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L’Agence pour l’Enseignement du Français à l’Étranger (AEFE) se voit mise en cause dans une affaire de "détournement de fonds publics" concernant le lycée français de Caracas au Venezuela.
L’Agence pour l’Enseignement du Français à l’Étranger (AEFE) se voit mise en cause dans une affaire de "détournement de fonds publics" concernant le lycée français de Caracas au Venezuela.
©DR

Enquête

Mais à quoi sert vraiment l’argent des Lycées Français de l’Étranger ? L’AEFE mise en cause dans une affaire de "détournement de fonds publics"

L’Agence pour l’Enseignement du Français à l’étranger (AEFE) se voit mise en cause dans une affaire de "détournement de fonds publics", "abus de confiance" et "escroquerie" concernant cette fois le lycée français de Caracas au Venezuela. Retrouvez le troisième volet de cette enquête.

Francis Mateo

Francis Mateo

Reporter, écrivain, acteur et grand voyageur... Francis Mateo est journaliste indépendant et auteur de nombreux récits de voyages à travers le monde sous forme de reportages ; il a également publié le livre « Mon associé Fidel Castro » (éd. Histoire d'Être, 2012), qui analyse les dernières décennies de la révolution cubaine. Il est actuellement journaliste correspondant en Espagne, depuis Barcelone, pour plusieurs titres de référence de la presse française et méditerranéenne (tourisme, gastronomie, transports, urbanisme,...). Il a créé en 2019 le site d'information Barnanews.com, entièrement dédié aux francophones de Barcelone. Il est diplômé en Sciences Humaines à l'Université Paul Valéry de Montpellier (Sociologie, Psychologie & Psychanalyse).

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En plus d’une plainte pour « concussion », l’Agence pour l’Enseignement du Français à l’Étranger (AEFE) se voit mise en cause dans une affaire de « détournement de fonds publics », « abus de confiance » et « escroquerie » concernant cette fois le lycée français de Caracas au Venezuela. Au Pérou, au Panama comme à Madagascar, des parents d’élèves dénoncent par ailleurs de possibles surfacturations liées à des travaux réalisés au sein des lycées. Enquête : Francis Matéo

Comment une manifestation de parents d'élèves au Venezuela peut-elle dégénérer jusqu'à se muer en une plainte déposée devant le Procureur de Paris ? La démarche pénale est engagée 18 avril 2019 par l’avocat Mathieu Croizet au nom de Pierre Mazzoni, ex-conseiller culturel de l'ambassade de France à Caracas. La plainte dénonce des délits potentiels de « détournement de fonds publics », « abus de confiance » et « escroquerie ».

Tout commence donc par un regroupement de parents d'élèves mécontents devant le lycée français de la capitale vénézuélienne, un an plus tôt. Ce jour de juin 2018, Pierre Mazzoni et l’ambassadeur de France Romain Nadal se rendent en urgence au lycée, et se retrouvent face aux protestataires : des parents qui ne veulent pas payer la surcharge annuelle de 2.900 € par élève que l'établissement veut leur imposer. Leur mécontentement est tel qu’ils se sont fait accompagner d’un juge vénézuélien chargé de dresser la liste des illégalités existantes. Consciencieux, le conseiller culturel - parfaitement noté par sa hiérarchie - se renseigne alors sur la situation et découvre avec stupéfaction la « disparition » de la dotation des bourses de scolarité des trois dernières années attribuées au lycée par l'AEFE (Agence pour l'Enseignement Français à l’Étranger) : un « trou » de  7,5 M€ ! Comme ces dotations financières ne semblent pas avoir servi à la maintenance des locaux ni à tout autre usage au bénéfice de l'école, Pierre Mazzoni alerte son ambassadeur et demande des comptes à la direction du lycée.

Une démarche qui lui vaut d'être rappelé à Paris puis « placardisé », avant une mise à la retraite sans avertissement préalable. Stupéfait, l'ex conseiller culturel décide de porter plainte pour tenter savoir où sont passés ces 7,5 M€. La plainte vise aussi l’ambassadeur Romain Nadal, et le directeur administratif et financier du Lycée français de Caracas, Mikel Orue ; deux hommes, qui ont en commun leur attachement historique au parti socialiste français.

À Paris, « l'affaire suit son cours », assure Mathieu Croizet, apparemment sans que les responsables de l'AEFE s'en soient émus.

