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L'offre continue de l'emporter sur la demande dans l'esprit de nos dirigeants, bien loin de la réalité conjoncturelle.
L'offre continue de l'emporter sur la demande dans l'esprit de nos dirigeants, bien loin de la réalité conjoncturelle.
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Mise au point

Lettre ouverte à l’attention du gouvernement, des économistes de gauche néo-convertis à l’offre et du patronat : arrêtez avec le coût du travail, le SMIC et autres considérations DECONNECTEES des problèmes réels de l’économie française

L'offre continue de l'emporter sur la demande dans l'esprit de nos dirigeants, bien loin de la réalité conjoncturelle. Curieusement, les dernières crises n'ont pas joué auprès d'eux le rôle de révélateur.

Atlantico : Après avoir misé sur des politiques de relance par la demande, depuis la fin des années 1980, la baisse des cotisations patronales figurent parmi les outils favoris des hommes politiques français en matière d'emploi. Cette semaine, Pierre Gattaz, à la tête du Medef, a pour sa part évoqué la possibilité d'un Smic intermédiaire pour les populations les plus éloignées de l'emploi. Ces réponses sont-elles adaptées à la réalité que connaissent aujourd'hui les entreprises ?

Nicolas Goetzmann : Ces sujets ne sont pas sans rapport avec les « difficultés de la France », mais ils sont sans rapport avec la crise que nous traversons depuis 2008. La réalité est que la problématique du coût salarial existe depuis longtemps en France et que malgré cela, le chômage avait atteint un plus bas de 20 ans en 2008, à 7% de la population active, et que le rythme de baisse était alors significatif. Il n’a échappé à personne que cette crise a frappé tous les continents, et ce quels que soient les coûts salariaux. Il est alors difficile de croire que la cause du déclin français serait les charges salariales, le SMIC, ou même quelque problème de compétitivité. Sur ce dernier point, il est également à noter que le commerce extérieur français hors Union européenne est excédentaire sur les deux premiers mois de l’année 2014, avec un excédent commercial de 1.7 milliards d’euros pour février selon les données Eurostat. Le débat sur l’écart des salaires entre les pays émergents et la France est anéanti par ces chiffres. Cela n’a simplement rien, mais alors rien à voir.

Quand on explique que l’Allemagne s’en sort très bien, et  que les autres doivent s’aligner, c’est obstruer totalement le débat européen : car si la demande européenne suffit à l’Allemagne, elle ne suffit pas à l’ensemble de l’Europe.

Les questions qui font aujourd’hui débat ne sont que les questions relatives à l’offre, ce sont des questions importantes mais il est absolument sidérant de constater que l’offre devient un sujet en France au seul moment depuis 80 ans où la demande est le véritable problème. Nous aurons tout le temps de traiter les questions de l’offre au moment où le problème de demande sera réglé.

Concernant les baisses de charges, la banque Natixis publiait une note relative à ce sujet en janvier dernier, et notait que 4 secteurs sur 13 avaient vu leur taux de marge diminuer. Et ce, malgré la baisse des charges. L'explication de la banque est que la faiblesse des ventes n'a pas permis de réajuster leurs prix à la hausse.

Et de conclure : « Baisser les charges sociales des entreprises n’est pas normalement une politique adaptée : elle réduit le coût du travail dans toutes les branches, y compris celles où les marges bénéficiaires sont élevées, alors que le problème ne se pose que dans 4 branches et qu’il s’agit d’un problème de prix. Il y a donc, en cas de baisse des charges, un effet d’aubaine dans 9 branches sur 13 ». Si les 9 secteurs préservés avaient voulu embaucher, ils l'auraient déjà fait.

