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L’entreprise de Mark Zuckerberg imposerait-elle à ses utilisateurs une vision du monde sans nuance ni prise en compte de la culture de ses membres ?
L’entreprise de Mark Zuckerberg imposerait-elle à ses utilisateurs une vision du monde sans nuance ni prise en compte de la culture de ses membres ?
©Reuters

Ca poke

Combien de temps accepterons-nous de nous soumettre à cette dictature du cool de Facebook ?

Facebook qui censure "L'Origine du monde" et s'immisce dans notre vie intime... Ou comment le réseau social réinvente l'idéologie du "cool", développée par les esclaves pour mieux supporter leurs soumission à la tyrannie.

Luis de Miranda

Luis de Miranda

Luis de Miranda est écrivain, éditeur et philosophe. Diplomé d'HEC, il est l'auteur de L'être et le néon, aux éditions Max Milo, un essai sur la société de transparence.

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Atlantico : Facebook a suspendu durant un certain temps la page d’Atlantico suite à la publication d’une photo du tableau "L’Origine du Monde" de Gustave Courbet. L’entreprise de Mark Zuckerberg imposerait-elle à ses utilisateurs une vision du monde sans nuance ni prise en compte de la culture de ses membres ?

Luis de Miranda : Tout système, de quelque taille qu’il soit, à partir du moment où il impose un protocole, un certain nombre de règles plus ou moins tacites, tend à imposer une vision du monde, un formatage, un conditionnement.

La plus grande naïveté des dernières décennies a été d’espérer un monde sans idéologies. Ce serait comme une partition symphonique sans compositeur ni tonalité. Tout est plus ou moins idéologique : il y a des idées et des valeurs cachées derrière la plupart de nos comportements.

Facebook, qui est né sur un campus universitaire, tend à imposer cette forme d’intégrisme du cool, de l’éternelle adolescence qui est typiquement américain. Il n’est pas inutile de se souvenir que le sens contemporain du mot « cool » a été forgé il y a deux siècles dans les champs de cotons, par les esclaves noirs américains : pour que le maître frappe moins fort avec son fouet, voire pour qu’il octroie des moments de loisir, il valait mieux, pensait la plupart des esclaves, garder son cool, sourire plutôt que de se rebeller. La dernière partie du XXe siècle pourrait être appelée l’ère du cool : ce moment où une morale d’esclave devient la tonalité de la classe moyenne, qui a accepté de se dépolitiser, de se déresponsabiliser en échange d’une existence de loisirs et d’argent à crédit.

Quant aux cultures spécifiques à chaque pays, on ne voit pas pourquoi Facebook s’en préoccuperait, et c’est de bonne guerre : encore une fois, tout système cohérent tend à étendre son propre territoire, et à devenir, à terme, un intégrisme. Il y a un style Facebook comme il y a un style Picasso. Bien que le premier soit plus pauvre dans ses moyens, dans les deux cas, c’est du « créalisme », c’est-à-dire la constitution progressive d’un territoire singulier.

À force de répéter fermement un code propre, s’alimentant de l’absence de cohérence de la majorité des individus, on produit du réel. Le monde devient ce que l’on répète et aucun clic n’est innocent. Un intégrisme cool, caché sous le masque du loisir et de l’amitié, s’imposera plus facilement qu’un maître à l’ancienne.  

Quelles sont ces valeurs que Facebook propose au monde ?

Quelle est la vision du monde de Facebook ? Tout d’abord, cette société a réussi à capitaliser sur un besoin fondamental, celui de l’amitié, c’est-à-dire en réalité sur la solitude urbaine, celle de celles et ceux qui ont un capital social faible, sont célibataires, enfants uniques ou trop jeunes pour s’intéresser à la famille : ceux-ci intègrent les règles de la société par le truchement de l’utilisation des réseaux virtuels (hier, c’était la télévision), qui les éduquent tacitement, par la voie du mimétisme social.

En rendant l’amitié accessible en deux clics, on la dévalorise. En dévalorisant l’amitié, on dévalorise la singularité, c’est-à-dire la capacité de la philia à accepter la différence, l’altérité, l’anormalité, les idiosyncrasies de celui ou celle qu’on aime et qu’on respecte. Si l’amitié n’est plus la capacité de donner son respect à celui qui est autre et qui nous stimule, alors elle devient un geste intéressé de clonage social ou de recherche d’attention. La véritable amitié consiste à dire je n’aime pas, selon le principe du qui « aime bien châtie bien », tandis le simulacre d’amitié repose sur la flatterie.

