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La police arrête un homme en marge des manifestations contre l'aggravation de la crise économique, à Monrovia, au Libéria, le 6 janvier 2020.
La police arrête un homme en marge des manifestations contre l'aggravation de la crise économique, à Monrovia, au Libéria, le 6 janvier 2020.
©Carielle Doe / AFP

Solutions optimales

Lutte contre l’insécurité et la criminalité : l’incroyable méthode venue d’Afrique dont l’efficacité se confirme depuis 10 ans

La thérapie cognitivo-comportementale (TCC) peut contribuer à réduire les comportements délinquants chez les jeunes à risque et chez les hommes ayant déjà commis des actes répréhensibles. Cette méthode a permis de lutter efficacement contre la violence au Libéria, selon une nouvelle étude de professeurs et de chercheurs de l’Université de Chicago, de l’Université d’Exeter et de l’Université de Caroline du Nord.

Christopher Blattman

Christopher Blattman

Christopher Blattman, Professeur à la Harris School of Public Policy de l'Université de Chicago, est l’auteur de Why We Fight.

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Sebastian Chaskel

Sebastian Chaskel

Sebastian Chaskel est partenaire associé chez Instiglio, où il met à profit son expertise en stratégie, gestion, recherche, politique et développement de partenariats pour soutenir la mission, les partenaires et les clients d'Instiglio. Avant de rejoindre Instiglio, Sebastian Chaskel a passé une demi-décennie chez Innovations for Poverty Action (IPA), où il a fondé et dirigé les programmes nationaux de la Colombie et de la République dominicaine, dirigé le programme Peace and Recovery et, plus récemment, géré la réponse phare de l'organisation au COVID-19 en aidant et en soutenant les gouvernements de 10 pays avec des données et des analyses rapides. Sebastian Chaskel a également occupé des postes de recherche et de gestion de programme au Government Performance Lab de la Harvard Kennedy School, au Council on Foreign Relations, à la Fondation Cerrejón et à l'Université de Princeton Innovations for Successful Societies.

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Julian C. Jamison

Julian C. Jamison

Julian C. Jamison est professeur d'économie à la Business School de l'Université d'Exeter et est également affilié à JPAL, au Bureau américain des sciences de l'évaluation, à la Banque mondiale et à l'Université d'Oxford (Global Priorities Institute et Nuffield College). Julian C. Jamison a précédemment travaillé dans le secteur public, ainsi que dans plusieurs institutions universitaires, notamment Northwestern, UC Berkeley, Caltech, HEC Paris, Yale et Harvard. Il est titulaire d'un doctorat en économie du MIT et de diplômes antérieurs en mathématiques de Caltech. Il a voyagé dans environ 90 pays.

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Margaret A. Sheridan

Margaret A. Sheridan

Margaret A. Sheridan est professeure adjointe au programme de psychologie clinique de l'Université de Caroline du Nord à Chapel Hill. Elle est directrice du Child Imaging Research on Cognition and Life Experiences Lab (CIRCLE Lab). Les recherches de Margaret A. Sheridan examinent le développement neurologique typique et atypique du cortex préfrontal et des systèmes connexes soutenant le développement de la fonction exécutive à travers l'âge. En particulier, au sein du laboratoire CIRCLE, elle examine comment les expériences de la petite enfance allant de la maltraitance à la pauvreté ou à l'institutionnalisation ont un impact sur le développement neuronal conduisant à un risque d'extériorisation de la psychopathologie.

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Atlantico : Avec vos trois co-auteurs, Sebastian Chaskel, Julian C. Jamison et Margaret Sheridan, vous avez étudié comment la thérapie cognitivo-comportementale - qui vise à la remise en question et au changement des distorsions cognitives et des comportements qui y sont associés afin d'améliorer la régulation émotionnelle et développer des stratégies d'adaptation personnelles - pouvait réduire l'insécurité et la criminalité au Libéria. Qu’est qui a été mis en place ?

Christopher Blattman : Une petite organisation a essayé, pendant plus de 15 ans, différentes approches pour voir ce qui fonctionnerait pour aider les jeunes hommes les plus difficiles et violents dans les rues de la capitale. Les personnes qui dirigent le programme sont pour la plupart d'anciens criminels et rebelles qui voulaient aider des versions plus jeunes d'eux-mêmes. Une grande partie des solutions qu'ils ont trouvé efficaces proviennent de la thérapie cognitivo-comportementale. Qu'est-ce que c'est exactement ? C'est un moyen de prendre conscience des choses problématiques que nous faisons, de nos réactions automatiques, comme la colère, etc. et de s'entraîner sur ces réactions. Vous respirez, vous vous concentrez sur quelque chose pour éviter d’être colère. Et finalement vous ne réussissez pas à échapper à la situation la première fois, mais vous réessayez et avec de la pratique, vous pouvez vous améliorer. Cela fait comprendre à ces jeunes violents qu'ils peuvent facilement devenir des personnes normales. Si vous agissez d'une certaine manière, portez certains vêtements, vous rasez, vous vous coupez les cheveux, etc. il sera de plus en plus facile d'être une personne normale. Notre étude comprenait également du don d’argent. Cet argent a été donné aux personnes qui ont terminé la TCC pour les aider à démarrer un petit business, comme cirer des chaussures par exemple.

