences

On l'imagine en super héros. L'urgentiste Marc Magro invite à l'accompagner de l'autre côté du miroir, avec ce que cela comporte de décisions à la hâte, de doutes, de mots à trouver, parfois de sentiment d'échec ou même de culpabilité. Extrait de "Médecin d'urgences" (2/2).

Marc  Magro

Marc Magro

Médecin urgentiste au CHU de Nice et au centre hospitalier de Menton, Marc Magro est aussi médecin capitaine pompier à Nice, Antibes, Cagnes-sur-Mer et dans l'arrière-pays niçois. Il est déjà l'auteur de plusieurs romans parus aux Editions Glyphe.

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Les médecins de la nuit font leur transmission. Les visages sont tirés, éprouvés. La garde n’a pas été facile. Le manque de lits dans les services durant le week-end n’a rien arrangé. L’hôpital affiche complet. Il y a une quinzaine de patients en attente de destination dans les couloirs. L’administrateur de garde a été averti mais on ne peut pas mettre les malades dehors et, avec le manque de personnel, on ne va pas non plus ouvrir des lits supplémentaires. La belle affaire ! Certains de mes collègues commencent à faire la tête. Des dossiers ne sont pas conclus, des diagnostics restent en suspens. « On ne s’est pas gratté si c’est ce que tu crois », dégaine un interne. C’est assez facile d’être grincheux, de jeter la pierre à l’équipe qui s’en va.

Le service des urgences est un service continu. Ce n’est pas un appartement témoin pour la déco. Ici ça rentre, ça sort, ça n’arrête pas. On se répartit les patients. C’est la loterie. J’ai évité la mamie grabataire avec sa tumeur monstrueuse du sein, bien cachée jusque-là dans son soutien-gorge, qui s’est nécrosée et infectée. C’était ça l’odeur. Moi, à côté, j’ai une jeunette. 50 ans, elle a passé un mauvais week-end, un peu flagada, nauséeuse, mollassonne, peut-être un petit peu mal au ventre. Il y a une épidémie de gastro-entérite en ce moment. Le médecin de la nuit attendait le bilan hépatique pour éliminer un problème vésiculaire. La dame est tranquille sur son brancard, très propre sur elle, même plutôt classe. Elle vient d’être mutée dans la région. Elle a pris de l’avancement, elle a un poste à responsabilités. Elle m’explique ce qu’elle a ressenti et s’étonne d’être aussi fatiguée. C’est vrai, elle est un peu ralentie, raconte qu’elle était dans le cirage quand une amie lui a téléphoné hier après-midi. Ce matin, ça n’a rien à voir. Elle se trouve beaucoup mieux. Son ventre est souple, à peine sensible. Je pousse l’examen clinique sur le versant neurologique. C’est toujours payant de faire des choses systématiques. Avec la pointe de mon doigt je lui grattouille la plante des pieds. C’est plutôt désagréable en général mais ça permet de vérifier la présence d’un réflexe : le réflexe cutané plantaire qui entraîne la flexion du gros orteil. La dame doit bien se demander ce que j’ai à faire avec ses pieds pour ne plus les lâcher et si je ne suis pas un peu fétichiste, d’autant que je recommence plusieurs fois ma manœuvre pour être sûr de ce que je vois. Un éminent neurologue français, d’origine polonaise, du nom de Babinski avait remarqué à la fin du dix-neuvième siècle qu’on pouvait avoir un réflexe inversé. Au lieu de la flexion, on retrouvait une extension lente et majestueuse du gros orteil, associée inconstamment à une position en éventail des quatre autres orteils. Et cela signait la certitude d’une lésion neurologique. Pour cette dame, le signe de Babinski est présent des deux côtés. Je lui annonce qu’elle va passer un scanner cérébral. Elle me regarde dubitative. Elle était loin de se douter que j’allais lui prescrire un examen pareil pour une suspicion de gastro-entérite. Je dois convaincre aussi le radiologue. S’il est débordé ou mal luné, il me dira d’attendre, en précisant qu’il y a autre chose plus urgent que toutes ces suspicions et mes histoires d’orteils en éventail. Ce n’est pas toujours aimable un radiologue.

