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Près de 62 millions d'Allemands sont appelés aux urnes ce dimanche.
Près de 62 millions d'Allemands sont appelés aux urnes ce dimanche.
©Reuters

Das ist mir Wurst

Mais qui est au courant des thèmes de la campagne électorale allemande ? Quand les Européens restent de marbre sur le destin de leurs voisins malgré 60 ans de construction communautaire

Les bureaux de vote ont ouvert à 8h ce dimanche pour les élections législatives allemandes. La chancelière chrétienne-démocrate, Angela Merkel, est la grande favorite à sa propre succession pour un troisième mandat de quatre ans.

Atlantico : Angela Merkel semble bien partie pour un troisième mandat à la tête de l’Allemagne et son éventuelle réélection devrait avoir une importance capitale sur les orientations politiques de l'Union européenne. Pourtant, les législatives allemandes semblent susciter une relative indifférence dans l'opinion publique européenne. Cette indifférence traduit-elle un désintérêt des européens pour leurs voisins et pour l'Europe elle-même ? En quoi ?

Jakob Hoeber : Le bilan de la couverture médiatique des élections est mitigée. Dans certains pays, comme l'Espagne et la France, les médias ont décidé d'en faire un sujet majeur qui domine les nouvelles. En Italie, l'appel aux ballots ne suscite que peu l'intérêt. Chose étrange si on considère que la direction que l'Europe prendra dans les années à venir se décide substantiellement à Berlin.

Si les différentes phases de la crise européenne ont montré une chose, c'est l'interconnexion entre les pays- membres de l'UE. L'interdépendance créée par la monnaie unique a fait sentir des grandes économies comme la France ou l'Allemagne leur vulnérabilité face aux développements dans des petits pays comme la Grèce ou Chypre. Cette expérience (qui perdure d'ailleurs) n'est pas oublié par les gouvernements ni les citoyens. Or, il s'agit plutôt d'une fatigue que d'un désintérêt quant aux résultats des élections en Allemagne.

Quatre ans depuis l'éclatement de la crise en Europe, les derniers chiffres laissent espérer une lente stabilisation du développement économique de la zone Euro. Ceci se traduit dans l'espoir d'une normalisation de la situation très tendue qui reste dominante dans plusieurs pays. Couvrir la réélection probable d'Angela Merkel, l'emblème de la politique d’austérité dans plusieurs pays, serait vu avec un regard plutôt précautionné. En quelque sorte, elle rappelle les difficultés des dernières années.

Gérard Bossuat Il ne semble pas que l’information des Français ait été orientée vers les projets européens de Mme Merkel. A-t-elle elle-même choisi de faire sa campagne sur ce thème ? Sûrement pas. Elle a fait campagne sur ce qui intéresse les Allemands. Or l’avenir de l’unité européenne n’est pas leur souci premier sauf quand il est question de leur demander un soutien financier pour sortir des difficultés certains Etats de l’Union qu’ils ont envie de refuser. Toutefois on aurait tort de s’en désintéresser. La couleur de la coalition qui sera construite après les élections dépendra d’une part du score de la Démocratie chrétienne, de celui des libéraux et des Socio-démocrates et de celui très incertain du parti anti-européen, Alternative für Deutschland (AfD).

La coalition aura une politique européenne différente selon sa composition : une grande coalition CDU + SPD ou une autre encore imprécise qui dépendra du score de la CDU et des libéraux du FDP. Les élections législatives allemandes concernent les Européens.si elles ne les intéressent pas. La politique européenne que la coalition au pouvoir fera déterminera largement l’avenir des Etats de l’Union. Actuellement c’est Berlin qui donne le ton dans l’Union en termes de rigueur financière publique. La stabilité de la zone euro dépend de la santé économique de l’Allemagne et de sa volonté ou non de stabiliser l’Union.

Beaucoup d'observateurs prônent davantage de convergence économique et politique entre les pays européens. Mais plus encore qu'économique et politique, le principal problème de l'Europe n'est-il pas identitaire ? Peut-on un parler d'un manque voire d'une absence d'appartenance commune ?