Alexandre Delaigue : Tous les problèmes économiques français - déficits publics, chômage, revenus en berne, inégalités, sentiment de déclassement... Se ramènent a un seul problème : le rythme de croissance du PIB par tête est trop bas. Il ne cesse de ralentir depuis les années 70, passant de plus de 3% a l'époque a 0,5 environ depuis 2000. Ce n'est d'ailleurs pas spécifiquement français : tous les pays, sauf les pays émergents en rattrapage, connaissent le même.
Une croissance plus forte résorberait le chômage, les déficits, la dette/PIB, etc. En traitant ces problèmes, on traite les symptômes plus que la cause elle-même.

Olivier Passet : Il ne faut pas manier le paradoxe pour le paradoxe. Je n’irai pas jusqu’à dire que ces questions sont sans lien avec les difficultés économiques des entreprises. En revanche, réduire les problèmes à cela, relève de la dangereuse obsession. Pourquoi ? Premièrement, parce que les secteurs les plus pénalisés aujourd’hui par le coût du travail, sont ceux les plus denses en emplois à faible qualification : dans certains services aux entreprises (le nettoyage, le gardiennage ou encore le transport) ou dans les services aux particuliers, le commerce, l’hôtellerie, la construction.
Ce ne sont paradoxalement pas les entreprises exposées le plus frontalement à la concurrence internationale qui souffrent le plus du coût du travail aujourd’hui. Mais celles qui dépendent fortement de la demande intérieure. Elles sont extrêmement fragilisées par la conjoncture du moment, comme le montrent le niveau des défaillances ou l’intensité des  problèmes de trésorerie ou de marge qu’elles rencontrent. Ces entreprises, sans aucun doute, vivent le niveau du SMIC et le poids des charges sociales comme une contrainte souvent insupportable. Mais ce sont en même temps celles qui sont le plus pénalisées par rigueur salariale, compte tenu de leur sensibilité à la demande. Pour tous ces secteurs, il n’est pas sûr que ce que l’on croit être le remède ne soit pas au final pire que le mal. Deuxièmement, cette vision des choses relève d’une représentation  beaucoup trop réductrice des problèmes.
Parce que le chômage se concentre sur les non qualifiés et les faibles revenus, ce serait le signe, pour une majorité d’économistes, que les problèmes se concentrent là. Il en résulte un seul et unique projet productif pour la France : créer ou développer les structures productives qui feront office de voiture-balai pour l’emploi peu qualifié. C’est une erreur monumentale, qui explique pourquoi, années après années, l’économie française perd des parts de marché. Car en cherchant à accroître toujours plus le contenu en emploi de sa croissance, elle mine sa productivité.
Enfin, on perd trop souvent de vue que les entreprises disposent de nombreux moyens pour déroger aux contraintes. Si l’on prend l’exemple du SMIC, les emplois aidés, l’apprentissage, l’auto-entrepreneuriat, les stages, sont autant de modalités qui permettent aujourd’hui à une entreprise de contourner l’obstacle. Et lorsque l’on voit la faible appétence des entreprises privées pour les emplois d’avenir par exemple, subventionnés pourtant à 35 %, on peut soupçonner que le SMIC n’est pas le seul frein à l’embauche. 
 

Quels sont les vrais problèmes auxquels l'économie et les entreprises françaises sont confrontées ? Pourquoi ses problèmes ne relèvent pas directement de la question des charges ?

Alexandre Delaigue : Le vieillissement de la population. La faible croissance. La perspective potentielle d'une catastrophe environnementale. La construction européenne. Ces différentes questions sont bien plus importantes que le niveau des cotisations sociales. Mais les priorités sont totalement inversées. Ces sujets sont soumis aux contraintes politiques du moment, alors que c'est l'inverse qui devrait prévaloir. Lorsqu'il s'agit de réfléchir aux moyens de réduire les émissions de co2, la priorité est donnée aux subventions à accorder et aux intérêts particuliers à aider. C'est comme si l'on voulait traiter la transition vers l'automobile en se demandant à quelle société de palefreniers il faut verser des subventions...

