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Manifestations anti-poutine : l’homme fort russe est-il un colosse aux pieds d'argile ?
©Reuters

Kremlin

Manifestations anti-poutine : l’homme fort russe est-il un colosse aux pieds d'argile ?

A l’appel de Alexeï Navalny, plusieurs milliers de Russes sont descendus dans la rue ce dimanche à travers le pays. Tous venaient dénoncer la corruption du pouvoir. Cela faisait longtemps que la Russie n'avait pas connu un tel mouvement de contestation, malgré l'autorité forte de Vladimir Poutine et sa main-mise sur les médias.

Michael Lambert

Michael Lambert

Michael E. Lambert est titulaire d'un doctorat obtenu à Sorbonne Université en collaboration avec l’INSEAD - Campus de Fontainebleau (décembre 2016). Son analyse au sein de l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) porte sur la psychologie politique et les acteurs de la politique étrangère de la Chine et des États-Unis en Eurasie.

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Aujourd'hui, peut-on dire que le chef de l'Etat russe est en danger? N'apparaît-il finalement pas comme un colosse aux pieds d'argile?

Michael Lambert : Les manifestations sur l’ensemble du territoire russe, et ce alors même que le Kremlin avait spécifiquement mis en garde contre celles-ci, sont la conséquence des rassemblements contre la corruption en Union européenne, notamment en Roumanie et en France.

Depuis plusieurs années, notamment après l’annexion de la Crimée en 2014, le peuple russe avait abandonné l’espoir de voir naitre un changement en raison du contexte politique qui règne dans l’ensemble de la Fédération, n’obtenant le plus souvent rien d'autre que de vagues promesses sans aucune suite de la part des dirigeants russes. Par contraste avec la Russie, les récents événements à Bucharest ont été un succès sans précédent pour le peuple roumain, avec pour aboutissement la victoire de celui-ci sur les élites corrompues. Les manifestations en Roumanie constituent ainsi une avancée significative dans la lutte contre la corruption à travers toute l’Europe, et expliquent l’attention toute particulière que l’on apporte à ce thème dans le context des élections présidentielles françaises. 

C’est au constat de toutes ces revendications que la population russe, à son tour, s’est mobilisé en masse comme en Union européenne, pour dénoncer une injustice grandissante dans un pays en pleine déliquescence morale. Nul besoin de rappeler que l’argent de la corruption est celui que les dirigeants prennent de manière indirecte aux habitants, et qui de facto ne permet plus d’alimenter l’économie réelle dont les États ont cruellement besoin à l’heure actuelle. 

Les 500 (selon la police) à 800 (selon les organisateurs) arrestations en Russie, montrent cependant une affirmation des critiques à l’encontre du système politique russe, des élites et des oligarques. Si le Kremlin tente de minimiser l’impact économique des sanctions euro-américaines et les difficultés relatives à la baisse du rouble dans les médias nationaux, les citoyens n’en constatent pas moins l’accroissement de leurs difficultés au quotidien. Les inégalités grandissantes entre riches et pauvres, comme en atteste les images tragiques des sans-abris de Moscou qui durent survivre dans les égouts pendant la période hivernale, alors même que de nombreux logement restent vides à Moscou pour cause de spéculation sur les prix de l’immobilier, montre les limites de l’image positive que parvient à véhiculer le Gouvernent russe. 

Reste à noter que les manifestations témoignent davantage d’un ras-le-bol des élites et surtout de la petite corruption, le Président russe apparaissant souvent comme en dehors du système, parvenant à s’en abstraire. Ce sont donc les membres de la Douma, le Parlement russe, qui devraient s’inquiéter.

Cette crise politique intervient alors que la Russie sort à peine la tête de l'eau, après des années de récession avec une croissance et le niveau de vie qui n'a cessé de chuter depuis 2012. Comment le climat économique et social du pays a-t-il pu jouer un rôle dans le mécontentement du peuple ?

Il ne faut pas confondre croissance et redistribution des richesses. Le coefficient de GINI russe restant encore parmi les plus inégalitaires au monde, ce qui amène à catégoriser la Fédération comme “en  voie de développement”, n’en déplaise aux adeptes de l’image d’un “Grand pays”. Avec 144 millions d’habitants, la Russie dispose ainsi d’un PIB similaire à celui de l’Espagne. 

Il semble important, à ce stade, d’insister fortement sur le fait que l’argent de la corruption est celui que l’on vole indirectement au peuple. La Russie peut donc vendre autant de pétrole qu’elle le souhaite, et faire tourner son complexe militaro-industriel pour améliorer sa balance commerciale, mais tant que la répartition des richesses ne s’accentuera pas, la population manifestera, en silence comme dans la rue.

La médiocre répartition des richesses engendre un manque d’innovation du pays à l’échelle internationale, une baisse de la consommation, l’incapacité pour certains citoyens de créer leurs start-ups, d’étudier, ou encore d’envisager d’avoir des enfants. Ce sont des schémas similaires  qui ont amené à la Révolution française en 1789, à la Révolution russe en 1917, et plus récemment à la dislocation de l’Union soviétique en 1991. Nul doute que si la situation ne s’améliore pas en Russie, l’émergence de mouvements plus violents est à envisager d’ici la prochaine décennie. 

Quelles perspectives s'offrent désormais au dirigeant russe ? Comment ce mécontentement croissant pourrait-il se concrétiser politiquement ?

Le Gouvernement russe n’est pas nécessairement dans la contrainte de mettre en place un système démocratique, ni même de donner plus de liberté à la presse, mais dans l’urgence de mieux répartir les richesse avec un système de taxation qui touche les 1 à 2% des habitants les plus riches du pays. 

La corruption devrait également être au coeur de la politique russe, car elle donne naissance au sentiment d’injustice et le peuple ne tolère plus de telles pratiques dans un contexte géopolitique autrement plus stable depuis l’accalmie des hostilités entre l’Ukraine et la Russie, sans oublier l’élection de Donald Trump, ce dernier adoptant une posture plus amicale envers Moscou.

Il est essentiel pour le dirigeants russes de mieux répartir les richesses du secteur pétrolier et gazier dans les plus brefs délais, en adoptant un système de taxation qui vise les plus riches, et ce afin d’utiliser les fonds pour renouveler les infrastructures comme les écoles et les hôpitaux, ou idéalement le redistribuer directement au citoyens.

Sur un plan historique, une révolte commence toujours par un élément insignifiant mais à forte connotation symbolique, ce fut le cas lors de la Révolution française. Les violences ont tendance à se développer rapidement et à échapper au contrôle des forces de l’ordre, avant de donner naissance à une révolution massive et violente à l’encontre des élites. 

Dans un système démocratique, les manifestations conduisent à de nouvelles élections et au changement progressif de l’idéologie des dirigeants, au fameux renouvellement des élites. Dans un système plus autocratique comme c’est le cas en Russie, dans une même perspective historique, c’est souvent la violence et l’expulsion des élites par la force du peuple qui s’impose. Il faudrait cependant plusieurs décennies pour qu’un tel schéma se concrétise. Il a ainsi fallut plus de trois années de guerre totale en Russie, de famine et de développement d’une affligeante pauvreté pour que le peuple se lève contre le Tsar.

 

 

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