Jakob Hoeber : On peut se demander : est-ce qu'un sentiment d'appartenance est réellement nécessaire pour plus d'intégration en Europe? Pas dans tous les cas. Une homogénéisation du cadre et des règles économiques par exemple se réalise sans une identité forte et commune. On peut rappeler à ce point qu'un grand nombre des lois introduites par l'Union européenne, comme la loi de la protection du consommateur, ont en effet renforcé le statut du citoyen et facilité les échanges commerciaux entre les pays membres de l'UE. Il n'est pas nécessaire de sentir une appartenance forte à un pays voisin pour comprendre les avantages des règles communs qui me protègent en tant que consommateur ! Sur ce niveau très technique, ce sont plutôt les gouvernements des Etats membres qui bloquent une homogénéisation du cadre légal. L'Union bancaire dont le principe trouve l'accord de la majorité des économistes, n'avance que lentement en raison des détails techniques ainsi qu'un conflit autour du financement.

En effet, il est ce dernier point où le manque d'appartenance européenne se fait marquer. Sans ce sentiment, l'impression d'une responsabilité commune ne peut se créer, ayant des répercussions directes sur la volonté de soutenir son voisin en difficulté économique. Cette tension entre la nécessité d'agir en commun dans une zone de monnaie unique et le dépit de la population mène à la situation absurde que l'on voit aujourd'hui, avec une Europe complètement absente de la bataille électorale en Allemagne, bien que l'Union européenne n'a jamais eu un impact aussi grand dans la vie quotidienne de ses citoyens. Or, pour la Chancelière Merkel et le candidat Peer Steinbrück, mettre l'Europe en-haut de leurs agendas paraissait un pari trop risqué.

Il s'impose à ce point de souligner que l'identité se construit sur plusieurs niveaux qui ne sont pas exclusifs : on peut bel et bien être Français et Européen en même temps. Les dernières années ont pourtant montré une résurgence du discours mettant en avant l'identité nationale. Ce discours est mené par des partis populistes qui dessinent une image nostalgique d'un retour à l'état-nation au détriment d'une unité européenne. Cette réalité ne rend pas plus facile la tâche de pousser certains dossiers sensibles comme une défense commune ou un budget européen.

Gérard Bossuat Cette convergence économique et politique toujours souhaitée et jamais atteinte pourrait être un élément d’un programme commun des Etats de l’Union ou de l’Eurogroupe au moins. Mais ce serait un moyen pour servir un objectif plus général que certains appellent l’identité européenne. Le terme a des sens très différents et est soumis à une réévaluation constante. On comprend le souhait des europhiles : une bonne définition de l’identité commune européenne serait un formidable drapeau pour unir les citoyens de l’Union. Malheureusement l’identité européenne est discutée dans nos sociétés. Est-ce la somme d’une histoire commune réinterprétée ? Est-ce la diversité des peuples et des cultures européennes? Est-ce le même fond religieux chrétien qui la forme ? L’identité européenne résulte-t-elle des traités européens : la liberté, la solidarité, la démocratie ?

L’identité européenne ne se décrète pas ; elle est forgée par une pratique de la vie en commun, le système communautaire. Cette difficulté à préciser les contours de l’identité de l’Union européenne laisse d’autres identités antérieures, locales, régionales, nationales, religieuses et idéologiques, remplir l’espace créé par l’absence de définition satisfaisante. Le sentiment d’appartenance commune reste vague en raison de l’absence d’identification à la construction européenne actuellement du moins. Des partis et mouvements anti-européens, ou eurosceptiques, des partis extrémistes, s’installent au sein des opinions publiques. Pourquoi ? Parce que l’Union européenne paraît être un problème plus qu’une solution face aux crises qui bouleversent les sociétés européennes.

Comment créer ce sentiment d'appartenance européenne ?

Jakob Hoeber : L’Europe des peuples existe depuis plus de 3.000 ans. Peut-on réduire son histoire aux seules 50 dernières années ? Dans ces conditions, l'idée d'une nation européenne est-elle vraiment crédible ?

