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Liban : l’ami qui souffre, le pays qui risque, le voisin qui peut sombrer
©Reuters

Crise économique

Liban : l’ami qui souffre, le pays qui risque, le voisin qui peut sombrer

Le Liban pourrait se diriger vers un défaut de paiement. Le pays, en pleine crise économique qui ne parvient pas à solder une émission de dette de 1.5 milliards de dollars pourrait en permettre une deuxième de 2 milliards.

UE Bruxelles AFP

Jean-Paul Betbeze

Jean-Paul Betbeze est président de Betbeze Conseil SAS. Il a également  été Chef économiste et directeur des études économiques de Crédit Agricole SA jusqu'en 2012.

Il a notamment publié Crise une chance pour la France ; Crise : par ici la sortie ; 2012 : 100 jours pour défaire ou refaire la France, et en mars 2013 Si ça nous arrivait demain... (Plon). En 2016, il publie La Guerre des Mondialisations, aux éditions Economica et en 2017 "La France, ce malade imaginaire" chez le même éditeur.

Son site internet est le suivant : www.betbezeconseil.com

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Le pain va-t-il manquer ? En tout cas il sera plus cher. Selon L’Orient - Le jour, le grand journal libanais francophone, l’Union des syndicats de boulangers s’est en effet réunie le 7 octobre, car le prix de la tonne de farine a augmenté de 20 dollars. Pourquoi ? Parce que la quantité de billets verts est désormais limitée sur le marché local pour régler les importations, sachant que la production locale de blé, subventionnée, est insuffisante. La Banque centrale (Banque du Liban) a promis de s’en occuper.  

Le Liban va-t-il vers le défaut de paiement ? Il lui faut 1,5 milliard de dollars le 19 novembre pour solder une émission de dette. Il en prépare donc une nouvelle de 2 milliards, à un rendement qui devrait être le record absolu de la catégorie : on parle de 14 % ! Pourquoi un tel rendement ?  Parce que le risque Liban monte. Moody’s vient ainsi de porter un sérieux coup au pays en mettant son rating, déjà à Caa1, ce qui est une des ses notes les plus basses, et allant vers une dégradation dans 90 jours. Cette note pourrait aller à Caa2, puis Caa3, Ca et C si rien ne change. Et Moody’s s’interroge en même temps sur les principales banques du pays, qu’il va analyser. Peu diplomatique, Moody’s précise sur son site qu’une note C pour une obligation, est « la plus basse, proche du défaut, avec peu de perspective de recouvrer le principal ou l’intérêt ».  

Les signes de dégradation économique et financière ne manquent en effet pas, dans ce pays de plus de 6 millions d’habitants (officiels), avec sans doute plus d’un million de réfugiés. Son PIB est de 57 milliards de dollars, avec une croissance inférieure à 1%. Un pays qui a un déficit commercial de 10 milliards de dollars pour les sept premiers mois de 2019 (2 milliards d’exportations, 12 d’importations). Un pays dont le déficit du compte courant atteint 27% du PIB. Pire, il a un déficit budgétaire de 11% de son PIB et une dette de 87 milliards de dollars fin juillet 2019, soit 150 de son PIB. C’est un des ratios les plus élevés du monde, avec 54 milliards de dette publique interne et 33 de dette externe, la plus instable. 

Mais pourquoi donc les libanais de l’intérieur et de la diaspora financent-ils ainsi le pays du Cèdre ? Par amour du pays bien sûr, mais un amour assez bien payé : 5,3% de taux d’intérêt à trois mois pour un pays qui a 1% d’inflation, 7,5% à 3 ans et 14% à 10 ans, autant dire qu’il n’y a personne qui se presse au guichet du long terme, et de moins en moins à celui du court terme ! Quant aux banques, qui pourraient souffrir gravement d’une détérioration supplémentaire de l’activité, elles abritent des dépôts, mais pour 70% en dollars. Autant dire que le pays est dollarisé, la livre libanaise étant officiellement liée au dollar depuis plus de dix ans (1 dollar est 1,5 livre libanaise), un lien (peg) qui dépend de la crédibilité économique et politique du pays, notamment de ses appuis. Or les dernières nouvelles indiquent que si les libanais se ruent vers les DAB pour trouver des dollars, ils n’en trouvent plus. Un bank run semble avoir commencé. Les autorités s’engagent à remplir les DAB, mais un tel mouvement est toujours difficile à endiguer. Le contrer repose largement sur la confiance dans les autorités financières (Riad Salamé, le gouverneur de la Banque centrale), le Premier ministre Saad Hariri et le Président Michel Aoun.

Mais le temps économique se couvre, l’enquête des directeurs d’achat (dans les entreprises) passant à 46,4 en septembre contre 47,8 en août (au-dessous de 50 marquant une contraction). C’est donc une baisse forte et rapide qui semble se produire, tandis que les exportations baissent encore et que les perspectives d’emploi se détériorent. Le patronat s’allie aux commerçants pour marquer sa désapprobation.

Face à une telle crise, appeler les investisseurs étrangers est la réaction évidente. Dimanche dernier, Saad Hariri s’est rendu à Abou Dhabi, au Forum sur l’investissement entre les Émirats arabes unis et le Liban. Il a appelé à investir au Liban, mais sans pour l’instant obtenir d’engagements publics et fermes. De fait, le Liban inquiète. La France, de son côté, avait monté l’opération CEDRE (Conférence Economique pour le Développement, par les Réformes et avec les Entreprises) avec un lancement le 6 avril 2018, à côté d’un volet humanitaire à Bruxelles et sécuritaire à Rome. Pour l’aspect financier, 10 milliards de crédits ont été annoncés plus 1 de dons. Mais crédits et dons sont conditionnés à diverses réformes structurelles et sectorielles qui, en leur absence, n’ont pas été versés.

La raison de cette déception des investisseurs et de la quasi grève d’achat de bons du trésor de la diaspora est sans doute plus politique encore qu’économique. On peut toujours critiquer les inerties et complexités administratives (là-bas comme ici), parler de  corruption, mais l’essentiel réside dans le lien entre le premier parti du pays (le Hezbollah) et Téhéran. « Comment des investisseurs étrangers pourraient-ils se lancer dans des projets au Liban lorsque le principal parti du pays, fort de ses liens privilégiés avec son mentor perse, s’emploie de manière régulière à menacer de tous les maux les pays arabes et occidentaux ? » écrit Michel Touma dans son édito du 8 octobre de L’Orient – Le jour ? Et ici, pendant combien de temps, promettre 11 milliards de dollars de prêts en fonction d’impossibles conditions pourra-t-il nous tranquilliser, face aux risques de déstabilisation du pays et de la région ?

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