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Cela fait dix ans que la méthode est en action, quels résultats concrets avez-vous observés ?

La TCC a des dizaines d'années, les preuves de son efficacité sont nombreuses. C'est l'une des plus grandes découvertes du 20ème siècle. L'intérêt de la TCC, ici, c'est qu'il s'agit d'une expérience dans un domaine nouveau. Personne ne l'a jamais testée avec un protocole robuste comme nous l'avons fait. Ce que nous constatons, après un mois, un an, dix ans, c'est le fait que les hommes qui ont reçu à la fois la thérapie et de l'argent ont vu une réduction de cinquante pour cent de la criminalité et de la violence (vente de drogue, vol, etc.). Cela ne signifie pas que les gens sont devenus 50 % meilleurs, mais plutôt le fait qu'environ la moitié des hommes ont changé de vie.

Y a-t-il des différences de résultats entre la thérapie seule et la thérapie plus des incitations financières ?

Nous avons testé l'argent seul, la thérapie seule et les deux ensemble. La thérapie seule a donné des résultats similaires, mais pas aussi importants. Les résultats étaient plus bruyants sur le plan statistique. L'argent liquide seul est normalement très efficace, mais dans ce cas, il ne l'était pas, car il a été perdu ou volé dans les six mois. Il est donc curieux de savoir pourquoi le TCC + l'argent liquide donnent de meilleurs résultats, dix ans plus tard. Nous pensons que la réponse est que l'argent pour démarrer une entreprise est aussi un bon moyen de pratiquer la thérapie, ce qui explique le succès.

Le résultat est également très rentable, comment ?

Nous l'avons fait exprès. Beaucoup d'ONG ont beaucoup d'extras dans leur programme. Elles veulent tout faire. C'est admirable, mais au bout du compte, lorsque vous aidez quelqu'un plus sur un sujet, vous n'aidez probablement pas quelqu'un d'autre. Nous avons donc réfléchi à ce qui pouvait être le besoin le plus urgent et à la manière dont cela pouvait être rentable. Nous avons réussi à avoir quelque chose de fonctionnel pour environ 500 $. Cela signifie que c'est plus facile à faire, même dans les pays à faible revenu.

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Cet exemple est prometteur, mais peut-il être reproduit ? Est-il possible de le reproduire dans d'autres pays que le Libéria, y compris dans des pays diamétralement opposés comme la France, les États-Unis, etc.

L'expérience au Libéria est issue de la TCC élaborée aux Etats-Unis. Les résultats peuvent donc voyager. Il suffit de les adapter à la situation locale. Nous essayons activement de l'étendre et de la tester dans d'autres pays africains. Je suis assez confiant que si nous nous rendons en Côte d'Ivoire, au Nigeria ou au Kenya, nous pourrons obtenir des résultats aussi bons.

J'ai participé à une vaste étude à Chicago. Nous commençons à voir des résultats très intéressants, plus mixtes qu'au Liberia, mais incluant des hommes beaucoup plus dangereux. Mais nous constatons une réduction de la violence, y compris des homicides. L'important est d'avoir la bonne population avec laquelle travailler. Si vous mettez des personnes qui ne sont pas violentes dans un programme anti-violence, vous ne les aiderez pas et cela pourrait même aggraver leur situation. Presque tous les bons programmes anti-violence consistent à trouver les 500 à 1000 jeunes, souvent des hommes, dans la ville, et à trouver comment les aider. Toutes les autres stratégies auxquelles vous pouvez penser : emploi, développement économique, réforme de la police, etc. sont de bonnes choses pour la société mais ne constituent pas une politique anti-violence. Parce que même à Chicago, les auteurs de violences ne représentent qu'une partie très limitée de la population. Il est plus efficace de les atteindre avec cette méthode TCC que de développer un quartier entier. Ils ont les moyens de trouver un millier de personnes et de les aider à changer le cours de leur vie.

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Dans votre livre, Why we fight, vous avez étudié comment la société tente de construire des normes plus pacifiques. Dans notre situation actuelle, la TCC est-elle une solution prometteuse à la violence ?

Chacun d'entre nous peut utiliser la TCC dans sa vie quotidienne, et nous sommes nombreux à le faire. La plupart des gens ont probablement appris à contrôler leur tempérament lorsqu'ils étaient enfants. Cela s'est fait avec les pratiques et les conseils des parents, des enseignants, etc. De même, un avocat doit trouver un moyen de résoudre un litige au tribunal sans céder à la colère. La TCC ne fait qu'enseigner ces leçons à des personnes qui ne les ont pas reçues.

La plus grande erreur politique que nous faisons, dans tous les pays, est de réagir à la violence en pensant qu'il faut plus de police ou plus d’emploi. C'est une bonne chose, mais les pays n'investissent presque rien dans ce type de programme TCC, alors qu'il y a tellement de potentiel. Et c'est beaucoup moins cher que les emplois et beaucoup moins violent que la police. Je pense que chaque décideur politique devrait l'essayer. Heureusement, le message est entendu, Joe Biden commence à parler de ce genre de programme comme d'une solution à la violence armée aux États-Unis. Je me sens plus optimiste que je ne l'ai été depuis longtemps.

Christopher Blattman, Professeur à la Harris School of Public Policy de l'Université de Chicago, a publié "Why We Fight" aux éditions Viking UK.

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