L'idée d'une identité européenne existe bien plus longtemps que le processus qu'on appelle la construction européenne, née des ruines de la Seconde guerre mondiale. En effet, c'est en regardant l'histoire dans le temps long que les traits communs entre Européens apparaissent : l'héritage spirituel et religieux, les Lumières, les formes de gouvernance... l'Europe a été un espace d'échange et de stimulation intellectuelle réciproque bien avant les premiers pas vers plus d'unité dans le temps d'après-guerre. Or, ces liens communs entre Européens disparaissent derrière l'identité nationale, développée depuis 250 ans. Mais cela ne veut en rien dire qu'ils ont disparus ni perdu d'importance.

Le développement d'une nation européenne parait pourtant illusoire. Elle serait même peu souhaitable. La concurrence entre les pays européens est une raison principale pour le succès économique européen comme elle est la source des conflits armés qui ont introduit le déclin relatif du continent. Il s'agit alors de profiter des différences entre les régions pour se pousser, et de créer un cadre européen fort qui assure la stabilité européenne.

Gérard Bossuat La désaffection pour les organisations d’unité laborieusement créées depuis 1949 résulte de l’absence de sentiments d’appartenance. Les fédéralistes pensent probablement que l’adoption d’institutions fédérales de gouvernance européenne est la solution pour dynamiser les opinions publiques en désamour de l’Union européenne. Encore faudrait-il passer sur les résistances de larges secteurs de l’opinion qui croient toujours à l’efficacité et à la proximité de l’État nation et en la justesse des valeurs nationales de vie en commun.

Créer un sentiment d’appartenance européenne suppose une diminution de celui d’appartenance à la nation dans la mesure où la Fédération hériterait de nombreuses compétences régaliennes des Etats nationaux. Le niveau européen devrait faire la preuve qu’il est plus efficace que le réseau national. Il l’a donnée en supprimant les causes de guerre entre la France et l’Allemagne à partir de 1950, un succès extraordinaire, en augmentant la capacité commerciale extérieure de la Communauté européenne avec un tarif extérieur commun et une délégation commune dans les négociations commerciales, en unifiant les monnaies au sein d’une zone significative de l’Union, bien que l’euro soit attaqué par les eurosceptiques, en facilitant la circulation des personnes même si la gestion des flux migratoires laissent à désirer.

Le niveau européen n’assure pas la sécurité des Européens de l’Union, il ne peut pas parler d’une seule voix à l’ONU, mais le veut-il ? Il ne définit pas de politiques économique et fiscale communes ; il repousse l’idée d’une politique sociale commune. Les crises des années 2008 et suivantes ont vu le niveau européen définir de nouvelles règles de résolution des tensions sans que les élus européens et nationaux puissent élaborer de véritables projets communs laissant les chefs d’Etats et de gouvernement conserver la direction des politiques européennes. L’extension géographique de l’Union européenne a compliqué encore le sentiment d’appartenance, a fortiori quand il a été question de l’ouvrir à la Turquie.

L’Europe des peuples existe depuis plus de 3.000 ans. Peut-on réduire son Histoire aux seules 50 dernières années ? Dans ces conditions, l'idée d'une nation européenne est-elle vraiment crédible ?

Gérard Bossuat L’histoire des peuples européens depuis 3000 ans et plus est l’histoire de pulsations violentes qui ont conduit à des guerres permanentes. Seul l’empire romain a pu unir partiellement l’Europe dans le cadre d’un empire méditerranéen. Ensuite Charlemagne, le pape et l’empereur du Saint Empire romain d’Occident ont essayé avec des fortunes diverses. Le Christianisme a voilé les différences culturelles ou ethniques jusqu’à la Renaissance. Seules les élites partageaient une culture commune gréco-latine qui ne leur a pas interdit de préparer des guerres dynastiques ou nationales. L’idée de nation s’est formée autour de monarchies fortes, d’une culture rebelle, d’une langue, ou de héros nationaux appartenant à des peuples particuliers. Il ne s’est jamais formé de nation européenne parce que personne n’est mort pour le drapeau européen. Il est donc impossible d’imaginer la formation d’une nation européenne ni même d’une idée de nation européenne.