L’AEFE peu disposée à informer ceux qui la financent

À croire que l'AEFE est assez peu regardante sur l'argent qu'elle distribue, et assez peu disposée à informer ceux qui la financent, c'est à dire les contribuables et les parents d’élèves. Car ce genre de « négligence » se retrouve au Pérou où les associations des parents d'élèves se sont d'abord battus contre la démolition de l'ancien lycée franco-péruvien, familièrement désigné comme le « Francopé », devenu au fil des décennies l'un des bâtiments emblématiques de Lima. « Les problèmes commencent en 2010, lorsque l'AEFE décide de prélever 6,5 % sur les comptes de tous les établissements du réseau pour réaménager des bâtiments de plus de cinquante ans, ce qui était notre cas », explique Carlos Vallenas, dont tous les enfants ont été scolarisés au Lycée Français de Lima. Mais alors qu'elle devait financer 40% des travaux, l'agence se retire finalement, laissant la totalité des investissements à la charge des parents. Ces derniers refusent d'assumer l'intégralité des coûts et bloquent le projet en s'appuyant sur un certificat de conformité des bâtiments (notamment aux normes sismiques) validé par l'Ambassade de France. Jusqu’au coup de théâtre de 2016 : « L'AEFE décrète alors qu'il faut détruire le lycée et prélève les 5 millions d'euros d'épargne dont nous disposions pour effectuer cette démolition et construire provisoirement une structure de préfabriqués. Le problème, c'est qu'une partie des fonds a été détournée dans cette opération, avec au moins 1,6 millions d'euros qui se sont volatilisés ! », ajoute Carlos Vallenas.

Ici aussi, l’absence de réaction des autorités étonne. L'Agence se contente de présenter un plan de reconstruction de 9 M€, revu à la hausse lors du dernier budget pour atteindre... 20 M€. Nouveau coup de sang des parents d'élèves qui refusent ce nouveau projet. « Tout se passait pourtant très bien pour le millier d'élèves de l'établissement jusqu'à cet imbroglio immobilier », déplore Carlos Vallenas. Aujourd'hui, les élèves étudient toujours dans des préfabriqués.

Des surfacturations rapportées

Philippe Lhote lève les bras au ciel quand on lui rapporte ces « anomalies ». De surprise ? Non : de dépit. « Cela fait vingt-cinq ans que je suis dans le réseau de l'AEFE, et vingt-cinq ans que je constate des surfacturations », répond ce professeur aujourd'hui en poste au lycée Français de Tamatave (Madagascar), qui se bat pour que les lycées français soient mieux gérés, dans la transparence, pour assurer un service public de qualité qui n'exclue pas les français modestes. « Mais ici comme ailleurs, l'argent est parfois dilapidé sans réactions des parents qui pourtant financent », note Philippe Lhote. Le professeur a conscience des craintes qui empêchent généralement les langues de se délier : vexations, menaces, changement d'affectation, voire dénonciations. Mais il ne peut s'empêcher de dénoncer « des choix coûteux et peu « rationnels », dans un courrier adressé à la Cour des Comptes : « En fait nous ne connaissons pas le montant total des subventions, aucun document ne le mentionnant. Lors de diverses réunions, des chiffres s’étalant entre 600 000 et 1 million d’euros (apparemment en prenant en compte les exonérations de remontées de participation aux salaires des résidents), ont été évoqués ». Mais les aménagements ne suivent pas... Pourtant, estime le professeur, « à ce prix-là, on aurait pu rénover le lycée et l'équiper de la piscine et de l'internat qui nous manquent ».

C'est le même étonnement à des milliers de kilomètres, où les parents d'élèves du lycée français du Panama s'interrogent sur la construction d'un nouvel établissement du réseau de l'AEFE dans la capitale, pour 20 millions de dollars, soit 1600 $ au mètre carré ; là où, selon la Chambre Panaméenne de Construction (CAPAC), le prix au mètre carré est actuellement de 1050 $. Pire : le plan d'équilibre prévoit 950 élèves, alors que le lycée français n’en compte actuellement que 485, et sans doute moins à la rentrée prochaine à cause de la crise du Covid-19 et de l’augmentation des frais d'écolage.

Des préoccupations qui résonnent aussi en Chine, au Liban, en Grèce ou au Maroc. Avec souvent des investissements contestés (dont un projet de complexe sportif à 5 M€ à Casablanca) à mettre en relation avec l'augmentation moyenne de 60% des frais de scolarité pour les parents d'élèves du réseau de l'AEFE au cours des dix dernières années.

