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La simple évocation d’une réduction des politiques monétaires non conventionnelles ultra laxistes a provoqué un séisme sur les marchés et fait faire marche arrière à la Fed.
La simple évocation d’une réduction des politiques monétaires non conventionnelles ultra laxistes a provoqué un séisme sur les marchés et fait faire marche arrière à la Fed.
©Flickr

Vraouuuum !

Machine arrière toute : pourquoi la Fed a capitulé sans résistance sur son intention de mettre fin à sa politique monétaire accommodante

Alors que la Fed avait annoncé la fin de sa politique monétaire accommodante, elle revient en arrière sous la pression des marchés.

Bruno Bertez

Bruno Bertez

Bruno Bertez est un des anciens propriétaires de l'Agefi France (l'Agence économique et financière), repris en 1987 par le groupe Expansion sous la houlette de Jean-Louis Servan-Schreiber.

Il est un participant actif du Blog a Lupus, pour lequel il rédige de nombreux articles en économie et finance.

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Nous avons décrit et analysé la déstabilisation récente des marchés obligataires, la hausse du dollar et l’instabilité accrue des marchés en général. La simple évocation d’une réduction des achats de titres par la RéserveFeddérale américaine fin avril, début mai, a déclenché une tourmente sur les fonds d’Etats et provoqué une hausse des taux et des primes de risque sur tous les véhicules financiers. Les marchés se sont grippés, les capitaux sont sortis des mutual funds à des rythmes frôlant l’hémorragie. La déroute a été terrible chez les émergents, victimes de sorties de hot-money. Les banques centrales les plus fragiles ont dû vendre des valeurs du Trésor américain  à un rythme que l’on n’avait pas connu depuis 2007.

Ainsi donc, la simple évocation d’un Exit, d’une réduction des politiques monétaires non conventionnelles ultra laxistes a provoqué un séisme sur les marchés. Ceci confirme notre analyse de 2008 et 2009 à savoir que sur la voie choisie de l’accommodement monétaire de la crise, il n’y a pas d’issue, pas de retour en arrière, pas d’Exit possible. Les vaisseaux ont été brûlés  Une mini tentative avait été initiée en 2010, elle avait provoqué le même résultat, elle avait exposé la fragilité extrême du système, (voir 2010, l’année du No Exit).