Quand je pose le cliché sur le négatoscope, je suis consterné. Son cerveau est piqueté de points blancs. Je n’ai jamais vu ça. C’est comme si elle avait reçu de la mitraille, en plus petit. Il y en a de partout. Comment autant de lésions peuvent donner aussi peu de symptômes. Si on rapprochait tous ces points blancs, ça couvrirait facilement la moitié de la surface du cerveau. Je m’étonne qu’elle n’ait pas eu de signes cliniques plus tôt. Les images évoquent principalement des métastases. Le radiologue n’élimine pas une forme particulière de sarcoïdose cérébrale, ce serait déjà moins agressif, de meilleur pronostic. J’annonce à la patiente qu’on va devoir la garder, il y a des images inhabituelles sur le scanner, il faut vérifier ce que c’est. Elle est anéantie. Si je lui montrais les images, elle le serait sûrement bien plus. J’attendrai une semaine pour avoir confirmation du diagnostic. Il s’agit en effet de métastases. Elles proviennent d’un cancer appelé mélanome, dont le siège est sur la peau dans l’immense majorité des cas. Mais pour cette dame, la tumeur initiale sera découverte dans une bronche, c’est un site exceptionnel, car il y a de très rares mélanocytes dans la muqueuse bronchique, donc peu de risque d’y développer une tumeur primitive. Bref, le diagnostic et le pronostic sont catastrophiques. Jamais elle ne s’était plainte d’une gêne respiratoire quelconque.

Nous sommes bien peu de chose. Voilà ce que l’on se dit parfois. Et lorsqu’on se le dit, on pense immédiatement à la chance d’être en bonne santé en espérant ne jamais être confronté à la violence, la rapidité, le couperet ou le coup de massue qui vous frappe brutalement à l’annonce d’un tel diagnostic. On peut se demander à quoi ça tient tout ça. On aimerait des explications. Est-ce que ça va nous tomber sur la tête un jour ? Pourquoi certains et pas d’autres. Qui lance les dés ? On crierait même à l’injustice. On pense aussi à tous ceux qui sont morts trop jeunes, qu’on a connus, tous ceux dont on nous a raconté la maladie foudroyante ou la lente agonie. Lente ? Pas si lente finalement. C’est toujours trop rapide quand on est jeune. On pourrait discourir pendant des heures sur le destin qui est le nôtre, ce que l’on ne sait pas et ce qui nous attend peut-être, que l’on craint plus que tout. De toute façon, ça ne changera rien. Autant profiter. J’entends par là, prendre pleine possession de notre vie tant qu’on le peut. Dire non quand il le faut. Dire oui si l’on se sent. Ne pas rater les opportunités d’être heureux, les moments conviviaux, les partages. La santé mentale a aussi son rôle sur la santé physique. Bien sûr, ce jour-là, il y a d’autres patients dans le service, beaucoup de bobologie et des douleurs de toutes les couleurs qu’il vaut mieux ne pas chercher à comparer. On pourrait penser que certaines sont ridicules à côté d’autres plus grondantes. Mais déjà, rien qu’un mot, un mot gentil suffit. Un mot pour un mal et les tensions s’apaisent. Un mot d’explication aussi. « Ne vous inquiétez pas. Vous avez ceci ou cela… Ce n’est pas grave. On va vous soulager. Nous sommes là pour ça. Avec le produit que l’on vient de mettre dans la perfusion, dans quelques minutes ça ira beaucoup mieux. »

Il y a parfois des petites choses qui donnent de grandes douleurs ou une gêne importante. L’arête dans la gorge en est un exemple. Si petite soit-elle, sa présence est fort désagréable à la moindre déglutition. À côté, paradoxalement, un membre amputé, une fracture ouverte ou une fracture déplacée sont parfois étonnamment peu douloureux, selon les individus.

Extrait de "Médecin d'urgences", Marc Magro (First Edition), 2013. Pour acheter ce livre,cliquez ici.

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