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Une principauté au bord de l’implosion : le Liechtenstein suivra-t-il la mouvance des Printemps révolutionnaires ?
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Fin de règne ?

Une principauté au bord de l’implosion : le Liechtenstein suivra-t-il la mouvance des Printemps révolutionnaires ?

Le comité « Oui, pour que ta voix compte » a déposé, début février 2012, un projet d’initiative populaire qui vise à retirer au prince de cette monarchie constitutionnelle le droit de veto sur les résultats des votations. Qui aura le dernier mot, le prince ou le peuple ?

Cette question qui relève du catalogue des combats politiques au XIXe siècle est d’une étonnante actualité dans le Liechtenstein, cette petite principauté située entre la Suisse et l’Autriche. Une initiative politique a été lancée pour supprimer le droit de veto du prince sur les résultats des votations populaires (référendums). A l’instigation de l’entrepreneur Jochen Hadermann et de l’archiviste Paul Vogt, ancien député indépendant au Parlement liechtensteinois, un « mouvement démocratique » a vu le jour qui veut mettre fin au rôle déterminant du prince dans la vie politique du pays. Le Liechtenstein va-t-il devenir une monarchie parlementaire comme les autres ? Ou verra-t-on la proclamation d’une nouvelle république en Europe centrale ?

La revendication démocratique a resurgi après la consultation sur la légalisation de l’avortement en septembre 2011. Avant même le scrutin, le prince régent Alois a laissé entendre qu’il utiliserait de son droit de veto si la majorité des Liechtensteinois venait à approuver la mesure. Cette annonce du régent a renforcé le camp des « non » de sorte que 52,3 % des votants se sont prononcés contre la légalisation. Les Liechtensteinoises restent donc obligées de se rendre à l’étranger très proche pour se faire avorter. La principauté a évité de justesse la crise constitutionnelle, mais les adversaires des prérogatives princières se posent des questions sur le système politique du petit pays alpin. A quoi servent les votations populaires si le prince se réserve le droit d’en annuler les résultats ? Si c’est le gouvernement qui gouverne, est-ce que le prince aura toujours le privilège de régner ?

Si on leur retirait leurs compétences, le prince Hans Adam II et son fils Alois, régent de la principauté depuis 2004, pourraient quitter définitivement le pays. Cette menace plane depuis 2003 sur les montagnes et les vallées lorsque Hans Adam avait pour la première fois évoqué cette éventualité. La maison princière dont le patrimoine est estimé à 5 milliards de francs suisses et qui possède de superbes châteaux en Autriche n’a pas forcément besoin de ce territoire exigu de 162 km2 et de ses 36 000 habitants. Il en va tout autrement des Liechtensteinois. Ils perdraient jusqu’à leur nom si la dynastie reprenait le chemin vers Vienne, l’ancienne capitale des Habsbourg où les princes ont résidé jusqu’en 1938. L’identité du Liechtenstein repose sur les trois éléments que sont la monarchie, l’histoire qui porte l’empreinte de la dynastie et le dialecte alémanique. Il ne leur resterait que le dernier s’ils se laissaient trop imprudemment entraîner par le sentiment démocratique. Le Liechtenstein connu pour sa discrétion bancaire et son produit intérieur brut très élevé, mais qui est un pays sans mythe ni héros, pourrait-il survivre si la rupture avec la famille régnante venait à se produire ?

Il faut remonter jusqu’à l’empereur Ferdinand II, figure emblématique de la guerre de Trente ans dans le Saint Empire. En 1623, le Habsbourg a élevé au rang de princes les Liechtenstein qui l’avaient loyalement soutenu contre la révolte de la noblesse protestante en Bohême et en Autriche. Désormais, la famille était à la recherche d’un morceau de terre pour acquérir l’immédiateté d’Empire afin de se retrouver sur un pied d’égalité avec les grands princes du Saint Empire, question de manifester son rang et la splendeur du lignage. Ils se portèrent successivement acquéreurs du comté de Vaduz et de la seigneurie de Schellenberg, territoires immédiats au Saint Empire. Résidant dans leurs magnifiques châteaux en Autriche et en Moravie ces très grands seigneurs, fidèles partisans des Habsbourg, n’ont pourtant pas eu envie de visiter pays misérable qu’ils venaient d’acheter. Il fallut attendre 1842 pour voir le premier des Liechtenstein visiter la principauté du même nom ! Minuscule satellite de l’immense monarchie austro-hongroise jusqu’à l’effondrement de l’Empire des Habsbourg en 1918, la principauté n’a entamé son existence autonome qu’après la Première guerre mondiale. Elle se dota, en 1921, d’une constitution la définissant comme « une monarchie constitutionnelle, fondé sur une base parlementaire et démocratique ». Ce paradoxe d’une souveraineté partagée entre le prince et le peuple, reflet des théories constitutionalistes du XIXe siècle, caractérise le système politique du Liechtenstein. Il est à l’origine des conflits actuels.