Que ce soit intentionnel, voulu ou concerté, la réalité objective est là, tout se passe comme si les marchés, donc la communauté spéculative globale, tenaient les banques centrales en otage et leur interdisaient de revenir à des politiques monétaires normales. L’instabilité financière que cette communauté provoque à la moindre évocation de sevrage est un chantage. Nous insistons, peu importe que cela soit intentionnel, conspirationnel ou ne le soit pas. Seul compte, le résultat.
Et le résultat est là, la communauté spéculative a une fois de plus gagné, en panique, Bernanke a cédé, hissé le drapeau blanc, baissé son pantalon.
Voici ce qu’il a dit au lendemain de la déroute: "Highly accomodative monetary policy for the foreseeable future is what is needed"... (A court terme, nous avons besoin d'une politique monétaire particulièrement conciliante). Et surtout, plus clair et plus net, des fois que la communauté spéculative n’aurait pas bien compris : "If financial conditions were to tighten to the extent that they jeopardized the achievement of our inflation and employement objectives, then we would have to push back against that". (Si la situation financière devait se contracter au point de compromettre nos accomplissements en matière d'inflation et d'emplois, alors nous n'aurions d'autre choix que de nous y opposer)
En clair, Bernanke est allé à Canossa, il avait osé flirter avec l’idée de réduire les achats de titres du Tresor US et des MBS en Avril, quelle audace .. et bien face au chantage des marchés, il fait machine arrière. Et pour bien montrer sa docilité il en rajoute : si les conditions financières venaient à se resserrer – comme ce fut le cas il y a deux semaines- alors nous prendrions les mesures pour nous y opposer! Toujours en clair, le message est limpide, nous empêcherons les taux de remonter, nous fluidifierons les marchés, nous irons jusqu’au bout. Il aurait pu ajouter, fidèle à la tradition américaine, I am sorry, je suis désolé de vous avoir déplu. 
L’inflation, l’emploi, tout cela c’est du marketing politique à la petite semaine, marketing bien éventé. Bernanke a été obligé de faire machine arrière pour des raisons de stabilité financière globale. Voilà la vérité. Bien entendu, il ne peut la dire à ses compatriotes. Les marchés mondiaux, fragiles, déséquilibrés, vulnérables ont tangué à la perspective de liquidités moins pléthoriques, à la perspective d’un retrait de la mer de liquidités et les banques centrales, La Fed en premier, ont pris peur. La politique américaine n’est domestique qu’en apparence , dans les faits, elle est obligée, compte tenu des erreurs passées, de garantir la stabilité financière mondiale. Nous avons expliqué encore récemment l'interconnexion des marchés, des systèmes bancaires et shadow, l’interconnecxion du système des banques centrales, tout le monde se tient par la barbichette. On avait failli avoir une pénurie de dollars, un besoin de refinancement en dollars, Bernanke a dû promettre que ce ne serait pas le cas, il rouvrirait encore plus les robinets si cela s’avérait nécessaire.
Vous comprenez bien sûr, le rebond des actions, la rechute- limitée-  des taux longs, la baisse du dollar et la hausse de l’or à la lueur de notre analyse. 
Ceux qui, pour la énième fois ont attaqué les marchés, se sont mis vendeurs de risk-on, ont été punis, ils ont pris une claque qui s’ajoute aux précédentes. Nous ne cessons de le répéter avec l’activisme des banques centrales, les mensonges des gouvernements, rien n’est "travaillable", rien n’est prévisible, c’est l’escarpolette assurée à chaque fois. L’incertitude réelle est masquée par un prix du risque qui ne traduit en rien la réalité des défis en cours. 
On essaie de repartir pour un tour, ou du moins c’est ce que souhaite Bernanke. La question est de savoir si ce tour est encore possible et quel peut être son ampleur et sa durée. 
Nous ferons quelques remarques : 
  • Il y a un effet d’apprentissage, les pertes coûtent cher et obligent à modérer les appétits pour le risque malgré les promesses de Bernanke. Au delà du coup de chapeau et du soulagement, nous ne voyons pas la mécanique se mettre en branle de façon auto-entretenue. 
  • Les difficultés des émergents sont réelles. 
  • La situation en Europe est beaucoup plus mauvaise qu’on ne le dit, elle pourrit en profondeur. 
  • Près de la moitié des gouverneurs de la Fed sont contre la poursuite des QE. 
  • Bernanke voit  arriver la fin de son mandat. 
  • La fragilité financière est en train de croître  à la fois en raison des pertes de la spéculation, du raccourcissement de l’horizon et de la visibilité. 
  • L’incertitude de l’élection allemande va devenir prédominante. 
Notre idée est que Bernanke a commis une erreur colossale, il aurait dû garder son intervention de la semaine dernière en réserve, pour "le cas où". Il a dégainé trop tôt. Il a gâché ses munitions, quand on a tout donné que peut-on donner de plus?
Le fond est mauvais. Tous les spécialistes savent que l’économie américaine n’est pas solide, que l’emploi est un emploi bidon avec remplacement de jobs à plein temps par des temps partiels très peu payés, que l’on refait en accéléré une bulle immobilière monétisée. Toute personne qui réfléchit voit que l’on s’acharne à accommoder par la monnaie une divergence grandissante entre la sphère économique réelle et la sphère financière. 
Tous les spécialistes savent que la Fed est déjà techniquement insolvable, que ses bilans, comme ceux du système bancaire en général sont faux, frauduleux. Personne ne marque ses inventaires au prix du marché. Mais il y a pire, il y a le tour de passe-passe de Bernanke pour éviter de prendre des pertes sur son portefeuille de Treasuries, pertes produites par la hausse des taux. La Fed porte ses pertes dans ses comptes … comme "differed assets"! En clair, plus la Fed perd de l’argent avec la hausse des taux et plus elle s’enrichit! Eh oui elle réduit selon elle, le montant des dividendes qu’elle va devoir reverser au Trésor, donc réduisant ses dividendes futurs, elle inscrit cela à son bilan comme un asset futur, differed. En clair plus une société perd de l’argent plus elle réduit ses possibilités de versement de dividendes futurs et plus elle s’enrichit, plus elle est solvable, il suffisait d’y penser. Enron est parmi nous. La Fed est un gigantesque hedge fund en faillite. 
Les citoyens et leurs médias n’y comprennent rien, ils se laissent endormir, bercer par les déclarations,  mais les grands de ce monde ne s’y trompent pas, ils savent lire les bilans, ils savent que tout cela n’est que carton-pâte. C’est pour cela que lorsque la débandade viendra, elle sera brutale, sans appel, en tout ou rien, il n’y a pas de mains solides pour offrir un véritable filet de sécurité en cas de dégringolade.
Tous les spécialistes savent que "tout cela" ne vaut rien. Il n’y a pas d’issue autre que la catastrophe. C’est-à-dire la destruction. Bernanke et ses complices Friedmaniens croient avoir compris quelque chose à la crise de 1929, il n’y ont rien compris, aveuglés qu’ils ont été par ce qui s’est passé "après" le déclenchement de la crise et les erreurs de la Fed à cette époque. Ils n’ont pas compris que tout s’était joué "avant", avant 1929, lorsque la Fed avait laissé se développer une bulle de crédit et de spéculation et qu’en 1927 elle avait -comble de l’erreur – baissé ses taux pour des raisons internationales. Hier nous étions au bord du gouffre ; avec la promesse de Bernanke analysée ci-dessus, nous avons fait un pas de plus.


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