Nicolas Goetzmann : Il est à la mode de demander aux entrepreneurs ce qu’ils en pensent. Alors il suffit de regarder les enquêtes menées par l’INSEE pour savoir quel est le problème de la France. En prenant l’exemple symbolique des industriels du secteur automobile, 82.6% d’entre eux estiment être confrontés à un problème de demande, quand 5.3% estiment que c’est du côté de l’offre que ça se passe. La même étude de l’INSEE relate que le taux d’utilisation des capacités de productions s’établit à 80% au lieu de 85.6% en temps « normal ». C’est-à-dire que la France est actuellement en surcapacité. La surcapacité veut dire que l’offre est supérieure à la demande. Alors deux solutions : soit on comprime l’offre pour la ramener au niveau de la demande, ça s’appelle la déflation, soit on remet la demande au niveau de l’offre, et cela passe par la politique monétaire. Parce que la demande keynésienne, c’est à dire la relance par la dette et les déficits, ça ne marche pas. C’est la Banque centrale qui contrôle la demande, et non le pouvoir budgétaire, ça aussi, il va bien falloir l’admettre un jour.
 

Mais ces industriels ont-ils raison de pointer la demande ?  Pour le savoir il suffit d’observer l’évolution de la demande intérieure en France pour les 15 dernières années. On constate clairement que cette demande intérieure française progressait de façon stable à un rythme légèrement inférieur à 4.5%, chaque année. Mais depuis 2008, la « demande » intérieure s’est effondrée, comme le démontrent les graphiques ci-dessous :

Demande Intérieure France (en rouge) comparée à sa tendance pré-crise (en noir). En milliards d’euros. Données INSEE.

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Courbe du décrochage de la demande intérieure France relativement à sa tendance pré-crise (représentée par l'axe 0). En Milliards d’Euros. Données INSEE

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Qui peut croire qu’il s’agit d’un problème d’offre ? Un autre point devrait peut être alerter notre gouvernement. La France et l’Europe ne sont pas seules au monde, mais elles sont les seules à patauger encore dans la crise. Je me permets ce parallèle en constatant que l’Europe est également la seule à avoir diagnostiqué un problème d’offre. Au bout de 6 années de crise, il est un peu alarmant d’observer ce niveau de déni, et l’incapacité de se confronter à la réalité des succès engrangés à l’étranger. Depuis 2009, les plus grands universitaires anglo-saxons, d’obédience aussi bien libérale que néo keynésienne ont diagnostiqué ensemble ce problème de demande qui a trouvé sa source dans une énorme erreur d’appréciation des politiques monétaires. Ce constat est basé sur l’analyse des monétaristes, c’est à dire de libéraux. On peut accuser les libéraux de tous les maux, mais le fait est que les plans de relance monétaires proviennent bien de cette école. Voilà pourquoi tout a changé depuis lors. La Fed a modifié ses objectifs monétaires, mais également la Bank of England, la Bank of Japan, mais pas la BCE. Malgré cela, le débat monétaire est inexistant en Europe, il reste coincé à la seule appréciation de la valeur de la monnaie, ce qui ne fait que traduire l’incompréhension générale du phénomène. La politique monétaire n’est pas un outil au service de la compétitivité, c’est un outil au service de la demande intérieure. Demande intérieure qui est bien le problème que connaissent la France et l’Europe. Qui peut croire dans les circonstances actuelles que l’offre crée la demande ? Le chômage n’est rien d’autre que l’offre de travail, alors l’offre crée la demande ? Vraiment ??

Olivier Passet : A côté, du problème apparent du coût du travail, il y a des problèmes plus profonds, qui expliquent notre extrême vulnérabilité aux prix. Etre sensible au prix, c’est d’abord avoir un problème de positionnement de gamme. Et c’est alors du côté du mauvais fonctionnement de nos systèmes de formation, d’innovation et des freins à la prise de risque qu’il faut porter l’attention. Et derrière cela, il y a des enjeux fiscaux, d’organisation et de gouvernance, au moins aussi importants que la question du coût du travail. Dans le même ordre d’idée, la difficulté qu’ont nos PME et nos entreprises de taille intermédiaire à fort potentiel, à attirer les talents, constitue un problème de premier plan.  