Une dérive risquée selon Mohammed Roudiès, président du Collectif Autonome des Parents d’Élèves (CAPE) des écoles françaises au Maroc : « C'est pour le moins une légèreté dans la prise de décision qui met en péril un modèle exemplaire de multi-culturalité que les familles ont perpétué depuis des décennies ; et c'est encore plus regrettable dans le contexte mondial, sachant comment l'enseignement de la francophonie régresse, notamment en Afrique ». Le risque va d'ailleurs au-delà de la subsistance de ce modèle, puisque, « à force de faire une sélection au chéquier, les parents finiront par se comporter en purs consommateurs qui voudront faire valoir leurs droits, y compris devant les tribunaux », redoute le président de la CAPE : « C'est pour cela que nous avons le sentiment d'être abandonnés alors que nous défendons un patrimoine transmis de génération en génération, où l'éducation des enfants est une passerelle de développement économique et culturel; parviendra-t-on à le sauver maintenant que nous avons à composer entre la volonté du maintien d’un service public fidèle aux valeurs qu’il enseigne et sa dépendance financière vis-à-vis des apports importants des parents ? », s'interroge encore Mohammed Roudiès.

Nul ne pourra dire en tout cas que la sonnette d'alarme n'a pas été tirée. D’autant que deux rapports de la Cour des Comptes et de la Commission des Finances ont épinglé l’AEFE pour son manque de clarté.

Cette enquête de Francis Matéo est publiée en collaboration avec le site Global Geo News

Extrait du signalement de Maître Croizet auprès du Procureur de la République 

Pour retrouver le premier volet de l'enquête de Francis Matéo, publié en partenariat avec Global Geo News, cliquez ICI

Pour retrouver le second volet de l'enquête de Francis Matéo, publié en partenariat avec Global Geo News, cliquez ICI

Droit de réponse

L’Agence pour l'enseignement français à l'étranger (AEFE) a demandé à exercer un droit de réponse suite à l’enquête de Francis Matéo publiée le 15 mai 2020 dans les colonnes des sites d’information GlobalGeoNews et Atlantico, sous le titre Lycées Français de l’Étranger : L’AEFE mise en cause dans une affaire de « détournement de fonds publics ».

L’AEFE, dans son droit de réponse, met en cause des propos « émanant d’un ancien conseiller culturel qui, loin d’être exemplaire, a au contraire été sanctionné pour des agissements répétés » selon ses termes.  

Nous attirons l’attention de l’AEFE sur le fait qu’à notre connaissance, les états de service de ce fonctionnaire étaient irréprochables jusqu’à sa suspension, laquelle est intervenue après qu’il ait fait part de questions quant à la gestion du Lycée français de Caracas. En témoigne d’ailleurs sa notation ainsi qu’un commentaire de l’ambassadeur de France à Caracas qui a écrit en juin 2018, peu de temps avant ladite suspension : « Pierre Mazzoni dirige le service le plus actif et le plus dynamique de l'ambassade... Dans ses différentes missions comme COCAC (conseiller culturel), il a constamment fait preuve de sérieux, de dynamisme et de réactivité. Pierre Mazzoni est pour moi un collaborateur précieux, fiable et loyal ».

Monsieur Pierre Mazzoni nous a par ailleurs indiqué par son avocat que : "Le tribunal administratif ne tardera pas à se prononcer sur sa demande de réintégration et donc d'annulation de la sanction qui l'a frappée au terme de procédures internes où le MAE a violé de façon répété les règles en la matière", et que "les indices graves et concordants pouvant laisser craindre à des détournements au lycée français de Caracas ont fait l'objet d'un signalement au titre de l'article 40 auprès du Procureur de la République. Celui-ci a jugé ces indices suffisamment sérieux pour mettre l'affaire en instruction et pour la confier au parquet financier où elle est instruite".