Etroitement liée à la Suisse grâce à l’union douanière conclue en 1923, le Liechtenstein échappe au marasme politique et économique de l’Autriche voisine et à l’Anschluss de 1938. Le jeune prince François Joseph II de Liechtenstein quitte Vienne au moment de l’annexion à l’Allemagne hitlérienne et s’installe définitivement à Vaduz, faute de mieux. Timide et apolitique, le chef de la maison fit en 1939 le discours inaugural du ‘Landtag’ dans la veine de la monarchie parlementaire britannique pour se démarquer de l’Allemagne nazie et souder les liens entre la dynastie et le peuple. Jusqu’à sa mort survenue en 1989, François Joseph incarna la stabilité politique de la petite place financière dans les Alpes en se mêlant très peu des affaires courantes. Et le Liechtenstein devint l’un des pays les plus riches du monde. Cette période d’une croissance insolente et d’une monarchie discrète prit fin dans les années 1990. Le nouveau prince Hans-Adam II, économe et banquier de formation, était un animal politique. Un jeune manager avide de réussite succéda à un vieux grand seigneur débonnaire. Il prit des initiatives pour doter son pays d’une ambitieuse politique étrangère. Face aux réticences locales, il imposa l’accession du Liechtenstein aux Nations Unies car la présence de la principauté sur le plan international valait pour lui chiffres d’affaire. Hans-Adam agit en chef d’entreprise qui veut renforcer la visibilité de son entreprise familiale. Et on peut se demander quel était l'intérêt du peuple dans tout cela.

Depuis 1993 se multiplièrent les conflits entre le prince, plein d'énergie, peu enclin à jouer le rôle d’un roi fantoche, et le gouvernement. Hans-Adam sortit gagnant du bras de fer. Le peuple lui concéda des compétences élargies lors d’un référendum en 2003. La menace du prince de se retirer à Vienne si le non l’emportait pesa de tout son poids. Les Liechtensteinois, enfants gâtés d’un succès économique hors norme, avaient peur de voir disparaître le garant de leur réussite. La monarchie, au lieu d’être symbolique, devint réelle. Le monarque dispose d’un veto absolu contre toute loi émanant du Parlement et des votations populaires, il peut dissoudre la Chambre, renvoyer les ministres. Des compétences très larges dont un monarque constitutionnel du XIXe siècle aurait pu se féliciter ! Certains se mirent à parler de « néo-absolutisme » ou tout simplement d’un régime autoritaire au milieu des Alpes. Pour faire taire ses critiques, qui ne désarmèrent pas, Hans-Adam céda la régence à Vaduz à son fils Alois, né en 1968, et se retira des affaires politiques (au profit des affaires économiques). Meilleur diplomate que son père souvent fougueux, le jeune prince, formé à l’armée britannique et aux universités autrichiennes, arriva à calmer le jeu.

Or les débats autour du référendum sur le droit à l’avortement ont ravivé les tensions. La contestation a trouvé un nouveau mot d’ordre en exigeant la disparition du veto absolu du prince. Les Français qui sont au courant de leur histoire savent bien que les polémiques contre le « veto » ont servi, en 1791, à jeter le discrédit total sur une autre monarchie constitutionnelle. Toutefois, il n’est pas question d’une révolution à Vaduz. Les porte-parole du comité d’initiative populaire « Oui, pour que ta voix compte » font valoir que leurs propositions sont très modestes. Ils veulent assurer que le peuple ait le dernier mot, à savoir que les décisions émanant d’une votation populaire ne devront plus recevoir l’aval du prince. Actuellement les membres du comité sont en train de recueillir les 1500 signatures exigées par la constitution pour organiser un référendum. Celui-ci pourrait se tenir en septembre. La maison princière a, quant à elle, rappelé dans un communiqué publié en février que la suppression du droit de veto avait déjà été proposée en 2003 et que Hans-Adam l’avait refusée. Si les initiateurs du référendum veulent changer la constitution sans l’aval du monarque, ils seront obligés de demander la suppression de la monarchie. Cette possibilité est expressément prévue par la constitution, depuis les modifications apportées en 2003. Désormais la famille régnante se tait en attendant de nouveau si les initiateurs du peuvent réunir les 1500 signatures. Il semble bien que dans le Liechtenstein le peuple a son mot à dire.

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