Or l’Etat et les grands groupes siphonnent les ressources dans ce domaine, en recrutant des surqualifiés au regard de leurs véritables besoins. Il est indispensable de rétablir un meilleur équilibre. Ensuite, l’investissement n’est pas suffisamment au cœur de nos préoccupations. L’automatisation, la robotisation, la qualité des systèmes d’information sont la clé de la productivité de la réactivité et d’une relocalisation future de nos chaînes de valeur. Or notre obsession de l’emploi immédiat, tend à nous aveugler et nous conduit à négliger la question de la fiscalité du capital. On n’accorde pas suffisamment d’importance en France à la fiscalité des sociétés notamment, qui est pourtant à la base d’arbitrages de localisation ou de facturation des entreprises, préjudiciables à  l’emploi et à l’investissement. Et même lorsque l’on veut donner la priorité à l’emploi, notre obsession des coûts nous fait perdre de vue que la flexibilité des temps de travail est un enjeu de plus en plus stratégique.

Nous vivons dans une économie toujours plus fluide, plus en quête de réactivité. Une entreprise qui opte aujourd’hui pour une implantation au Royaume-Uni ou en Espagne, le fait aussi sur ces critères, et pas seulement sur ceux du coût du travail. Revenons enfin à nouveau à la question d’un SMIC jeune. Encore une façon de dévoyer un vrai problème. Car si l’on regarde de plus près nos partenaires européens, il apparaît rapidement qu’avec ou sans SMIC, ou avec un SMIC moindre, certains pays connaissent des problèmes d’intégration des peu qualifiés ou des jeunes au moins  aussi intenses que les nôtres. Ce qui fait la différence, c’est la qualité des systèmes d’apprentissage. Or ce système existe en France, et la vraie question est de comprendre ce qui bloque son essor, alors même que ces jeunes sont rémunérés entre 25% et 75% du SMIC. On verrait alors que c’est davantage du côté des freins réglementaires qu’il faut chercher la réponse. Il faudrait enfin aborder les dysfonctionnent européens, le défaut d’harmonisation : le SMIC français devient un problème aigu quand des entreprises allemandes  mobilisent pour quelques euros de l’heure des travailleurs détachés des PECO sous droit social de leur pays d’origine. Mais sur ce terrain il y aurait à nouveau trop à dire.


Pourquoi le gouvernement, les hommes politiques et une partie des économistes sont-ils focalisés sur des problèmes d'arrière-garde comme le coût du travail ?

Alexandre Delaigue : Parce que c'est un sujet facile. Tout le monde peut comprendre, et les sujets qui tiennent dans un slogan format timbre poste sont toujours mieux traités que ceux qui exigent de réfléchir et de poser des problèmes sérieusement. Comment élever la croissance devrait être la question centrale. Elle est périphérique en pratique. On attend la croissance comme on attend Godot, avec des incantations et en espérant que cela viendra juste a temps pour la prochaine élection.

Olivier Passet : Le coût du travail n’est pas un problème d’arrière-garde. Je dirais que c’est plus un symptôme que la cause de nos problèmes. Et en économie, on confond souvent cause et effets, ce qui nous conduit à traiter les symptômes plus que le mal.

Nicolas Goetzmann : Les problématiques monétaires sont rares. 1929, la grande inflation des années 70, le Japon de 1990, et la crise de 2008. En dehors de ces périodes, ce sont les débats sur l’offre qui monopolisent le débat, qui sont intéressants et qui peuvent améliorer l’économie d’un pays. Pendant les périodes ou une banque centrale fait correctement son travail, les questions de monnaie sont sans intérêt. Cette euthanasie intellectuelle sur la monnaie devient un problème sérieux quand la demande s’écroule, car nous sommes habitués à ne parler que d’offre. Quand on a un marteau dans les mains, on voit des clous partout.