Si dans son droit de réponse, l’AEFE dit par ailleurs veiller « à la plus grande rigueur, sous le contrôle en particulier de la Cour des comptes » nous rappelons que la cour des comptes elle-même, dans un rapport du 26 juillet 2017, fait part de l’opacité de la gestion de l’AEFE, comme plusieurs parlementaires auxquels ont parlé nos journalistes. Le rapport signé par le Premier président de a Cour des Comptes, Didier Migaud révèle ainsi que « La présentation des comptes de l’Agence fait aujourd’hui encore l’objet de débats qui n’ont pas permis, à ce jour, de résoudre la question des « doubles flux » entre l’Agence elle-même et ses établissements en gestion directe qu’elle intègre dans ses comptes ». Il indique aussi : « Plus globalement, le caractère embryonnaire du contrôle de gestion et l’absence de mécanisme d’audit interne ne peuvent être considérés comme satisfaisants ».

Nous rappelons enfin qu’en dehors de son droit de réponse, l’AEFE n’a toujours pas transmis les éléments que nous lui avons demandés concernant l’affectation des bourses du Lycée français de Caracas. Nous demeurons toujours dans l’attente d’un entretien avec le directeur de l’AEFE Olivier Brochet.

La rédaction

Droit de réponse de l’AEFE suite à l’enquête de Francis Matéo publiée le 15 mai 2020 dans les colonnes des sites d’information GlobalGeoNews et Atlantico, sous le titre Lycées Français de l’Étranger : L’AEFE mise en cause dans une affaire de « détournement de fonds publics ».

L’AEFE a pris connaissance avec grand étonnement d’une série d’articles publiée par Atlantico mettant en cause la gestion de plusieurs établissements du réseau et l’AEFE. Concernant le lycée français de Caracas, les accusations portées contre le lycée et contre l’ambassadeur, émanant d’ un ancien conseiller culturel qui, loin d’être exemplaire, a au contraire été sanctionné pour des agissements répétés non conformes à la probité et à la dignité attendues d’un représentant de l’Etat à l’étranger, ne correspondent en rien à la réalité de cet établissement que l’agence soutient dans un contexte économique particulièrement difficile depuis plusieurs années. L’AEFE restera pleinement aux côtés de ce lycée dans la crise pour garantir aux familles françaises et étrangères qui lui font confiance une éducation de haute qualité pour leurs enfants. Une mission d’audit diligentée au sein de cet établissement en 2018, avec pour objectif de faire un point sur le fonctionnement de l’établissement, ses modalités de gouvernance, et sa situation budgétaire et financière a conclu qu’il n’y avait aucune anomalie sur la question des bourses et sur l’utilisation de la subvention de sécurité. Il n’y a évidemment aucun « trou de 7,5 M€ », les élèves boursiers ont bien bénéficié de leur bourse et les travaux de sécurité ont bien été effectués avec présentation des factures correspondant au montant de la subvention. S’agissant de l’établissement de Lima, le comité de gestion a dû prendre des décisions difficiles suite à un audit de sécurité qui a fait apparaître un risque majeur pour la sécurité des élèves et des personnels en cas de séisme. L’AEFE rappelle qu’elle n’a aucune responsabilité en termes de gestion et de décision qui relèvent des comités responsables des établissements avec lesquels elle signe des conventions. Elle a été aux côtés de cet établissement pour trouver des solutions qui permettent de sécuriser les lieux et les élèves et elle continuera de l'être dans le cadre de la convention qui la lie à ce grand lycée pour réaliser les travaux indispensables. L’accusation de détournement de 1,6 millions d’euros (par qui ?), si elle vise l’AEFE, est pure diffamation. Quant aux prélèvements de 6,5% (sic) instaurés en 2010, il s’agit en fait d’une participation forfaitaire complémentaire de 6% sur le chiffre d’affaires demandée aux établissements en gestion directe et conventionnés pour participer aux charges employeur de pension civile des enseignants titulaires de l’Education nationale payés entièrement par l’AEFE et mis à disposition de ces lycées dans le cadre d’accords parfaitement réguliers négociés avec eux. L’établissement de Panama est également un établissement conventionné dans la gestion duquel l’AEFE n’a aucune responsabilité. Les décisions sont prises par le comité de gestion pour le développement de l’établissement et il bénéficie du soutien de l’Agence pour accompagner son développement. S’agissant des procédures conduites dans ses propres établissements, l’AEFE veille à la plus grande rigueur, sous le contrôle en particulier de la Cour des comptes, à la bonne utilisation des crédits. L’AEFE regrette vivement que le journaliste, ait écrit cet article sans aucune vérification préalable, se prêtant ainsi, volontairement ou involontairement à une campagne de dénigrement infondé et instrumentalisée en tout ou partie par un ancien responsable culturel sanctionné pour son comportement inadmissible.

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