La semaine dernière, s’est tenu au Ministère des Finances un premier séminaire commun avec le FMI pour préparer la fédération européenne. Peut-on vraiment faire aboutir un tel projet par de simples mesures techniques sans l'assentiment des peuples ? Par quelles étapes faudrait-il passer pour faire accepter cette idée par les citoyens ?

Jakob Hoeber : Le déficit des institutions européennes depuis 30 ans est de laisser le citoyen derrière dans ses avancées. Il est vrai aussi que le discours autour de l'UE est dominé par ses défauts, mais rarement on parle de ses mérites. On voit les problèmes qui paraissent être créés par l'Euro, comme le déclin de l'industrie en France; pourtant c'est plutôt l'Euro qui garanti à la France son influence économique dans le monde ainsi que des taux de refinancement très bas de la dette publique. Faire de la monnaie commune un bouc émissaire évite plutôt une interrogation honnête sur la position de l'industrie française dans un monde dominé par une concurrence de plus en plus accrue. Le problème principale de l'UE se situe alors au niveau de la communication de ses apports, et pour le quotidien du citoyen, et pour faire entendre les intérêts européens à l'internationale.

Si la crise économique a montré une chose, c'est la fragilité de l'Eurosystème sans un encadrement politique. Or, son établissement demandera plus que des simples mesures techniques, mais également l'appui du citoyen. Il faut rappeler à ce point qu'une fédération européenne ne demande pas l'abandon d'une identité nationale, ni un gouvernement européen tout-puissant ; au contraire, assez souvent les collectivités territoriales connaissent une gestion bien meilleure et sont plus près de la population. L'idée serait de décider sur l'encadrement légal de l'économie au niveau européen, tandis que la responsabilité pour la politique sociale et culturelle resterait entre les mains de l'Etat ou des régions.

Au final, la survie à long terme de l'UE dépend du soutien que la population accorde à ce projet. Sous le regard méfiant des citoyens des Etats membres, ses institutions doivent constamment évoluer, ce qui est, à vrai dire, une opportunité comme un enjeu. Ses acquis – la stabilité et la paix, un niveau de vie élevé, contribution à la démocratisation des anciens satellites soviétiques... - sont considérables, mais souvent oubliés.

Gérard Bossuat En effet la Direction du Trésor et le FMI ont organisé un séminaire commun le 10 septembre sur la création d’une fédération économique européenne. Le terme est exagéré. Il s’agit d’un budget pour la zone euro, non pas d’une Fédération générale, de donner un contrepoids à l’euro et de créer un pilier budgétaire et économique avec des instituions communes. On retrouve ici la vieille idée française de créer un gouvernement économique européen, avec toutefois une nuance d’importance, la notion de fédération, donc de mécanisme supranational ou fédéral ; Cela fait des années qu’une politique économique européenne commune avec un budget européen dédié, est espérée Si c’est là l’objectif on peut l’approuver sans peine. S’il s’agit, à titre d’exemple, de créer « un socle commun de financement de l’indemnisation chômage en zone euro », autrement dit de financer tout ce qui sert à lutter contre la crise, première étape d’une politique commune pour la gestion de la relance, il faut continuer le travail en commun.

On s’étonne pourtant de voir que le FMI est l’interlocuteur de la Direction du Trésor. N’aurait-il pas été plus efficace de proposer cette réflexion aux instance communautaires ou d’en faire un point que la France aurait porté devant le Conseil européen ?  Pour convaincre les Français de l’intérêt de l’entreprise il faudrait sans doute montrer ce que l’Europe peut apporter de plus que l’Etat national : en l’occurrence une cohérence et une  assise européenne pour la lutte contre le chômage.

On en revient à la définition d’une relance européenne à l’initiative soit de François Hollande, bien silencieux et en attente sans doute du résultat des élections allemandes, soit de l’Allemagne, puisque Mme Merkel veut une union économique à côté d’une union monétaire et même une union politique, soit des deux dirigeants français et allemand, comme l’avaient fait Mitterrand et Kohl pour Schengen ou pour Maastricht et la monnaie commune. Mais ne rêve-t-on pas ?

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