Si la France connaissait une croissance de 4% depuis plusieurs années, si son niveau de chômage était encore trop élevé, il serait alors souhaitable de baisser les charges, ou même d’arrêter de rehausser le SMIC car cela permettrait d’absorber dans l’emploi une partie de la population exclue du marché du travail. Mais baisser le SMIC aujourd’hui, alors que personne ne chercher à embaucher, cela ne sert strictement à rien.

Mais il existe un autre problème. Il est devenu impossible de critiquer ce que fait la BCE, parce que « ce n’est vraiment pas bien ». Toute critique est rejetée sous couvert de l’indépendance de l’autorité monétaire. Le renoncement à essayer de changer quoi que ce soit du côté de la BCE oblige certains acteurs à envisager l’idée sous un autre angle : on accepte la contrainte et on essaye de trouver des solutions. Le problème c’est que la solution, en acceptant cette contrainte, c’est la ruine par la déflation. La déflation ou la réforme de la BCE, voilà le dilemme. Pour le moment, nous avons choisi d’aller vers la ruine, comme on emmène la vache à l’abattoir. Alors l’important c’est d’aller vers la ruine, mais en silence. 

Le patronat lui-même pointe l'index sur la question des charges pesant sur le travail. Pourquoi cette catégorie, en principe aux premières loges, est-elle aussi "aveugle" ?

Olivier Passet : Il n’est pas aveugle, mais le patronat est loin d’être homogène. Certaines fédérations tendent à prendre de plus en plus de poids, notamment celles du grand commerce, de l’hôtellerie et de la restauration ou de la construction. Ce sont aussi les gagnants apparents directs d’une baisse des coûts du travail. De surcroît, il est plus facile pour le patronat ne négocier des baisses de prélèvement dans la cadre d’une problématique de l’emploi, qu’au nom de l’investissement ou de la compétitivité. La seconde dimension sera toujours interprétée comme un cadeau fait aux « patrons ». 

Alexandre Delaigue : Vous n'allez pas cracher sur une baisse de coût subventionnée par le contribuable. Et vous n'avez pas très envie que l'on vous soumette a des contraintes - concurrence accrue, nouveaux arrivants plus productifs qui vous taillent des croupières... Il est bien plus simple de faire le chantage a l'emploi et la complainte du coût du travail. N'oublions pas que le patronat ancien est surreprésenté médiatiquement ; les autres ont mieux a faire que parader en couverture des magazines en demandant des aides.

Nicolas Goetzmann : C’est incompréhensible. Que le Medef n’arrive pas à diagnostiquer ce problème alors même que les entreprises souffrent de carnets de commandes vides, c’est une anomalie. Parce que si une entreprise veut faire des marges, et si elle a le choix entre remplir son carnet de commandes et baisser les salaires de 3 euros, je pense qu’elle va choisir le carnet de commande. Peugeot est l’exemple parfait, voilà une entreprise qui a été sacrifiée sur l’autel d’une erreur manifeste. L’entreprise dépend de la demande intérieure européenne qui s’est effondrée depuis 2008. Et on accuse Peugeot de n’être pas assez compétitif à l’export ? Si l’objectif de cette politique est de ne plus vendre une voiture en Europe et de ne compter que sur les marchés étrangers, nous sommes sur la bonne voie. Les millions de chômeurs européens pourront regarder leur télé et se régaler devant les chiffres du commerce extérieur. Pendant ce temps les Etats-Unis pourront continuer à produire des voitures et les acheter, tout en constatant du haut de leurs salaires que leur commerce extérieur est déficitaire. Ils en seront sans doute très malheureux…

Le Medef, comme le patronat allemand, devraient se rendre compte que le marché européen est le plus grand marché de consommateurs au monde. Si on continue d’appliquer une logique « petit bras » de pays de taille intermédiaire qui consiste à mesurer son prestige par rapport à la taille de son excédent commercial, je réponds que les Etats-Unis, qui ont un marché de taille similaire, ont un déficit commercial depuis 40 ans. Leur croissance est bien évidemment supérieure à la nôtre.