Je suis toujours étonné par la capacité des humains à se laisser porter par de grands mensonges collectifs, comme par exemple le culte du sport de compétition et ses vertus soit-disant intègres. Nous avons peur de regarder en face notre corruption, nos contradictions. Je dirais que l’un des vecteurs de Facebook, c’est cette sorte de positivisme forcé, cette gymnastique quotidienne de la mauvaise foi, la méthode Coué du petit bonheur sans ambition. D’où l’exhibitionnisme des bébés à longueur de page d’accueil, qui me choque davantage que la reproduction de l’Origine du monde. Comme si l’Occidental moyen ne pouvait plus rien accomplir de plus grand que de faire des enfants. Le mot d’ordre de Facebook, ce pourrait être : « Soyez Gnangnans, on s’occupe du reste ». Mais, ceci dit, je crois que les heures fastes de Facebook sont derrière nous. À tout prendre, le site peut être utile pour rester en contact avec quelques connaissances qui vivent à l’étranger.

La plupart des grands sites web occidentaux sont américains. Peut-on dire que Facebook ou Google imposent une culture américaine à leurs utilisateurs européens (« L’Origine du monde » semble peut-être plus choquant pour un regard américain qu’européen) ?

La culture américaine s’impose depuis la seconde guerre mondiale, parce que l’Europe est entrée dans une période de honte et qu’elle est devenue financièrement et idéologiquement dépendante. Honte d’avoir été un temps le modèle civilisationnel du monde pour conclure stupidement par le double carnage des grandes guerres. Les Etats-Unis ont acheté l’âme européenne à bas prix, à un moment où celle-ci ne valait plus grand chose.

Ce qui est regrettable, c’est de constater que 60 ans après, l’Europe comme civilisation baigne toujours dans une absence quasi totale d’amour propre, ou alors qu’elle ait besoin du nationalisme réactif de tel ou tel pays pour se sentir vaguement exister.

La culture américaine, c’est en un sens l’inversion de l’esclavage, la tyrannie du cool, la liberté privée de souffle épique, de grand projet collectif ambitieux (à tel point que le souffle épique est transposé dans l’imaginaire du cinéma). Cette vie de centre commercial peut être assez agréable et doucereuse, et cela évite parfois des tensions inutiles. Mais visiblement, cela n’évite pas les guerres ni les crises.

Vous parlez de Google, qui est un exemple d’hégémonie bien plus puissant que Facebook : c’est aujourd’hui une partie intégrante de notre cerveau, de notre activité cognitive, une extension de nos facultés au même titre que la bibliothèque hier. Or l’algorithme de Google, qui place en première page certains résultats plutôt que d’autres, n’est pas le résultat d’un processus démocratique de création de protocole. C’est un mélange de mercantilisme, de pertinence et de censure light. Il est regrettable que l’on puisse acheter des positionnements sur Google pour apparaître en haut de la liste, comme si des marques achetaient des connexions de votre cerveau, ce qu’elles tentent de faire d’ailleurs depuis longtemps avec la publicité. On pourrait souhaiter qu’une initiative ambitieuse soutenue par l’Europe développe son propre gigamoteur de recherche, élaboré de manière plus collective et participative.

 

De manière plus générale, Facebook, Google et leurs congénères ont-ils vocation à devenir nos nouveaux maîtres à penser ?

Celui qui n’est pas, peu ou prou, son propre maître à penser, ne serait-ce qu’en s’imposant un questionnement quotidien, un exercice constant de l’auto-réflexion, n’est pas libre, car alors il accepte un joug invisible, celui des idéologies ambiantes.

Le capitalisme cognitif reste le discours du maître dominant aujourd’hui, avec son impératif de rentabilité financière placé au centre de toutes les décisions, ce qui dissout chez ses victimes des valeurs comme l’amitié, la parole donnée, l’amour propre, l’intégrité, le civisme. Je parlerais plutôt de maîtres à dépenser.

Toutefois pour éviter de se voir imposer quoi que ce soit par de tels sites, une solution simple existe : ne pas les utiliser…

Il est impossible aujourd’hui de ne pas utiliser un moteur de recherche ou un réseau social quelconque.

En revanche, notre conformisme fait que nous sacrifions aux grosses valeurs du marketing, plutôt que de chercher des territoires moins fréquentés. Là encore, une réponse serait une vraie politique culturelle et civilisationnelle au niveau européen.

Il est temps que Bruxelles s’intéresse davantage à ce qui a fait la force de l’Europe : sa conjonction sur un territoire peu étendu de cultures diverses, son goût de la disparité, et le souvenir d’un certain élitisme. Il serait peut-être temps de relever la tête et de cocréer davantage nos propres mondes, sur Internet et ailleurs. En n’oubliant jamais que l’argent seul n’a jamais rien créé – tout commence et finit par des idées, qui deviennent ou non réalité.

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