En se reposant exclusivement sur les marchés à l’export, nous nous exposons à la première crise extérieure. En se basant sur notre marché intérieur et en le contrôlant, on peut éviter de dépendre des autres. C’est ce que font les Etats Unis.


Quel peut être le déclic qui changerait les sujets de préoccupation des décideurs et des débatteurs sur les questions économiques ?

Alexandre Delaigue : Un changement de contexte important. Des contraintes extérieures majeures qui viendraient modifier radicalement les priorités, comme il y en a eu dans le passe. On a la chance de vivre une époque apaisée, sans grands conflits ni crises majeures,  comme dans tout le vingtième siècle. Cela a une conséquence : on devient bien frivoles. Les historiens regarderont notre époque avec curiosité, mais sans grand intérêt.

Nicolas Goetzmann : Regarder la réalité pourrait être une bonne idée. Les logiques de baisse du coût du travail, de baisse des déficits sont des logiques qui ont un sens quand la croissance existe. Mais lorsque la stagnation est la règle, ces questions sont simplement hors-jeu. Les déroutes de ces politiques de l’offre, au Portugal, en Espagne, en Grèce etc …l’attestent : ces économies ont été pulvérisées sur la base d’erreurs de jugement. Je le répète souvent, mais la troïka avait fait un plan pour la Grèce en 2010 : le pays devait connaître une récession de 2.6% cette année-là et retrouver la croissance dès 2011. Le bilan réel, c’est une récession qui dure encore et qui atteint 24 % du PIB. Mais rien n’y fait, on est tellement persuadé d’avoir raison que l’on continue avec la même logique. Maintenant c’est au tour de la France de goûter à ce régime d’une efficacité redoutable.

Il suffit d’observer le débat américain sur le traitement de la crise pour se rendre compte que quelque chose ne va pas en Europe. Les questions posées sont radicalement opposées. Toutes les questions sont dirigées vers la FED, qui a fait le boulot pour sortir le pays du marasme. Les oppositions ont été franches, dures, et de haut niveau, le résultat n’est pas encore parfait, mais le diagnostic américain est que la crise de 2008 est d’origine monétaire. Les banques centrales se sont trompées, comme elles s’étaient trompées en 1929. Mais en Europe, on préfère faire l’autruche, il serait vraiment trop inconvenant de venir attaquer le mandat de la BCE. Par contre le SMIC jeune, ça c’est une bonne idée. Entre temps, la FED ou la Bank of England ont procédé à des plans de relance de plus de 20 points de PIB, ce qui serait l’équivalent de 400 milliards d’euros pour la France. Pendant ce temps en France, on parle de geler le point d’indice des fonctionnaires pour économiser 800 millions d’euros. Les rapports de grandeur sont de 1 à 500, et on croit que ce genre de mesure va nous permettre de sortir du marasme. C’est vraiment une blague.

Olivier Passet : Il n’y aura pas de déclic. Pour l’heure l’économie française est prise en étau entre les modérations salariales du sud et celle de l’Allemagne. Si peu à peu, l’Allemagne relâche sa discipline salariale et que la crise se précise dans les économies émergentes, notre obsession perdra en intensité. Il peut y avoir aussi un frein lié à une irruption sociale. Mais cela ne résoudra rien et aggravera au contraire  notre sentiment d’inaptitude à la réforme. La déflation peut aussi peu à peu déplacer les préoccupations comme au Japon. Mais la politique économique est depuis toujours soumise à cette influence forte des raisonnements classiques et malmenée à l’inverse par tous ceux qui recherchent des stratégies plus proactives, mais trop souvent mal orientées. Cette tension est constitutive de l’économie. 

Pour lire le Hors-Série Atlantico, c'est ici : "France, encéphalogramme plat : Chronique d'une débâcle économique et politique"

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